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1999

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  SEPTEMBRE N°41  



 

Bertrand Tavernier

Né en 1941
Réalisateur de films
L’Horloger de Saint Paul (1974),
Le juge et l’Assassin (1976),
La Mort en direct (1980),
Coup de Torchon (1981), Mississippi Blues (1984),
Round Midnight (1986), L. 627 (1992), l’Appât (1995),
Ca commence aujourd’hui (1999)
Signe particulier : militant

Christian Laville : L’idée pour nous c’était de faire un portrait à travers votre relation à la ville - c’est un thème que nous allons essayer d’aborder tout au long de l’année […]. Hier soir(1) vous disiez avoir des liens très particuliers avec Lyon, et à côté de ça vous disiez aussi être un grand amateur de jazz. Il me semble que le jazz est peut-être une musique propre à la ville, à la façon urbaine de vivre… […] Au-delà de l’aspect affectif qui peut vous lier à Lyon, par votre enfance, est-ce que vous avez des liens propres à la ville en générale…
Bertrand Tavernier : Oui, parce que je suis président de L’Institut Lumière. C’est déjà un lien énorme… 17 ans de travail, d’engagement tout à fait important. J’avais beaucoup de parents proches qui habitaient à Lyon. J’avais des liens affectifs, j’y ai des souvenirs. Mon père y a créé sa revue Confluence. J’ai passé les toutes premières années de ma vie à Lyon… J’ai rencontré beaucoup de gens qui sont restés mes amis, comme Bernard Chardère, quand je venais pour essayer de passer le bac à Lyon après avoir échoué à Paris. J’ai même été opéré de l’appendicite à Lyon. Donc oui, des liens avec Lyon j’en ai beaucoup. J’ai découvert un grand nombre de films dans des cinémas qui ont hélas disparus comme le Splendor, ou l’Alambra, ou l’Elysée Cinéma ou le Ciné-Journal… Et puis je l’ai filmée souvent cette ville. Je l’ai filmée dans l’Horloger de Saint Paul, je l’ai filmée dans Une Semaine de Vacances, je l’ai filmée dans Autour de Minuit, je l’ai filmée dans L.627. A chaque fois je suis revenu… Quand un personnage devait revenir dans sa ville, pour essayer de retrouver ses racines, revenir sur son enfance, sur son passé, dans un endroit qui lui rappelait ce passé, pour retrouver ces attaches et bien c’était chaque fois Lyon pour moi. C’était l’occasion de faire un pèlerinage.
Et puis un documentaire avec mon père qui s’appelle Lyon le Regard Intérieur. Et il y a tout le travail à l’Institut Lumière, qui est quand même énorme.
C.L. : Au-delà de cette relation personnelle et propre à Lyon, est-ce que la ville comme agglomération, comme foule, comme anonymat, comme façon de vivre… est-ce que ça vous inspire plus de bien-être que la campagne ?
B.T. : Alors déjà le métier que je fais est un métier qui d’une certaine manière, tel que je le vois moi, s’exerce avant tout en ville. Je ne parle pas du tournage. J’ai tourné aussi bien dans des endroits les plus reculés et de la campagne française et de la campagne africaine, au Sénégal, ou en Ecosse ou aux Etats-Unis quand je faisais Mississippi Blues. Mais quand vous faites du cinéma, pour voir des films sur un écran, pour voir les films les plus variés possible, les plus différents possible, provenant de tous les pays il n’y a rien de mieux qu’une grande ville, à commencer par Paris. C’est quand même la ville au monde où il y a la plus grande variété de films. Il y a tous les théâtres. Moi j’ai un métier qui fait que je vais chercher des acteurs, je vais tous les soirs au théâtre - ou presque -, voir des pièces, voir des comédiens, et non seulement à Paris mais je sillonne : j’ai été à Lyon plusieurs fois, j’y ai pris pour Ça commence aujourd’hui, Marie …. qui était chez Michel Raskine. J’aimerais beaucoup voir ce que fait Philippe Faure. C’est quelqu’un qui m’intéresse énormément. Bien sûr j’aime bien passer… non pas des week-end à la campagne - je suis absolument opposé à ça… j’aime bien passer de temps en temps des périodes de décompression, mais mon métier tel que je l’exerce demande la ville… je milite dans des sociétés d’auteurs, je me bats pour préserver le pouvoir de la création, pour que le droit d’auteur soit respecté, pour que le cinéma européen soit respecté face à une offensive absolument inouïe des américains. Tout cela impose qu’on reste dans une ville. Quand vous militez à l’ARP, à la SACD, à la SRF (Société des Réalisateurs de Films), quand vous allez vous battre à Bruxelles ou dans l’histoire du GATT ou dans l’histoire de l’AMI… c’est presque obligatoire. Maintenant je conçois complètement qu’il y ait des cinéastes qui habitent dans une petite ville ou dans un village, qui ne voient personne, qui ne vont pas au cinéma, qui font un type de films radicalement différent, c’est tout aussi possible. Mais moi, je ne pourrais pas exercer mon métier tel que je l’exerce actuellement. […]
C.L. : La ville dans le cinéma apparaît souvent comme un décor, peut-être un peu comme un décor théâtral, qui n’aurait pas d’autre rôle que d’être là comme cadre de la fiction, mais qu’elle est rarement sujet, ou qu’elle est rarement filmée pour elle-même. Est-ce que vous pensez qu’il y a une raison ?
B.T. : […] La ville a fait partie intégrante de certains genres cinématographiques, comme le film noir, le film policier. Elle est un décor mais comme la nature, comme la campagne, parce que c’est même l’essence de l’art parfois de prendre un lieu comme décor ; mais quelquefois en lui donnant quand même aussi une multiplicité de sens. Vous pouvez faire toute une analyse du cinéma américain à travers le rapport des cinéastes à la ville, à travers la manière dont ils montrent la ville, et vous pouvez en déduire même leur opinion politique, vous pouvez savoir s’ils sont conservateurs ou progressistes. Il y a tout un type de cinéma américain où la ville est quelque chose de corrupteur, ça représente une entité corruptrice, et où la nature est une entité rédemptrice et… […] Tout ce qui appartient à la civilisation dans Apocalypse Now est démoniaque et corrupteur et la nature est l’élément régénérateur de l’être. C’est une partie de l’idéologie biblique, populiste, et souvent conservatrice de tout un cinéma américain. Donc la ville a été le cadre de très nombreux films. Il y a eu des masses de films sur Paris. Il y a même un Paris mythique, qui est le Paris souvent vu par les américains, qui est un Paris parallèle au Paris réel… où les gens ont tous des baguettes sous le bras… où la moitié des gens porte des bérets, et où on croise continuellement des marins… […]

(1) Jeudi 15 juillet au Théâtre Antiques de Fourvière

Christian Laville