
Gyongyi Fekete monte dans un taxi pour rejoindre le bidonville de Tinca où elle habite après avoir reçu une aide de l'ANAEM de 153 euros suite à son expulsion du bidonville de Vénissieux en banlieu lyonnaise où elle vivait depuis plusieurs mois.
12 septembre 2007, Oradea, Bihor, Roumanie
ROMS, AU-DELÀ
DES IDÉES REÇUES
Intitulée “Voyages pendulaires – Des Roms au cœur de l’Europe”, l’exposition photographique de Bruno Amsellem présentée au Centre d’histoire de la Résistance et de la déportation (CHRD) est à découvrir absolument, et ce, jusqu’au 24 décembre. Accompagné par Sophie Landrin (journaliste au Monde), l’auteur aura ainsi suivi pendant quasiment 3 ans le périple de différentes familles roms entre habitats d’infortune lyonnais et villages désolés de l’Ouest roumain. Un photoreportage de longue haleine, pour donner pudiquement à voir au quotidien les conditions de vie de personnes que, par habitude, on ne saurait voir. Visite guidée au CHRD avec Bruno Amsellem.
En préambule à vos photos, de nombreux textes et enregistrements racontent l’histoire des populations roms en Europe et nous éclairent quant aux différentes dénominations : Tziganes (terme général), puis Roms, gitans, manouches, etc.
Le sujet est extrêmement complexe. Et il existe une accumulation de préjugés concernant les “gens du voyage”. Dans l’optique de la compréhension, il était donc primordial qu’il y ait du texte en sus des photos.
“Voyages pendulaires”…
En référence aux nombreux allers-retours que ces populations roms effectuent entre leur patrie d’origine et l’ouest de l’Europe.
Avec l’idée que le temps ne s’arrête jamais ?
Il y a malheureusement un côté inexorable à ce phénomène de migrations, sachant qu’il a d’abord pour origine le racisme monstrueux et récurrent que ces gens subissent dans leur propre pays.
En Roumanie.
J’ai choisi la Roumanie simplement parce que 90 % des Roms de la région lyonnaise viennent de là ; essentiellement de la province du Bihor, dans le Sud-Ouest du pays. Mais le racisme dont sont victimes les Roms est le même de l’autre côté de la frontière, en Hongrie.
Ces populations n’émigrent pas seulement pour des raisons économiques, mais bien parce qu’elles sont et ont été particulièrement stigmatisées ?
À l’est comme à l’ouest, hier comme aujourd’hui, ce sont des “populations à évacuer”. Et le phénomène ne date effectivement pas d’hier… Il y a eu à ce sujet une expo ici au CHRD, il y a 3 ans, retraçant l’internement et la déportation massive des Tziganes durant la seconde guerre mondiale.
Ces soi-disant “gens du voyage” ne sont donc pas traditionnellement nomades ?
Ils sont plutôt migrants par obligation. En Roumanie, ceux qui vivent en roulotte représentent à peine 5 % de la population rom.
Pourquoi faire un tel reportage ?
Pour dépasser justement les on-dit et les a priori, à commencer par les miens : les Roms viennent faire la manche en France pour s’en mettre plein les fouilles, ce sont des voleurs, des fainéants, des mafieux qui vivent “là-bas” dans des palais, etc. Le fait est qu’il y a certainement des bons et des mauvais chez les Roms, mais comme dans n’importe quelle communauté… Le fait est que ces gens font aujourd’hui partie des meubles : on les a catalogués comme mendiants que l’on va croiser aux feux tricolores, mais on n’a jamais vu ou cherché à voir ce qu’ils étaient au quotidien ; ils ont pourtant leur vie, avec des enfants et peut-être des aspirations, j’allais dire quasiment comme tout le monde…
Vous dites vous être seulement focalisé sur l’histoire récente de 3 familles.
Ce n’est pas un sujet sur la vie des Roms en général (il est d’ailleurs impossible d’être exhaustif en la matière, à moins d’y passer sa vie), mais bien sur le quotidien de ces familles que j’ai pu suivre pendant différentes périodes, entre Lyon et la Roumanie.
(…)
Voici des photos des bidonvilles où ces familles vivent (ou vivaient récemment) dans la région lyonnaise, intercalées avec des photos prises en Roumanie : celles de leurs villages délaissés [ndlr : dans une campagne que l’on croyait appartenir à un autre siècle], où il est devenu très difficile de subsister à la suite de la fermeture des fermes collectives dans les années ’90. Elles employaient en effet 80 % des Roms de la région du Bihor à l’époque de Ceausescu, alors que le travail était obligatoire pour tous. Depuis la chute du régime communiste, ces gens se sont progressivement retrouvés à la rue, sans travail et avec quasiment l’impossibilité d’en retrouver, parce que cette population est victime d’un racisme endémique partout en Europe, et d’abord chez elle.
Bidonvilles aujourd’hui, cantonnements hier : l’histoire aurait-elle tendance à balbutier dans l’Est lyonnais ?
Les bidonvilles avaient disparu et ont indéniablement réapparu. Si loin, si proches.
Si proches, en effet : voici que les photos nous conduisent à “Paul-Bert”, c’est-à-dire un terrain vague proche de la gare de la Part-Dieu, où loge une de ces familles.
De l’autre côté du chemin de fer, vous pouvez apercevoir au fond la tour et le centre commercial. Quant à cette famille en particulier, elle a été depuis relogée grâce à l’Alpil [ndlr : Action lyonnaise pour l’insertion sociale par le logement] et le petit garçon va désormais à l’école. Il faut savoir que ces gens tiennent particulièrement à l’éducation de leurs enfants.
Et cela nous réconcilie plutôt avec la France “terre d’asile” ?
La France, comme toute l’Europe de l’Ouest, reste un endroit plus sûr pour eux, où ils peuvent être soignés et parfois effectivement aidés, et où ils réussissent généralement à manger un peu tous les jours en faisant la manche… Ces familles quittent néanmoins des maisons en dur pour venir squatter une cabane ici-bas, parce qu’elles n’ont pas vraiment le choix pour nourrir leurs enfants. Si ces gens avaient du travail en Roumanie, ils ne viendraient pas en France, c’est plus qu’évident.
Ils reviennent cependant chez eux fêter Noël, comme le révèlent désormais vos clichés.
Les fêtes de Pâques et de Noël sont très importantes pour eux. Voyez ici des enfants qui, selon la tradition, viennent chanter de maison en maison pour avoir un sou ou un bonbon.
Un mélange de Noël et d’Halloween dans les Carpates ?
Exactement. Avec la famille au centre des festivités. Un peu comme partout ailleurs…
En voyant cette photo du bain d’un enfant, on vous imagine très proche de ces personnes, qui vous ont forcément accordé leur confiance ?
Il a fallu beaucoup de temps avant que je ne sorte l’appareil photo ; et oui, c’est vraiment une question de confiance, parce que ces gens ont peur de l’image qu’ils peuvent donner et ne s’af-fichent pas facilement. Sans doute à cause de toute l’oppression qu’ils ont subie.
Jamais les gens ne semblent poser sur les photos ?!
Il n’y a en effet aucune mise en scène, et vous ne verrez d’ailleurs pratiquement jamais une photo avec quelqu’un qui regarde l’objectif. J’ai essayé une fois de faire un portrait de toute une famille et ils étaient terriblement mal à l’aise. Ces gens m’ont en revanche accepté dans leur intimité parce qu’ils ont bien compris l’intérêt de montrer leur vie. D’où ils viennent et pourquoi ils vivent en France dans de telles conditions. Montrer que leurs envies ne diffèrent pas tant de celles des autres gens. Eux qui n’intéressent personne et dont on reconnaît l’existence uniquement à propos de faits divers et d’expulsions.
À l’origine de ce travail puis de cette exposition, il y a justement l’expulsion d’un bidonville de Vénissieux que vous aviez couverte pour Le Monde en 2007 ?
Et nous avons ensuite eu envie d’aller voir en Roumanie ce qu’il allait se passer pour ces familles expulsées. Simplement pour en témoigner. Quant à l’expulsion en tant que telle, c’est évidemment quelque chose de difficile à vivre, même s’il est important dans ce métier d’avoir du recul par rapport aux événements. Quoi qu’il en soit, et afin d’éviter tout “sensationnalisme”, vous ne trouverez dans l’expo qu’une seule photo relatant la chose.
L’image d’un père de famille, les yeux dans le vide, entouré de 4 CRS. À travers certains regards, vos photos semblent vouloir témoigner ?
Il est question de raconter une histoire, pas seulement de mettre des photos bout à bout. Puissent ensuite ces “regards” vous dire l’inquiétude et l’espoir, et parfois le ras-le-bol !
Certains bénéficieront pourtant de l’“aide au retour” ?
Oui. Une minorité d’entre eux. Mais la plupart n’ont absolument rien là-bas, ou presque. Alors c’est un peu revenir pour repartir. Ici ou ailleurs.
Nous arrivons bientôt à la fin de l’expo en ayant réalisé une sorte de boucle, comme pour revenir au point de départ. Et c’est, semble-t-il, exactement ce qu’il se passe pour ces familles roms roumaines. Sauf que, pour elles, la boucle n’est pas près d’être bouclée. Sans que l’on sache véritablement où se trouve le point d’arrivée.
“Voyages pendulaires”, exposition au CHRD jusqu’au 24 décembre.
Interview Laurent Zine |