SEPTEMBRE
N°162
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Laurent Gaudé

L’écriture est là, comme un souffle, comme rugit l’ouragan sur cette terre qui semble depuis toujours dévastée. Dévastée et piétinée par les hommes, les bayous, les alligators, la puissance des vents et le déchaînement des éléments. Noir de peau à La Nouvelle-Orléans, c’est jamais le paradis. C’est déjà un peu l’enfer, que tu sois Rose et son petit enfant perdu dans le dédale des rues de ce cataclysme. Keanu, des remords et des souvenirs qui le hantent. Une vieille dame, “Josephine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, j’ai ouvert la fenêtre ce matin, à l’heure où les autres dorment encore, j’ai humé l’air et j’ai dit : ‘Ça sent la chienne.’ Dieu sait que j’en ai vu des petites et des vicieuses, mais celle-là, j’ai dit, elle dépasse toutes les autres, c’est une sacrée garce qui vient et les bayous vont bientôt se mettre à clapoter comme des flaques d’eau à l’approche du train.” Les personnages sont comme des boules de billard que le romancier nous lance, ils se cognent aux murs, aux autres, se croisent, s’évitent, se retrouvent. Les prisonniers abandonnés comme si leur vie n’avait que peu d’importance, livrés aux eaux montantes dans Orleans Parish Prison, arrivant enfin à se libérer pour tailler la route. Mais l’enfer est là, dehors, comme une bête tapie dans l’ombre. Ces destins sont comme des ombres fracassées par le temps. “Je vois le capharnaüm du monde, la bouche sale de la pauvreté et je reconnais tout cela, nom de Dieu, parce que je le connais par cœur. Rien n’a changé. Des nègres sans rien, qui lèvent les yeux au ciel pour implorer la pitié, c’est toujours ainsi que souffre le monde.” Formidable roman, Ouragan de Laurent Gaudé est une respiration au rythme ensorcelé, entre les mots se dessine le fracas des vies. Ouragan plonge le lecteur dans les méandres d’un pays au bord du gouffre.
Actes Sud, 188 pages, 18

Virginie Despentes

Virginie Despentes sort un nouveau roman après un silence littéraire plutôt long, son dernier ouvrage paru, un essai, King Kong Théorie, avait plus que confirmé son engagement et il remonte à quelques années, quatre exactement. Certain(e)s s’étaient offusqué(e)s, comme Astrid de Larminat (Le Figaro) : “On aura saisi qu’il est inutile de chercher une cohérence intellectuelle à cet essai plein de gros mots.” L’écrivaine marquait une nouvelle fois, et de façon différente, sa vision et/ou son sentiment de la féminité et/ou du féminisme, loin des poncifs affectés. La page ne semble pas tournée, on sait depuis belle lurette que l’auteur de Baise-moi n’avait pas la langue boursouflée par un quelconque académisme, dans Apocalypse Bébé, même si le style Despentes est bien là, on sent un nouveau souffle, une envie d’écrire une histoire de femmes avec des mots nouveaux. Plus sereine, telle paraît l’auteur. Moins crue, mais toujours imagée, cette histoire à première vue pourrait sembler très banale, mais voilà, Virginie Despentes sait écrire, manier les mots, ouvrir et éclater l’histoire pour nous montrer une microparcelle de notre monde. On se retrouve vite emballé par ce roman-thriller pas si trash que ça. L’histoire d’une détective pas très douée qui part à la recherche d’une adolescente en fugue. On croise de multiples personnages, la Hyène avec qui elle part poursuivre son enquête, Paris, Barcelone, le monde de la nuit, les lesbiennes, la petite Valentine en fuite, le monde des adolescents, et puis le roman prend un visage que l’on n’attendait pas. Apocalypse Bébé est finalement une ode à l’amour, un roman dans l'époque. Virginie Despentes réussit avec Apocalypse Bébé, à nous faire ressentir les palpitations d’un monde totalement frénétique.
Éditions Grasset, 342 pages, 19

George Pelecanos

Pour ne pas en finir avec le genre, George Pelecanos, prince grec en terre d’Amérique, sait fasciner, parce qu’il est né et a grandi à Washington. Des quartiers noirs et ouvriers où il traîna ses guêtres tout au long de son adolescence, il garde un regard d’une grande lucidité, plein de tendresse sur ce monde violent. Son père, ancien marine, tiendra un snack dans ces quartiers, et c’est sûrement un des fils conducteurs qui relient le réel à la fiction dans le roman Un jour en mai. L’histoire d’un gros dérapage un soir de défonce qui rejaillira des dizaines d’années après, basculant la tranquillité de certains. Avec une 1re partie se passant dans les années 1970, musique et vinyles à l’appui, Pelecanos nous plonge avec délice dans ces années-là. “Alex se souvenait de la fille en dos-nu et jean Peanuts qui avait dansé devant eux pendant le concert. Il ne se rappelait pas toute la journée en détail. Billy, Pete et lui avaient emprunté l’Oldsmobile de la famille Whitten pour aller au stade Robert-Fitzgerald-Kennedy dans la matinée et s’étaient garés sur le grand parking, où Grateful Dead et les Who montaient à plein volume des vitres baissées des voitures et des camionnettes.” Excellent et bien noir.
Points Seuil, 375 pages, 7,50

Laura Lippman

Plus thriller psychologique que noir. Belle tension, gros suspense et cela jusqu’à la fin pour le lecteur. Laura Lippman et son livre Ce que savent les morts nous entraînent dans une histoire liée au passé. Une femme refait surface à la suite d’un accident de la route. Son identité : Heather Bethany, disparue en 1975, il y a plus de 30 années, avec sa sœur Sunny, alors toutes deux enfants. Usurpatrice ? Voilà l’excellent Kevin Infante chargé de l’enquête. “Il adorait les femmes qui lui servaient à manger. Même quand elles étaient ordinaires et peu séduisantes comme cette petite grassouillette au visage boutonneux, il les adorait.” L’histoire pas claire de la disparition des sœurs Bethany prendra-t-elle fin ?
Points Seuil, 444 pages, 7,80

 

Greg Dawson

L’histoire ne nous oublie jamais, celle du XXe siècle et du nazisme, toujours pérenne, malgré le temps. Greg Dawson nous ouvre une parcelle d’histoire. Un point comme une lumière trop longtemps enfouie. Avec affection et gravité, Joue, joue sans t’arrêter ! nous raconte, entre roman et témoignage, l’étonnante histoire de sa mère, qui lui révéla récemment son passé. Janna – c’est le prénom de sa mère –, âgée de 14 ans, et sa sœur Frina, 12 ans, fuient avec leurs parents et grands-parents pour échapper aux nazis qui envahissent l’Ukraine ; juifs, ils n’ont d’autre solution face aux Einsatzgruppen chargés de les éliminer, aidés par le peuple ukrainien qui s’engouffre une nouvelle fois dans l’antisémitisme, renouant eux aussi avec un antisémitisme de longue date (voir les pogroms qui ont jalonné l’histoire de ce pays). Malgré les obstacles, elles parviennent à prendre la fuite, seules, pianistes virtuoses, elles vont faire front, soudées dans l’horreur avec comme soutien la musique. Livre magnifique. Greg Dawson écrit l’histoire de sa mère comme pour se libérer de ce point d’obscurité.
Éditions Autrement, 259 pages, 19

Bruno Pin