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FEVRIER 2012 N°178
 

DANIEL DARC

La Taille de mon âme est le nom sibyllin de la dernière galette de Daniel Darc, nouveau tour de chant du chanteur maudit de Taxi Girl. Le titre est beau, mystique, poétique. “J’aime bien le mot ‘âme’ ou le mot soul en anglais. Parce que la musique va avec aussi, c’est un truc important. De toute manière, j’adore les mots, j’aime ce qu’on peut en faire.” Pourtant, quand il rapporte l’anecdote, l’histoire est bien plus banale, juste des propos de comptoir graveleux glanés lors de ses errances nocturnes. “Je suis insomniaque. Un jour, à 5 heures du mat’, je me suis retrouvé dans un café près du marché d’Aligre. Il y avait là plein de mecs qui bossent toute la nuit qui en étaient à la fin de leur journée, café-calva, un peu bourrés. Alors que je buvais ma bière, j’ai entendu l’un de ces mecs dire : ‘Putain, si tu savais la taille de ma bite.’ J’ai pensé : ‘La taille de mon âme…’, je l’ai écrit et j’ai trouvé ça beau.” Il en a fait une chanson, d’ailleurs, sorte de longue litanie. “Si tu savais mon cœur… rien / Si tu savais mes yeux… rien, etc.”, ça semble anodin, c’est presque du parler, il y a juste la musique, ample et mélancolique, sur fond d’extraits des Enfants du paradis, on pense aussi un peu au Mépris, et ça finit par vous prendre aux tripes. Tout l’art du bonhomme quand il botte en touche. Finies, donc, les aventures avec Frédéric Lo, c’est avec un nouvel alter ego, Laurent Marimbert (ndlr : musicien et compositeur éclectique aux références plutôt variété, d’ailleurs), qu’il est entré en studio. “Je ne fonctionne qu’au coup de cœur. J’ai besoin aussi de changer régulièrement. Avec Frédéric Lo, c’était super sur Crève-cœur. Mais déjà ça ne fonctionnait plus très bien sur Amours suprêmes. Avec Laurent Marimbert, il s’est passé un truc. Nous avons eu les mêmes envies. […] Il a apporté la musique. Sans lui il n’y aurait rien, peut-être juste des bouts de textes comme ça… Ses musiques sont tellement belles (beaucoup d’arpèges, des violons, des vents, des cuivres, de la lenteur et une certaine douceur) que j’ai eu envie de faire aussi bien. J’ai toujours besoin de quelqu’un avec moi, tout seul je ne fous rien, je suis un branleur.” Il a débarqué en studio les mains vides, sans textes ni musiques, pour accoucher d’un 16-titres ragaillardi et presque joyeux, même si le désespoir et le spleen ne sont jamais loin, palpitants telle la bête dans l’antre. Car Darc reste dark avec sa part d’ombre, ce corps tatoué comme scarifié, cette silhouette vacillante, cette voix atone et ce phrasé particulier parfois presque balbutiant. “Darc est Crad de temps en temps, Crad est Darc à chaque instant”, chante-t-il dans C’était mieux avant. Seize titres, donc, parfois improvisés en une seule prise pour dérouler le fil d’Ariane, raconter des histoires de filles et d’amours impossibles (Ira, Ana), parler des amis partis, de la vie qui file, de Dieu aussi, présence tutélaire omniprésente chez cet artiste cabossé. On se souvient de son Psaume 23 qui clôturait Crève-cœur, cette fois-ci c’est un texte de sa composition, Sois sanctifié, méditation sur ce que signifie le pardon, qui met un point final à l’album. Improvisation sur toute la ligne, avoue-t-il. “J’improvise en studio. Il y a pas mal de titres qui n’ont même pas été écrits… Je les ai écrits après pour pouvoir m’en rappeler et les faire sur scène ! On faisait 4 ou 5 prises avec des textes différents avant de choisir ce qui sonnait le mieux. […] Au final, c’est vraiment un album de nous deux, on a tout fait ensemble. Laurent était la plupart du temps aux claviers. On composait avec ma voix, piano et harmonica, ou guitares et harmonica.” C’est moins rêche, plus dépouillé, plus léger aussi, sûrement plus chanson que par le passé. Reste pourtant la voix atone, monotone, d’aucuns diront blanche, de cet artiste à fleur de peau qui habite puissamment chaque morceau. Il y a toujours une tension sous-jacente, une espèce de rage de vie (ou de survie) qui irradie à tous les instants. Il vous parle mais ne semble plus être là… lâchant qu’il va aller s’acheter un dictionnaire de la langue française en 3 tomes pour en faire un dictionnaire hystérique ! Déconnecté. Le revoilà. Les mots, l’écriture, ses nouvelles, il s’emballe. “J’adore la restriction des mots. Telle La Disparition de Perec, pas une seule lettre ‘e’ pendant tout le livre. J’aime bien ça. Dans mes chansons, je me sers de handicaps volontairement assumés : je n’utiliserai pas tel temps, tel mot… C’est ce qui m’intéresse et c’est comme ça que j’y arrive. Dans presque chaque chanson je me suis fixé des contraintes. Pas toujours dans l’écriture, parfois à la relecture. J’essaie que ça ne pue pas l’adjectif, façon Léautaud. Ça ne sert à rien, l’adjectif, je crois. J’aime bien aussi le béhaviorisme à la Hemingway, mais ça vaut plus pour mes nouvelles.” Il se trimballe avec un calepin en moleskine, son truc de bobo comme il dit, sur lequel il écrit à tous moments de la journée. “J’écris tous les jours. Mais je ne garde rien, même si inconsciemment il y a sûrement des choses qui restent… J’ai besoin d’écrire comme un mec qui fait des gammes. Comme lorsque je fais des katas en karaté. Parce que j’aime ça, parce que j’en ai besoin pour que ça aille bien… Sinon je pète les plombs. Je jette des idées, je prends des notes… Quand j’écoute France Culture, Fréquence protestante. Je note des trucs à lire, qu’évidemment je ne lis qu’une fois sur 10. Des phrases que j’aime bien, qui sonnent bien. Parfois j’oublie de noter qui en est l’auteur, je ne sais plus si c’est de moi ou de quelqu’un d’autre. Je les mélange, je malaxe… J’aime bien malaxer.” Bienvenue sur la planète Darc. En concert.

Festival Les Poly’Sons - Le Fil, 2 février, TrainThéâtre, 13 mars,
Épicerie moderne, 14 mars

Anne Huguet