Christian Laville : Lidée pour nous cétait
de faire un portrait à travers votre relation à la ville
- cest un thème que nous allons essayer daborder
tout au long de lannée [
]. Hier soir(1) vous disiez
avoir des liens très particuliers avec Lyon, et à côté
de ça vous disiez aussi être un grand amateur de jazz.
Il me semble que le jazz est peut-être une musique propre à
la ville, à la façon urbaine de vivre
[
]
Au-delà de laspect affectif qui peut vous lier à
Lyon, par votre enfance, est-ce que vous avez des liens propres à
la ville en générale
Bertrand Tavernier : Oui, parce que je suis président de LInstitut
Lumière. Cest déjà un lien énorme
17 ans de travail, dengagement tout à fait important.
Javais beaucoup de parents proches qui habitaient à Lyon.
Javais des liens affectifs, jy ai des souvenirs. Mon père
y a créé sa revue Confluence. Jai passé
les toutes premières années de ma vie à Lyon
Jai rencontré beaucoup de gens qui sont restés
mes amis, comme Bernard Chardère, quand je venais pour essayer
de passer le bac à Lyon après avoir échoué
à Paris. Jai même été opéré
de lappendicite à Lyon. Donc oui, des liens avec Lyon
jen ai beaucoup. Jai découvert un grand nombre
de films dans des cinémas qui ont hélas disparus comme
le Splendor, ou lAlambra, ou lElysée Cinéma
ou le Ciné-Journal
Et puis je lai filmée
souvent cette ville. Je lai filmée dans lHorloger
de Saint Paul, je lai filmée dans Une Semaine de Vacances,
je lai filmée dans Autour de Minuit, je lai filmée
dans L.627. A chaque fois je suis revenu
Quand un personnage
devait revenir dans sa ville, pour essayer de retrouver ses racines,
revenir sur son enfance, sur son passé, dans un endroit qui
lui rappelait ce passé, pour retrouver ces attaches et bien
cétait chaque fois Lyon pour moi. Cétait
loccasion de faire un pèlerinage.
Et puis un documentaire avec mon père qui sappelle Lyon
le Regard Intérieur. Et il y a tout le travail à lInstitut
Lumière, qui est quand même énorme.
C.L. : Au-delà de cette relation personnelle et propre à
Lyon, est-ce que la ville comme agglomération, comme foule,
comme anonymat, comme façon de vivre
est-ce que ça
vous inspire plus de bien-être que la campagne ?
B.T. : Alors déjà le métier que je fais est un
métier qui dune certaine manière, tel que je le
vois moi, sexerce avant tout en ville. Je ne parle pas du tournage.
Jai tourné aussi bien dans des endroits les plus reculés
et de la campagne française et de la campagne africaine, au
Sénégal, ou en Ecosse ou aux Etats-Unis quand je faisais
Mississippi Blues. Mais quand vous faites du cinéma, pour voir
des films sur un écran, pour voir les films les plus variés
possible, les plus différents possible, provenant de tous les
pays il ny a rien de mieux quune grande ville, à
commencer par Paris. Cest quand même la ville au monde
où il y a la plus grande variété de films. Il
y a tous les théâtres. Moi jai un métier
qui fait que je vais chercher des acteurs, je vais tous les soirs
au théâtre - ou presque -, voir des pièces, voir
des comédiens, et non seulement à Paris mais je sillonne
: jai été à Lyon plusieurs fois, jy
ai pris pour Ça commence aujourdhui, Marie
. qui
était chez Michel Raskine. Jaimerais beaucoup voir ce
que fait Philippe Faure. Cest quelquun qui mintéresse
énormément. Bien sûr jaime bien passer
non pas des week-end à la campagne - je suis absolument opposé
à ça
jaime bien passer de temps en temps
des périodes de décompression, mais mon métier
tel que je lexerce demande la ville
je milite dans des
sociétés dauteurs, je me bats pour préserver
le pouvoir de la création, pour que le droit dauteur
soit respecté, pour que le cinéma européen soit
respecté face à une offensive absolument inouïe
des américains. Tout cela impose quon reste dans une
ville. Quand vous militez à lARP, à la SACD, à
la SRF (Société des Réalisateurs de Films), quand
vous allez vous battre à Bruxelles ou dans lhistoire
du GATT ou dans lhistoire de lAMI
cest presque
obligatoire. Maintenant je conçois complètement quil
y ait des cinéastes qui habitent dans une petite ville ou dans
un village, qui ne voient personne, qui ne vont pas au cinéma,
qui font un type de films radicalement différent, cest
tout aussi possible. Mais moi, je ne pourrais pas exercer mon métier
tel que je lexerce actuellement. [
]
C.L. : La ville dans le cinéma apparaît souvent comme
un décor, peut-être un peu comme un décor théâtral,
qui naurait pas dautre rôle que dêtre
là comme cadre de la fiction, mais quelle est rarement
sujet, ou quelle est rarement filmée pour elle-même.
Est-ce que vous pensez quil y a une raison ?
B.T. : [
] La ville a fait partie intégrante de certains
genres cinématographiques, comme le film noir, le film policier.
Elle est un décor mais comme la nature, comme la campagne,
parce que cest même lessence de lart parfois
de prendre un lieu comme décor ; mais quelquefois en lui donnant
quand même aussi une multiplicité de sens. Vous pouvez
faire toute une analyse du cinéma américain à
travers le rapport des cinéastes à la ville, à
travers la manière dont ils montrent la ville, et vous pouvez
en déduire même leur opinion politique, vous pouvez savoir
sils sont conservateurs ou progressistes. Il y a tout un type
de cinéma américain où la ville est quelque chose
de corrupteur, ça représente une entité corruptrice,
et où la nature est une entité rédemptrice et
[
] Tout ce qui appartient à la civilisation dans Apocalypse
Now est démoniaque et corrupteur et la nature est lélément
régénérateur de lêtre. Cest
une partie de lidéologie biblique, populiste, et souvent
conservatrice de tout un cinéma américain. Donc la ville
a été le cadre de très nombreux films. Il y a
eu des masses de films sur Paris. Il y a même un Paris mythique,
qui est le Paris souvent vu par les américains, qui est un
Paris parallèle au Paris réel
où les gens
ont tous des baguettes sous le bras
où la moitié
des gens porte des bérets, et où on croise continuellement
des marins
[
]
(1) Jeudi 15 juillet au Théâtre Antiques de Fourvière
Christian
Laville
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