SOFT MACHINE

Un inédit avec un son remasterisé, voilà le genre d'objet qui laisse rêveur, Soft Machine au meilleur de sa forme enregistré le 25 octobre 1970 en concert à Amsterdam, plus un DVD de 20 minutes. Historique évidemment, réentendre les improvisations vocales de Robert Wyatt est toujours un bonheur (sur dvd), l'homme à la voix blanche fait toujours référence, écouter les envolées lyriques du saxophoniste Elton Dean, prises dans la tourmente du free jazz, le son de la machine molle gronde et rugit, la musique du groupe est au firmament dans ces années-là.
Soft Machine était énorme à l'époque, c'est sûrement ce que l'Angleterre a produit musicalement de plus intelligent, de plus intellectuel à la fin des années 60 et au début des années 70. L'histoire de cette première période est courte, quatre albums studios et le départ de Wyatt après son accident, le groupe continuera sans lui. Il quittera Soft Machine, poursuivra son propre chemin, la tension entre les musiciens était de toute évidence devenue trop grande, les choix musicaux trop divergeants. Robert Wyatt restant un vrai utopiste.
Une musique inclassable, trop jazz pour le rock et trop rock pour le jazz. En 1968 le trio du début (formé en 1966) est constitué de Mick Ratledge, de Robert Wyatt et de Kevin Ayers (David Allen quittera la formation rapidement en 1967, son histoire est ailleurs), Soft Machine inaugure sa carrière discographique avec un disque où les joyaux d'inventivité et de folie ont gardé avec le temps le même pouvoir. On écoute toujours la fraîcheur de cette musique avec une attention particulière parce que celle-ci est tellement riche qu'on peut encore redécouvrir un passage musical qu'on avait oublié.
Le trio le plus pataphysique des années hippies va se transformer rapidement. Le départ de Kevin Ayers après le premier album. Wyatt et Ratledge n'ont qu'une envie, celle de continuer, la route semble tracée. Le changement se fait, mais sans être radical, l'arrivée du bassiste Hugh Hopper, appuyant avec tact sur la pédale fuzz fera de ce nouvel arrivant une pièce maîtresse du groupe. Un deuxième album toujours en trio avec une référence à Schœnberg Thank you Pierrot Lunaire, le clavier vraiment énorme de Ratledge, une batterie aérienne comme le rock n'en a que rarement produit et la voix de Wyatt, un son de basse plus vif et voilà Soft Machine naviguant à l'intérieur de leur musique.
Concernant Grides (Cuneiform/Orkestra), nous sommes fin 1970, le groupe, un quatuor, vient de poser un nouvel album studio Third avec quatre titres pleins d'inventions, de bruits, de chuchotements et de croisements musicaux. Un double album, 4 titres, un par face, un bijou. Pas de jazz rock ici, ni de rock progressif, la musique de Soft Machine est une réminiscence de l'école de Vienne (Schœnberg/Webern), du jazz de Coltrane et de Sun Ra, de la musique orientale, d'un rock qui va chercher ses pulsions ailleurs, dans la mouvance de ce qui s'écrira un peu plus tard chez Fred Frith et Tim Hodgkinson dans le groupe Henry Cow. La voix disparaît laissant place à la musique.
Reste Moon in june.
Grides est le reflet d'une époque à cheval entre le psychédélisme et l'expérimental. C'est une porte ouverte à l'improvisation. Le saxophoniste Elton Dean n'est pas étranger à ces bouleversements et la sonorité du saxello (saxophone soprano au pavillon recourbé peu usité) qu'il utilise avec une maîtrise digne d'un Coltrane, porte la musique dans une sorte de voix collective, la musique se fait ascensionnelle.
On assiste là à une relecture des pièces musicales du groupe, le clavier de Ratledge va chercher des sonorités incroyables, Soft Machine a depuis longtemps quitté le format des premiers albums. Dommage ! Peut-être, reste que Wyatt continuera de son côté en explorant le travail de sa voix, et pour l'heure la séparation n'est pas d'actualité.
Le quatuor creuse le sillon ouvert du jazz et du rock, mais la tendance est évidente, c'est de jazz électrique qu'il est question, puisque la musique structurée prend les options du free jazz. C'est brillant et exceptionnel.

Bruno Pin / Juin 06

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