SEPTEMBRE
N°162
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PAROLES DE METTEURS
EN SCÈNE

Nicolas Ramond est un metteur en scène à la personnalité forte et évidente, pour celui qui le suit depuis longtemps. Il a un humour bien à lui, un sens du grotesque assez proche des circassiens, une esthétique, aussi, toujours soignée, reconnaissable, qu’il montre aussi bien dans les petites formes, les performances créées pour la rue, les places publiques ou les zoos, que pour les spectacles plus longs, joués sur scène. Pourtant, chaque fois que recommence un processus de création, il préfère penser qu’il repart de zéro : “J’essaie de ne pas savoir, de n’avoir pas de méthode.” Ce qui est peut-être assez illusoire, mais qui est sa manière à lui de se mettre à l’ouvrage et qui exclut, a priori, le texte dramatique. Car, ainsi, tout le spectacle repose sur lui et ses collaborateurs. Il choisit un thème qui le préoccupe intimement, par exemple, pour son prochain spectacle, la mort d’un enfant. Un souvenir de son adolescence, un fantôme qui le hante depuis lors et qu’il se sent d’aborder aujourd’hui, à l’âge de 50 ans. Il a enclenché la réflexion, lit beaucoup de livres, regarde des films de cinéma, s’intéresse à des études sociologiques, scientifiques, rencontre des spécialistes, interroge toute chose autour de lui, et lui-même, à propos de cette perte, incommensurable perte, d’un enfant. “Je n’écrirai pas, ensuite, le texte de ma pièce, je ne le fais jamais. Je passe directement à la mise en scène.” Nicolas Ramond ne travaille que très rarement à partir d’un texte, même si son dernier spectacle, visible au Théâtre de Vénissieux, était Crash Test, une pièce de Marie Dilasser, et qu’aujourd’hui il s’intéresse à des écrivains comme Fabienne Swiatly. Mais toujours, le dialogue lui “pose problème”, au théâtre, puisqu’il implique la présence, selon lui, de ce qu’on appelle le 4e mur, autour de la scène, celui qui sépare le public et les comédiens. “Je monterai peut-être un jour Le Misanthrope, de Molière, après tout, et j’aime beaucoup Maeterlinck. La règle est que je ne m’interdis rien”, ajoute-t-il.

Si Nicolas Ramond avoue avoir beaucoup souffert pour la création de Crash Test, tant il a voulu respecter au mot près la pièce écrite pour lui par Marie Dilasser, Michel Raskine, lui, se réjouit de créer Le Sous-Locataire, du même auteur, en mars prochain au Point du Jour. Surtout, il sent que “[sa] liberté ne peut s’exercer que lorsqu’il y a contrainte”, et, bien sûr, le texte est la contrainte la plus importante. “Ma liberté s’exprime déjà quand j’ai la possibilité de choisir le texte que je vais monter”, dit-il, et c’est vrai que dans le nombre des pièces écrites, du répertoire classique au contemporain, français ou étranger, il est probable que chacun puisse retrouver ses thèmes de prédilection, des langages qui se prêtent à la mise en scène. Michel Raskine défend d’ailleurs l’idée que le texte choisit aussi son metteur en scène, façon de montrer avec quelle évidence son désir le porte jusqu’à l’œuvre. “Il faut pour cela que la moitié du texte me reste impénétrable. Que la moitié très claire me donne envie de l’exposer au public, et que l’autre moitié, la mystérieuse, m’attire.” Il dit d’August Strindberg, dont il a monté une cinglante Danse de mort l’année dernière, qu’il a préféré le tenir à distance : “Qu’est-ce que c’est que ce machin ?”, se demandait-il en le lisant. Se manifestait, ainsi, son désir de le mettre en scène. Et le processus, en lui, est toujours le même, depuis Marivaux jusqu’à Jean-Luc Lagarce, en passant par Manfred Karge ou Marie Dilasser. S’il y a un répertoire au Théâtre du Point du Jour, c’est ainsi qu’il existe, au gré de ses désirs, et ma foi, il faut avouer que, au regard de ses nombreuses créations, c’est d’abord la personnalité du metteur en scène qui apparaît. Le point commun de son Jean-Jacques Rousseau, de son Jeu de l’amour et du hasard et de Max Gericke, c’est d’abord Michel Raskine : “Je me sers des histoires des autres pour raconter la mienne”, avoue-t-il. C’est aussi une évidence pour qui se rend au Théâtre, chaque année, pour les spectacles mis en scène par le directeur du Point du Jour, dont la si vive mise en scène, l’intelligente scénographie, la drôlerie, le sens de la distribution (je pense à Marief Guittier ou Stéphane Bernard, par exemple)… sont sa marque. D’une manière générale, même s’il ne sanctifie jamais l’œuvre, qu’il lui arrive allègrement de couper des scènes ou des répliques jugées inutiles ou faiblardes, il se range à l’avis de Christian Schiaretti, et ce n’est pas le moindre de leurs points communs, “l’acteur est un interprète, et le texte, la partition”.

Au Théâtre national populaire, Christian Schiaretti entretient un autre rapport au répertoire. Le metteur en scène a créé une troupe de jeunes comédiens, au sein de son institution, et lui a fait sans délai travailler… Molière. Ce n’est pour lui rien d’original, alors que les comédies de Molière, en fait, aujour-d’hui, sont assez peu jouées. En tout cas, dans ces spectacles qui tournent aujourd’hui dans le pays, le plaisir patent du jeu et de la langue permet au spectateur de se réconcilier avec l’auteur de La Jalousie du barbouillé ou des Femmes savantes, quand le collège ou le lycée avaient réussi à l’en dégoûter. Mais le directeur du TNP ne fait pas la différence entre “les anciens et les modernes”. Pour lui, qu’il monte Shakespeare ou Vinaver, “c’est le texte qui est premier”. L’œuvre écrite est la matière première, et il ne se donne à aucun moment le droit de la modifier, de la métamorphoser. Il apprécie en effet le “rapport vérifiable au texte”, qui ne laisse place, à la lecture, à aucune complaisance. “Voyez comme les parents sont critiques vis-à-vis des écrits de leurs enfants, et comment ils s’ébaudissent de leurs médiocres prestations sur scène, pendant le spectacle de fin d’année. Eh bien, je défends l’exigence, aussi bien au niveau de la littérature que du théâtre.” Ce dont peut témoigner celui qui eut le privilège d’assister à une séance de répétition de Par-dessus bord, la pièce monumentale (dans tous les sens du terme) de Michel Vinaver, c’est que cette exigence revendiquée est une réalité, concrète, solide, alors même que Christian Schiaretti, au travail, donne une impression de sérénité, de savoir-faire, de facilité, absolument déconcertante. Justement, à propos de cette pièce jubilatoire, d’une complexité extrême, dans sa langue (l’absence de ponctuation, par exemple), dans sa construction (les scènes qui s’entrecroisent) et dans les thèmes (qui s’interpénètrent, deviennent les métaphores les uns des autres), d’une durée de plus de 6 heures, l’artiste a dû résoudre lui-même les difficultés du texte. Comment appréhender ce que Vinaver a perçu de “la dimension discontinue et polysémique du monde contemporain” ? Il répond que “plus c’est compliqué, plus c’est amusant”, et il n’a jamais questionné l’auteur à propos de tel ou tel écueil. Mais après tout, il faudra bien se débrouiller seul face à La Célestine, de Fernando de Rojas, ou au Dom Juan de Tirso de Molina, 2 auteurs du “Siècle d’or” espagnol et qu’il monte, cette année, au TNP. “On est un peu trop à genoux devant les théâtres allemand et russe, en ce moment. Je crois qu’il faudrait davantage aller voir en Espagne.”

Sylvie Mongin-Algan, qui dirige le Nouveau Théâtre du 8e (NTH8), a beaucoup aimé le Jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux, monté par Raskine. Il se trouve que Marivaux est dans le panthéon de ses auteurs préférés. Comme Shakespeare, dont l’œuvre est, selon elle, “inépuisable”, regorgeant de “désirs de théâtre”, ou Corneille, dont le langage, parfois de “pure abstraction”, lui procure une vraie jubilation. Sylvie Mongin-Algan est une lectrice assidue de théâtre et son art naît de ses lectures, parce que son “champ d’ex-ploration est la langue”. D’ailleurs, n’est-elle pas allée jusqu’à apprendre l’espagnol, ce que Christian Schiaretti, lui-même “hispanisant”, n’aura pas besoin de faire au moment d’explorer les auteurs du fameux Siècle d’or espagnol. Au départ d’une création des Trois-Huit, sa compagnie, il y a toujours une œuvre littéraire, comme le récit Lambeaux de Charles Juliet, avec une sublime Anne de Boissy. Ou comme la pièce de l’autrice mexicaine Ximena Escalante, Moi aussi je veux un prophète, qu’elle crée cette année au NTH8. Elle aussi aime les textes qui ne sont pas évidents, et même ceux qui ne sont “pas forcément scéniques”, pour y tracer ses propres cheminements. Elle veut d’abord entrer dans la compréhension du texte, puis “emmener les gens vers les sens multiples de l’écrit”. Elle s’interroge : “Comment arrive-t-on à mettre un précipité de sens, un texte condensé, le temps de l’écrit, dans le temps du spectacle ?” et cette question est en effet passionnante. Par contre, la directrice du NTH8, jalouse de sa liberté, ne se prive jamais de “bidouiller”, parce qu’elle ne s’interdit rien. Elle qui d’ailleurs aime travailler les textes d’auteurs vivants, elle préfère qu’ils se comportent “comme des morts”. Elle ne veut plus entendre parler d’eux, dès lors qu’elle a mis la main sur leur texte, qui devient alors un corps unique, indépendant de son auteur : “C’est le prix de mon émancipation”, clame-t-elle, et en effet, Vincent Bady, Olivier Mouginot, Christina Mirjol ou Patrick Kermann n’ont jamais connaissance de sa lecture, de ce qu’elle veut faire de leur texte.

Pour Simon Delétang, qui codirige avec Gilles Chavassieux le Théâtre des Ateliers, “le metteur en scène ne sert pas la messe”. Oui, c’est un artiste, qui est donc libre de créer avec les matériaux qui sont à sa disposition, et le texte est de la matière à son service, qui fonctionne comme un “noyau d’imaginaire”. Le metteur en scène se laisse aller à rêver autour du texte, une fois qu’il l’a en tête. D’ailleurs, c’est simple, le texte, il le cogite, le mâche, le remâche et, ainsi, voit le monde à travers le spectacle en gestation. Lui apparaissent alors des correspondances avec d’autres écritures, avec des histoires, des images ou des musiques qu’il voudra, ensuite, incorporer à la pièce. Par exemple, s’il monte un jour un texte classique, ce sera sans doute Le Misanthrope :“Si je le monte, je le dézingue.” Parce qu’il pense que le personnage d’Alceste ne va pas au bout de sa logique, il adjoindrait à la pièce de Molière des extraits des Souffrances du jeune Werther, de Goethe, et des lignes aussi de Georges Bataille… Par ailleurs, Simon Delétang ne se départit pas de son sentiment que les écrivains français sont “un peu mous”, et c’est à cause de ce sentiment qu’il s’inté-resse davantage à ce qui se fait en Allemagne. Les Français seraient, à son goût, trop littéraires, dans la tradition de la lecture “chez soi”. Du reste, les auteurs ont souvent du mal à voir leur texte pris en charge par quelqu’un d’autre, c’est “un acte de dépossession” qui rend le travail avec eux presque impossible. Le metteur en scène, à l’instar de Sylvie Mongin-Algan, préfère n’avoir jamais affaire avec lui. En revanche, le travail avec le traducteur, notamment de langue allemande, est selon lui d’une autre nature. A-t-il ainsi l’impression de participer à la réécriture du texte ? En tout cas à son interprétation. Simon Delétang, dont l’infernal Shopping and Fucking, de Mark Ravenhill, avait démontré l’immen-se talent, semble sur la voie d’un théâtre sans concession, sans respect a priori de l’œuvre littéraire – puisqu’il affirme par exemple que le texte de Ravenhill est “indéfendable”… Mais de toute façon, à son avis, “les grandes œuvres ne font pas les grands acteurs ou les bons spectacles.”

Joris Mathieu, metteur en scène de la compagnie Haut et court, se taille aujourd’hui une réputation d’homme à suivre, spectaculaire et opiniâtre, et son triomphe, en juillet, à Villeneuve-lès-Avignon, pendant le Festival, en toute logique, devrait confirmer la tendance. En tant qu’acteur, il a joué dans des Marivaux, Feydeau ou Nathalie Sarraute, mais, selon ses propres mots, “les auteurs dramatiques ne sont pas [sa] culture”. Le texte, pour lui, c’est la rencontre avec l’univers d’Antoine Volodine, l’auteur des Anges mineurs, que le jeune metteur en scène a créés en 3 parties durant ces dernières années. “Comme s’il me permettait de déployer enfin mon langage, de lui donner une réalité qu’il n’avait pas avant.” Il a voulu donner “une extension scénique au post-exo-tisme” du romancier. Encore, le Bardo est son projet au long cours, qui aura des résonances cette année par exemple au Théâtre de Vénissieux. Le Bardo est une création purement – si je puis dire – littéraire, signée Antoine Volodine. C’est un état hypnotique, intermédiaire entre la vie et la mort, et Joris Mathieu propose à un spectateur esseulé d’expérimenter ce passage, dans un dérèglement sensoriel qui peut, parfois, se vivre avec une certaine violence. Pour les prochaines étapes du Bardo (il y en aura 49 en tout), il recevra le texte d’Antoine Volodine 15 jours avant la création, et la compagnie travaillera donc sans filet, 5 jours de conception, 10 de répétition, une performance ! “Nous cherchons un théâtre sensible […], un miroir de nos intimités. Aux gens de fabriquer leur propre récit.” Ainsi veut-il définir son écriture, oui, la sienne. Car s’il se définit comme un inventeur d’images, qu’à la lecture d’un roman ou d’une nouvelle il lui vient donc d’abord des images, il considère aussi qu’“une image plus une autre image égalent une autre image”, mais que les spectateurs ont formée chacun dans leur tête, et “qui n’est donc jamais tout à fait la même”. C’est en effet une forme contemporaine d’écriture tout à fait passionnante, et qu’on rencontre de plus en plus sur le Net. Le télescopage des images, des sons, des textes, crée bien de mystérieuses correspondances, des sensations de gouffre, exaltantes et subtiles, oui, pourquoi ne pas appeler cela de l’écriture, ou même de la littérature. En attendant, Joris Mathieu se prépare à une future création, qui pourrait voir le jour dans 2 ans, un spectacle dont le personnage principal sera Philip K. Dick, et en se posant cette question en effet plutôt drôle : “Que serait le théâtre selon Philip K. Dick ?

À part Joris Mathieu, qui dit avoir l’intuition de la littérature d’Antoine Volodine, tous les metteurs en scène interrogés paraissent d’accord sur ce point : il est difficile de travailler avec un auteur, un qui est bien vivant, concret, qui pourrait, si on le lui demandait, avoir un avis sur la moindre de vos initiatives. Claire Truche, metteuse en scène de la Nième Compagnie, ne dit pas autre chose, elle qui, pourtant, travaille souvent avec des auteurs, comme l’écrivain Rémi Rauzier. Elle lui a commandé 4 textes, pour l’instant, mais elle avoue qu’“il n’a pas toujours eu le degré de liberté” qu’elle exige dans ses mises en scène. Avec celle ou celui qui écrit pour la Nième, les allers-retours sont nombreux, la metteuse en scène se faisant parfois assez directive. “C’est ce qui fait que j’ai fini par écrire mes propres textes”, affirme-t-elle. Mais, d’une part, la compagnie ne monte pas toujours ses créations à partir de textes : et pour cause, quand elle met en scène un texte, “c’est souvent parce que [elle a] moins de temps”. D’autre part, à l’image de Jean Lacornerie qui dit se méfier de l’œuvre classique, “territoire déjà labouré dans tous les sens”, lors-qu’elle évoque les classiques du théâtre, elle affirme : “Il y a un sens d’affrontement, on se confronte à une pièce, quand elle a été jouée de si nombreuses fois depuis des centaines d’années.” Le seul classique à l’actif de Claire Truche est Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, d’Alfred de Musset, réduit à une pièce d’un quart d’heure, jouée en automobile. D’abord, elle est de celles et ceux qui trouvent que d’autres metteurs en scène s’en chargent très bien, comme Christian Schiaretti et ses Molière. Ensuite, elle désire se préoccuper du monde tel qu’elle le perçoit aujourd’hui. L’an dernier, elle se rendit tout de même coupable, pour terminer ses 5 années fructueuses de résidence au centre culturel Charlie-Chaplin de Vaulx-en-Velin, d’une commande un peu spéciale à Rémi Rauzier. Un texte dramatique sans paroles. Qui donna un duo avec son excellent compère Jean-Philippe Salério, Didascalies pour elle et lui. Voilà donc le genre de cruauté qu’un artiste peut réserver à un auteur.

Claudia Stavisky est la directrice des Célestins, elle est en train de faire de cette scène lyonnaise un théâtre populaire, tout en développant une programmation d’une exigence et d’une probité remarquables. Elle-même a créé un Lorenzaccio qui se fit ovationner tous les soirs, au mois de juin dernier, réussissant, grâce au formidable comédien Thibaut Vinçon, mais pas seulement, à faire entendre la langue complexe, riche, d’Alfred de Musset, à des milliers de spectateurs. Selon elle, avec cette pièce écrite en 1830, il s’agissait bien, comme chaque fois, de parler du monde actuel : “Euripide, Shakespeare ou Musset, en parlant de leur aujourd’hui, parlent du nôtre.” Elle se souvient d’avoir monté Électre, de Sophocle, dans les années 1990, et qu’il “fallait être mauvais, à l’époque, pour ne pas comprendre les résonances de cette pièce avec la guerre de Bosnie”. Il faut dire qu’elle aime le théâtre politique, en éprouve le potentiel subversif. Dans le genre politique, elle admire aussi un auteur contemporain comme Roland Schimmelpfennig, l’Allemand, dont elle va monter 2 pièces, cette année : Le Dragon d’or et Une nuit arabe. Deux pièces qui formeront une sorte de diptyque, car traitant les mêmes thèmes, l’exil, l’immigration, le déracinement, bref, dit-elle avec un brin de malice, “l’identité nationale” – le chef de l’État, à l’époque de l’entrevue, n’avait pas encore rendu toute sa bile. Mais “Schimmelpfennig est un artiste qui ne se répète jamais”, nous prévient Claudia Stavisky. Il n’empêche qu’elle ne sait pas, dans l’absolu, ce qui provoque son désir de créer telle ou telle pièce. Ce qu’elle peut dire, en revanche, c’est que l’évidence lui apparaît tout de suite, même en cours de lecture. Ainsi éprouva-t-elle le coup de foudre pour Blackbird, de David Harrower, qu’elle transforma, n’ayons pas peur des mots, en un très grand moment de théâtre, avec un faramineux Maurice Bénichou et une superbe Léa Drucker, entretenant alors un “rapport organique”, une tension avec la langue assez unique (on pense à du cinéma américain, ou à Emmanuel Meirieu). Elle se voit, cependant, comme “l’exécutante” d’une œuvre. Selon elle, “l’écrivain est le seul artiste, puisqu’il est celui qui arrache son texte au néant.” La metteuse en scène des Célestins dessine, construit, avec ce que les autres lui donnent. D’abord le poète, ensuite l’ac-teur, puis ses collaborateurs. “Vous vous rendez compte ? La personne qui a le don d’écrire… Qui écrit toute seule, dans son coin. Toute seule comme un champignon !

Dans un tel tour d'horizon des metteurs en scène lyonnais, Philippe Faure aurait eu sa place. Il avait signé une exemplaire adaptation d'un roman de Zola pour la scène, et son ThérèseRaquin(texte publié à la Passe du Vent) fut à mon sens une de ses plus belles créations. Philippe Faure est mort cet été. J'aurais quant à moi surtout le touchant souvenir d'un homme aux vives blessures, avec sa faim d'amour, jamais rassasiée.

Par Étienne Faye