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Philippe Vincent

Y a-t-il un renouveau du théâtre ? On aura beau tergiverser sur l'idée de nouveau(té) ou de renouveau, les réflexions de Pier Paolo Pasolini sur ce sujet semblent toujours d'actualité, "Aujourd'hui, vous attendez tous l'avènement d'un théâtre nouveau, et l'idée que vous vous en faites est née au sein du vieux théâtre".
Bien évidemment, l'idée d'un théâtre tel que l'envisage encore trop souvent nos contemporains peut sembler assez loin de notre univers, de nos aspirations, de nos envies de voir bousculer cet art, qui ne demande pas mieux qu'un beau coup de pied au derrière pour secouer le spectateur, d'une modernité mêlant audace et témérité. Philippe Vincent a le mérite d'avancer dans cette direction, s'il déstabilise le spectateur, au demeurant, c'est sûrement par plaisir qu'il pousse sa mise en scène dans quelques excès, afin de mieux nous capturer.
"la révolution, d'un point de vue médical, est un mort-né : de la Bastille à la Conciergerie, le libérateur devient gardien de prison", La Mission de Heiner Müller
Un auteur fétiche, Heiner Müller. Philippe Vincent en résidence au Théâtre de Vénissieux avec pour les mois de février et mars pas moins de deux pièces : La Mission et Quartett, un concert/performance avec Louis Sclavis, un concert du groupe Zou. Une rencontre avec Jean Jourdheuil, grand spécialiste de Müller dont il monta plusieurs textes dès 79 et participa à la publication et la traduction d'une grande partie de son œuvre. La projection d'un film et un tournage/performance toujours sous la direction de Philippe Vincent, une installation de Dominik Barbier, la mise en place d'un site internet : www.cie.scènes.com (à partir du 4 février), ainsi qu'un CD ROM et en bouquet final une performance qui s'annonce fracassante Germania 3 au Stade Albalate à Vénissieux le 9 avril.
Parler du théâtre de Philippe Vincent : la modernité, jouant avec les textes, se jouant du texte, rythmant l'ensemble dans une forme labyrinthique afin de mieux nous promener, ou nous perdre. N'hésitant pas à incorporer d'autres textes dans le texte. Que ce fût ses deux dernières créations avec, Les Bonnes de Jean Genet ou La Mission d'Heiner Müller, il reste des images fortes, des scènes surprenantes. Le texte devient outil, devient un matériau où le metteur en scène puise son énergie, et les comédiens de prendre les répliques, quitte à pousser de la voix ou à emballer le texte sous forme répétitive.
Il traite le texte de Müller à sa façon, jonglant par la mise en scène avec l'image de la trahison, Danton/Robespierre (Sasportas/Galloudec) "Va à ta place, Danton, au pilori de l'histoire. Voyez le pique-assiette, qui bouffe le pain des affamés". Et c'est un beau coup de théâtre, la trahison s'inscrira tout au long du texte avec une ironie ventripotente. Musique et cinéma, cinéma et théâtre, musique et théâtre, sont les trois axes des créations de Philippe Vincent et dans La Mission le metteur en scène tire profit de l'espace d'une façon instinctive.

Questions à Philippe Vincent

Le théâtre en 99 ?
Pour moi, ou pour la globalité du monde ?
Pour toi ?
99, on boucle la boucle sur Müller, on va essayer, ça fait douze ans, on dit que ça fait des cycles de douze ans, la première on l'a montée en 87, la dernière en 99, voilà.
Dix textes de Heiner Müller ?
Quartett, Rivage à l'abandon, Matériau-Médée, Paysage avec Argonautes, Mauser, Hamlet-Machine, Paysage sous surveillance, Germania 3, Je chie sur l'ordre du monde, La Mission, plus plein d'autres petits machins.
Pourquoi Heiner Müller ?
Pourquoi pas ! C'est bien de monter des auteurs contemporains, Müller reste contemporain. C'est un auteur que j'ai connu un peu par hasard et que j'ai capté tout de suite. J'aimais bien ce qu'il disait sur la trahison, je pense que je l'ai bien trahi.
Le texte ?
Je me dis que si le texte est fort, tu as beau taper partout faire ce que tu veux, le texte est là, Müller c'est ça, Shakespeare c'est pareil. Après pourquoi essayer d'être fidèle à un texte, et puis qu'est-ce que ça veut dire être fidèle ? Il y en a plein qui veulent être fidèles, ils suivent le texte, il ne faut pas le suivre, il vaut mieux que le texte suive. C'est un conflit, c'est ce rapport de force qui est intéressant, ou tu cognes et tu as le texte qui te cogne aussi. La compréhension ne passe pas par le texte, c'est une question de sonorité. Plus tu vas essayer d'expliquer, de savoir, de comprendre, plus tu vas l'appauvrir. Je crois qu'on peut monter n'importe quoi, mais il y a des auteurs qui donnent des textes vraiment écrits pour le théâtre. C'est le cas de Müller, il a un vocabulaire hyper restreint, il parle comme le gars des banlieues, il a cinquante mots, il y a "nique ta mère"... pour le gars des banlieues, pour Müller c'est le sang, mon visage, le mort, la femme... et tout est bâti autour de ça.
La révolution ?
Il y a le moment où tu commences et le moment où tu es fatigué. C'est tout, tu as envie de t'asseoir et de regarder un bon film à la télé devant une bière, c'est là que tout s'effondre. C'est ce que dit Planchon quand il dit : “Maintenant j'ai assez donné”. C'est le thème de La Mission : moi aussi, je veux ma part du gâteau.
Le fascisme ?
C'est la peur, la peur de la vie, vouloir réguler, peur de vivre.
Jean Genet ?
Jean Genet, Jean Genet, Jean Genet, Jean Genet...
Provocation au théâtre ?
La provocation au théâtre, elle se met en place par le rapport au public. Il ne peut y avoir provocation que si tu as rapport au public. Ça ne peut pas se passer que sur scène, c'est des choses qu'il faut sentir. Même de se tromper, quand tu provoques, tu peux te tromper, tu lances une pierre à quelqu'un, la provocation elle est indispensable au théâtre, c'est le but de l'art, quitte à se tromper. Il faut attendre des réponses, c'est un dialogue perpétuel entre les gens.
Le cinéma ?
Le cinéma, c'est le plus grand mythe du vingtième siècle. Tout est cinéma, c'est ce que dit Godard, tout. Tu ne peux plus rien faire, t'as trop d'image dans la tête. Une de mes grande volonté, ça a été de mettre en scène au théâtre le cinéma. Je me dis toujours que je fais du théâtre filmé.
L'image ?
Le cinéma, c'est bien plus important que l'image.
Le groupe Zou ?
C'est de très très proche collaborateurs, les compos qu'ils font maintenant, sont vraiment liées au travail de la compagnie, Daniel (Berthier) ça fait des années qu'on travaille ensemble.
La musique ?
C'est capital, le plus gros traitement que je fais sur les pièces passent par le rythme, la tonalité, tu as vu en répétition, la façon dont on travaille, c'est vraiment un truc qui est important. Avant d'expliquer un texte, on va trouver une manière de le dire, de le dicter et la construction elle va partir de là. Pas de travail à la table, on peut en faire parfois, mais plus vers la fin des répétitions, pour faire le point. Jamais avant. C'est vraiment scène/musique.
Sclavis ?
Je l'ai rencontré hier pour la première fois. On répète, ça percute en musique.
Cette résidence ?
HLM. C'est bien, il y a un boulot énorme pour savoir à qui on s'adresse. Quand tu joues à la Croix-Rousse ou dans certains théâtres, tu ne te préoccupes pas du public, je l'ai fait à Saint-Etienne. Là, on est sur Vénissieux, c'est vachement dur de toucher la population, on se bouge le cul. On a pris le taureau par les cornes en se disant, on ouvre un atelier d'écriture, c'est ouvert toute l'année, viens qui veut. Pour l'instant il y a quatre-vingts personnes qui sont inscrites, les gens écrivent, le scénario du film est pratiquement fini. Pour le théâtre, je me suis dit Quartett, je l'ai monté une fois, la seule chose que je voulais faire avec c'était tourner un film avec Jeanne Moreau et Michel Piccoli; de couper le son; de faire postsynchroniser le truc par deux chœurs. Voilà, c'est la mise en scène que je voulais faire. Pour le mois de mars, il y aura trois comédiens, trois comédiennes, il y aura la chorale de Vénissieux et plein de rappeurs. En gros ça pourrait être le cœur de la cité face au mythe des Liaisons Dangereuses. C'est peut-être comme ça que les gens viendront au théâtre. Müller disait : “je ne ferais pas la même mise en scène à l'est qu'a l'ouest”.
Le stade ?
En bas de chez moi, il y a un stade qui est toujours plein de flotte, c'est à Moulin à Vent et là on va occuper tout le stade. On l'a déjà fait à Saint-Etienne, Germania 3, dans un stade, et au moment où les allemands entrent il y avait trois cents salades qui explosaient comme un gros feu d'artifice.
Shakespeare ?
C'est une super source d'inspiration, c'est un truc dans lequel tu peux puiser, tu as tout. C'est vraiment une écriture cinématographique.
Saint-Etienne ?
A Saint-Etienne ! La dernière fois pour les demandes de subventions, j'ai tout mis sur la table : voilà ce qu'on fait à Vénissieux, un film, quatre spectacles,... S’ils veulent qu'on fasse des choses, ce n'est pas qu'une question de fric, c'est une question de volonté politique, d'infrastructure pour gérer tout ça. Le théâtre de Vénissieux, en ce moment est derrière nous, ça brasse. Le problème est simple, après il y a des problèmes résolus depuis longtemps, c'est la Comédie de St-Etienne, ils font leurs machins, ça tourne en rond. Mais bon ça va peut-être changer, il y a l'adjoint qui nous a proposé de présenter le chantier Müller à la rentrée prochaine.

Bruno Pin