SEPTEMBRE
N°162
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CARTE BLANCHE À
STÉPHANE BONNARD

Entre performance et théâtre, entre documentaire et fiction, la tribu Komplex Kapharnaüm poursuit, depuis plus de 10 ans, son travail de recherche et de réflexion, autour de la Ville, dans la Ville : questionnant les notions de résistance, de mémoire collective, et en filigrane l’histoire de l’Humanité, et s’intéressant de très près aux individualités. (lire 491Mai 2009, Interview Pierre Duforeau)

L’invité du mois : Stéphane Bonnard, l'autre directeur artistique de ce collectif activiste.

S’arrêter au cœur de la ville sur un trottoir, une place et rester là, planté, sans bouger et attendre, jusqu’à ressentir l’incongru de la situation, l’anomalie de cette posture : l’Immobile. Dans nos territoires urbains trépidants, l’Immobile et son acolyte l’Errance ne sont tolérés qu’en des circonstances et/ou des lieux identifiés : parcs, jardins, promenades aménagées. Même en touriste, nous évitons de nous perdre dans l’espace et la temporalité d’une ville inconnue. Il s’agit d’être efficace et rentable dans la consommation de celle-ci. Et puis il y a l’attitude : dans la ville – comme dans la vie – celui qui n’a pas de projet, d’objectif, de trajectoire précise, est suspect. À Londres, les caméras du métro détectent les personnes à la même place depuis trop longtemps pour être honnêtes : l’Immobile et l’Errance sont les marqueurs géographiques des marginaux de la ville. De ceux qui sont en dehors du flux.
La ville est un flux. Chaque jour, nous la parcourons d’un point A pour remplir un objectif 1 avant le point B pour remplir l’objectif 2 et le point C, D, jusqu’au dimanche, de points en points, ponctués d’arrêts, de pauses dans des espaces prévus à cet effet. La ville est une route, bordée de stations, publiques ou privées, aux fonctions identifiées par leur architecture, leur placement dans le territoire, la communication qui en est faite ; une route pour automobiles, vélos ou piétons, toujours plus agréable et toujours plus aménagée – la ville ne supporte pas le vide – et rien ne peut entraver le flux, la voie doit rester libre, libre de circulation : la ville comme miroir du sacro-saint dogme libéral de libre circulation des affaires…
Ceux qui pourraient ralentir ou entraver cette circulation parce qu’ils sont en dehors du flux, parce qu’ils sont dans l’Immobile ou l’Errance, sont repoussés aux limites de la ville : législation renforcée, charte de la tranquillité adoubée par des conseils de quartier qui ne représentent qu’eux, développement de mobilier urbain “répulsif” comme ces bancs où la station assise est difficile, la station couchée impossible.
Si la ville efficace et fonctionnelle est nécessaire pour la bonne marche des affaires, nous savons aussi ce que ces adjectifs peuvent avoir d’anxiogène appliqués à une politique d’aménagement de l’espace public. Le fantasme de l’efficacité, c’est anticiper ce qui pourrait arriver, chasser l’imprévisible. Comment marcher dans une ville où tout aurait été pensé, imaginé ; marcher avec la sensation étrange de glisser dans un décor sans aspérités, qui plus est aujourd’hui “internationalisé”, d’être guidé par une dalle de marbre, un bâtiment de verre, le halo puissant d’un lampadaire design.
S’il paraît difficile de demander aux décideurs de la ville de prévoir des zones d’imprévisibles… il existe des contre-champs vivaces. On peut en citer au moins deux. D’abord, la force d’imagination des usagers mêmes de la ville qui, consciemment ou non, détournent ce qui était prévu. Michel de Certeau en parle très bien dans L’Invention du quotidien(1).
Et la tentative de requalification de la place du Pont en place Gabriel-Péri dans le 3e arrondissement de Lyon par l’implantation d’un immeuble design de bureaux devenu siège des taxiphones et kebabs du quartier en est une illustration savoureuse.
Ensuite, l’action artistique inscrite dans l’urbain, dont un des enjeux est de détricoter les mailles fonctionnelles – espace et temps – de la ville, les rendre plus lâches : ralentissement du flux, création d’entre-deux, de vide, de zones temporelles et spatiales aux contours flous. Recréer les conditions d’une rencontre DANS la ville, d’une écoute DE la ville, par le partage du sensible.
Ce détricotage passe par la proposition artistique, comment elle prend en compte l’espace dans lequel elle va s’inscrire, le contexte. Noter, décrypter le contexte pour mieux s’en saisir puis détourner, déplacer, modifier le regard : comment l’objet proposé là, dans cet espace, fait réaliser “un pas de côté” à cet espace. Le contexte, c’est, au minimum, l’architecture, l’articulation de l’espace, les gens qui vivent là. Le contexte, c’est le décor, la scénographie, parfois une part de la dramaturgie de l’œuvre proposée. Négliger le contexte, c’est prendre le risque de lourds contresens entre l’intention première et la perception de l’objet par le public, et en premier lieu les habitants, les usagers de cet espace.
Cela passe aussi par la mise en œuvre concrète de la proposition : négociation avec les acteurs de la ville : propriétaires / locataires, privé / public, services techniques… Pour reprendre un exemple célèbre mais qui dit bien l’enjeu, Jean-Luc Courcoult raconte comment l’intervention du Géant de Royal de Luxe commence le jour où le dossier technique est remis aux services de la ville, lequel dossier explique, entre autres, qu’il faudra déposer les lignes haute tension du tramway, parce que trop basses pour la marionnette… Dérèglement du flux.
Cela passe enfin par les conditions de réception de cette œuvre. Se pose alors la logique de festival, de grands événements qui, quelque part, recréent des espaces normalisés, identifiés : ici spectacle, art entre 21 heures et 22 heures… avec un programme et de nouveau, traverser la ville de spectacle A en spectacle B avant la performance C avec gestion des flux du public, etc.
Depuis une quinzaine d’années à Villeurbanne, KompleXKapharnaüM est un espace que nous espérons, souhaitons, ouvert à celles et ceux qui sont sensibles à ces notions d’art dans la ville. Là, nous tentons, produisons, expérimentons des objets. Loin des principes énoncés ici dans l’espace feutré d’une tribune, nous confrontons nos désirs aux bruyants principes de réalité d’une ville. On dit parfois de ce travail dont l’urbain est la matière première à création, qu’il est un Art de la Ruse.

Stéphane Bonnard / KompleXKapharnaüM

(1) L’Invention du quotidien, 1. Arts de faire et 2. Habiter, cuisiner, éd. établie et présentée par Luce Giard, Gallimard, Paris, 1990.

Coups de cœur partagés de l’équipe Komplex

Livre : Ode maritime de Fernando Pessoa, une belle manière de dire l’immobile, justement…

Et la mise en scène d’Ode maritime signée Claude Régy. À la rentrée, très envie de découvrir la dernière création de la compagnie MPTA / Mathurin Bolze, Du goudron et des plumes, et aussi dans le cadre de la Biennale de la danse Gardenia des Ballets C de la B. Et côté musique, le dernier album d’Arcade Fire et sa version concert fin novembre à la halle Tony-Garnier.

Projets Phare#9 / 18 septembre, quartier de la Soie, 04 72 37 94 78 Mémento / Théâtre de Vénissieux, 22 et 23 octobre