|
Je ne sais pas écrire. Mes mots sont des images, mes phrases des montages. Surtout, je ne sais pas écrire sur RIEN. Je peux disserter sur une œuvre en voie d’achèvement quand la dimension conceptuelle du projet nécessaire à sa réalisation est alors à son apogée ; il y a de l’énergie, de la clarté, la rage et la fierté de l’alpiniste à une longueur de corde du sommet, la mémoire encore vive de l’itinéraire, du combat… Puis le mot FIN s’inscrit, l’œuvre est donnée à voir et très vite l’image reprend ses droits. Tout ce que je pourrais dire ou écrire à partir de là ne serait qu’un commentaire de seconde main, presque grossier ; l’œuvre est autonome, un TOUT qui ne supporte pas vraiment que l’on parle à sa place ; et puis est-ce mon rôle ! - Il ne s’agit pas de comprendre, il suffit de prendre, dit Godard au spectateur. Georges Adilon - L’Œuvre au noir est mon dernier film. Après TOUT il y a RIEN. Ce sur quoi je pourrais écrire aujourd’hui… mais… par nature il m’échappe. Quand je suis dans la construction, d’un film, d’une pièce photographique, je m’endors chaque soir avec la hantise que l’inévitable fin de partie qui nous guette tous ne vienne traîtreusement interrompre le travail en cours, m’obligeant de la sorte à laisser derrière moi non-dits, ratures, inachèvement… (Quelle vanité tout de même que celle de l’artiste, mais c’est ainsi.) Cette course contre la montre solitaire est source d’une vitalité incroyable bien que potion illusoire d’invincibilité… Inéluctablement, vague après vague elle ramène à l’extase du TOUT un nouveau RIEN. Chargé seulement d’un peu plus d’expériences, mais toujours aussi débutant (c’est peut-être la liberté des autodidactes). Pour un temps me reste le vide… hypothèses, désirs, interrogations, angoisses. Je me suis exilé quelques jours dans une ville du nord de l’Europe, respirer le RIEN, marcher et contempler le monde. Je déteste l’expression typiquement occidentale : citoyen du monde, recouvrant si peu de réalité face aux individualismes du temps, mais j’adore la posture de spectateur du monde. Quel statut d’observateur privilégié que d’être ainsi l’étranger, non assimilable, se réjouissant de la non-compréhension de la langue en vigueur, écartant ainsi toute fraternisation, toute participation… Prendre la distance, comme au fil de l’objectif, et ressentir animalement la projection infinie de ces vies de femmes et d’hommes et le déroulement du monde devant soi. Mon métier est un métier solitaire comme Cassiel et Damiel, les deux anges des Ailes du désir de Wim Wenders. Parfois il arrive que le miroir se brise et l’on devient acteur malgré soi. Un soir dans une boutique de films d’occasion dans laquelle j’ai mes habitudes, bric-à-brac étroit et désuet, de films, livres, affiches de cinéma : j’avais repéré la veille un exemplaire de Trafic de Tati. (M. Hulot y est chargé d’accompagner un camping-car révolutionnaire au Salon de l’auto d’Amsterdam.) Alors que je m’approche du présentoir, un être immense - sans doute plus de deux mètres - de dos, cheveux courts et très large d’épaules se saisit du film convoité, l’observe et à ma grande déception se dirige vers la caisse. Le vendeur, lunatique, moustaches ébouriffées et cheveux gris, ne se presse pas, dissertant en hollandais avec un troisième client sur le film Stromboli, dont il essaie visiblement de lui vendre l’affiche originale. Je reste là, désemparé, rongé d’une colère sourde et injuste contre ma rivale qui commence à s’impatienter ; ses traits expriment une incompréhension de moins en moins rentrée devant le manque de considération du vendeur pour sa cliente. Elle est immense, rigide, emplissant l’espace, me regardant de haut, cherchant dans mes yeux une alliance potentielle puisque j’attends comme elle le bon vouloir de ce commerçant inconséquent, ignorante par ailleurs de la rancœur légitime que je lui portais… Plan large. Dérangeante de prime abord, elle requiert maintenant l’attention et la tendresse que l’on porte aux héros de cinéma ; nous sommes bien dans une extension extraordinaire du film de Tati et Mme Hulot, si étrange, devient très fréquentable, désirable même. Je nous imagine l’un et l’autre droits sur un canapé face au téléviseur, contemplant Trafic avec ferveur, et cela me réjouit. Le vendeur daigna enfin la regarder à son tour, mais - fut-il troublé lui aussi ? il emporta dans son élan une pile de livres et de films à la stabilité improbable…
Rentré à l’hôtel Nes j’ouvre L’Atelier d’Alberto Giacometti de Jean Genet - éditions L’Arbalète - et je lis : “‘N’importe qui, me dis-je, peut être aimé par-delà sa laideur, sa sottise, sa méchanceté.’ C’est un regard, appuyé ou rapide, qui s’était pris dans le mien et qui m’en rendait compte. Et ce qui fait qu’un homme pouvait être aimé par-delà sa laideur ou sa méchanceté permettait précisément d’aimer celles-ci. Ne nous méprenons pas : il ne s’agissait pas d’une bonté venant de moi, mais d’une reconnaissance. Le regard de Giacometti a vu cela depuis longtemps, et il nous le restitue.” Reconnaissance. Restitution. Giacometti, Tati, et Chaplin, Beuys avec son coyote, les lumières de James Turrell, jusqu’aux 4 coups de la Cinquième Symphonie quand le maçon frappe sa bétonnière pour en décoller le mortier de la veille. Plus jamais je ne passe à cet endroit sans que Genet me murmure : La rue descend que l’autobus dévale. Six mots et l’impression fut plus forte que la réalité, la marquant à jamais. C’est un combat de longue date entre le réel et sa représentation. L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat a provoqué des scènes de panique lors des premières projections, la locomotive fonçant sur le public. Transformation. Accélération. Impactage (le mot le plus laid, reflet d’une époque) Dieu Image. Sont-ce les hommes qui ont créé Icône ou Icône qui a créé les hommes ? Qui mène les hommes aujourd’hui ? Et quelles images faire ? Je marche des heures. Il neige tendrement et la ville est silencieuse. Dans la perspective de la rue, un canal gelé, et des oiseaux s’y posent glissant, soudainement gauches. J’explore ce RIEN qui doit devenir TOUT. Le Pierrot lunaire de Schoenberg chante dans ma tête ; cette voix qui emporte, déséquilibre, calme, ou terrifie. Le pas s’accélère. Il fait froid. Une femme de chambre sort d’un palace, son manteau de laine couvrant mal son uniforme de soubrette. Elle fume hâtivement sa cigarette sous la neige, instant volé. Mon regard capture la lassitude extrême de son visage et cette fragilité. Plus loin je m’arrête devant la façade du restaurant de l’hôtel, larges baies semblables à des cadres exposés, boiseries à large bord. Les tables sont mises. De larges verres vides vont recevoir bientôt des vins délicieux. L’esthétique générale est froide mais rigoureuse, sans faute de goût, rassurante en quelque sorte. Montage, quel joli mot russe. Alexandre Medvedkine a pleuré la première fois qu’il a collé deux plans ensemble et que sur l’écran cela donnait une phrase qui disait quelque chose. Que reste-t-il des recherches visuelles et des expériences narratives de Dziga Vertov et autres Eisenstein, dans les productions actuelles ? Qui mène les hommes et quelles images faire ? Dans mon travail photographique artistique j’ai toujours procédé par montage, privilégiant l’expérimentation, questionnant le support dans ses limites pour mieux interroger le réel. J’explore ce RIEN qui doit devenir TOUT. Je marche encore plusieurs jours. Rentré à Lyon, je commence le casting de ce nouveau film, souhaitant que le scénario soit une résonnance postérieure au choix des comédiens (professionnels ou non), de leur histoire ou de leur personnalité, de leur présence, de notre rencontre… Si cette aventure de création vous intéresse (et que vous êtes majeur) écrivez-moi sur blaiseadilon.com Une très belle année à vous tous.
|