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Série : “Body Beautiful” (a.k.a. Beauty Knows no Pain), 1967, 1972
”Untitled (Small Wonder)”


 

MARTHA ROSLER :
AMERICAN WAY OF REBELLION

Après les artistes du Sud, ceux qui ne font pas partie de la cour des grands, après les conférences menant à réfléchir sur les imbrications de l'art et de la géopolitique, le Nouveau Musée frappe fort, certes à sa mesure, dans une certaine confidentialité, en exposant une rétrospective du travail de Martha Rosler.
Artiste new-yorkaise qui pointe salutairement, que sila conscience politique n'est pas la qualité flagrante du yankee moyen, il existe Outre-Atlantique et sans doute plus particulièrement sur la Côte Est une force intellectuelle critique dont la pertinence ferait bien de faire réfléchir bon nombre d'artistes français ou européen sur le sens de leur production.
A l'heure de la globalisation, les professionnels de l'art ne doivent-ils pas plus que jamais se poser la question de l'utilisation de l'image, du formatage des mentalités, de l'imbrication des pouvoirs et des médias dans notre quotidien, du nouveau rapport espace/temps, du modèle unique qui nous est imposé, de la confusion entre réalité et fiction, entre image et vécu, entre marché et humanité.
Toutes questions soulevées par Martha Rosler, avec les mots, les images, les objets, les architectures de notre vie trop docile d'occidentaux satellisés.

A POIL LA CONFORMITE
On entre dans l'exposition Martha Rosler comme on entre aux Etats-Unis, mais par la porte de derrière, cette "back door" chère aux pays anglo-saxons, celle des intimes, des voisins, et l'on débouche tout naturellement sur une "yard-sell", une vente de garage que les américains moyens affectionnent tant, chacun peut dans sa cour proposer à la vente ce dont il veut se débarrasser. On achète autant qu'on vend, de ces objets, ces satanés objets produits en masse au pays champion du monde de la consommation.
Mais là il s'agit d'objets après usage, un peu ridicules, froissés, passés de mode, dérisoires et en même temps humanisés, touchés, usés, abandonnés, une parodie de marché au monde du business. L'Amérique de l'arrière-cour, celle des "homeless", celle des détenus, des condamnés à mort, celle des vétérans de la Corée, du Vietnam, de la guerre du Golfe qui hantent les champs d'honneurs.
Une Amérique qui est partout présente dans les travaux de Rosler, que vous reconnaîtrez dans ses collages où elle juxtapose avec force l'image bien pensante du puritanisme américain et celle de la guerre. "Bringing the war home", avec celle de l'acharnement anticommuniste, anti-juif (l'affaire Rosenberg "Unknown Secrets").
C'est aussi l'instrumentalisation du corps qui préoccupe Rosler et surtout celui de la femme rangée dans les années 60 à côté d'un aspirateur ou d'une cuisine intégrée : la femme garante de la sacro-sainte cellule familiale, pilier et argument de tout l'arsenal répressif américain.
La maison, le bel intérieur moderne, la voiture, l'enfant, le chien, la femme (" Beauty knows no pain" 1966-1972) et l'homme ce héros qui n'hésite pas à lâcher ses grosses bombes avec son gros canon quand les sauvages semblent menacer l'ordre mondial, enfin celui des U.S. précisément, "Fascination with the exploding hollow leg", "Greenpoint Garden Spot of the World".
Mais Rusler ne s'occupe pas que de cette Amérique gendarme du monde, de cette Amérique ségrégationniste, elle s'interroge aussi sur le formatage de l'espace public par l'économique. Le déplacement, la liberté de circulation des corps ne devient possible qu'après l'acquittement d'une taxe (autoroutes) "Right of Passage", le monde lui-même s'identifie à un réseau de circulation de marchandises, de connexions stratégico-financières sous le haut contrôle des Messieurs d'en haut. Le passage de la société de surveillance (Foucault) à la société de contrôle (Deleuze, Lefevre) ne fait plus de doute ("Airport Series"), le tout sous une bonne dose d'anesthésiant pour le bon peuple, celui qui consomme son canapé, assis dans ses chips en buvant la télé devant sa bière ("Global Taste").
Bref, tout ce qu'on adore, avec de la poésie en plus ("B-52 in Baby's Tears") ou l'empreinte d'un bombardier emblématique dans une cagette d'une plante nommée Outre-Atlantique "Les Larmes de Bébé".
Les Fleurs du mal version contemporaine, hé oui ! les Etats-Unis sont capables de tout, même du meilleur.

Interview de Martha Rosler

Vous vivez à New York, est-ce le lieu où vous montrez le plus votre travail ?
Non, je dirais que j'expose en fait surtout dans les pays anglophones, vu le contenu de mon travail qui utilise beaucoup l'écrit, il est plus difficile pour moi de présenter mes travaux par exemple en France où je n'ai exposé que rarement : au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris, il y a une dizaine d'années, au Musée Baubourg en 1996 pour l'exposition Avant l'Histoire, et récemment à la galerie Villepoix à Paris.
Ne vous sentez-vous pas un peu seule sur la scène artistique américaine avec vos préoccupations politiques ?
(Rires), je ne suis heureusement pas seule à avoir ce type de démarche aux Etats-Unis, même s'il est vrai que nous ne sommes pas nombreux... mais ce qui importe c'est que le public reçoive en général bien mon travail. Je me débrouille pour collaborer avec d'autres personnes, ou groupes de personnes qui appartiennent à des associations, à des communautés, et cela favorise la rencontre avec un public qui n'appartient pas au milieu de l'art.
Avez-vous toujours eu ce type de préoccupations ?
J'ai commencé comme un peintre de l'abstraction, après mes études, mais je me suis retrouvée très vite à faire deux choses à la fois : de la peinture, et ce type de travail que vous voyez aujourd'hui; nous étions à cette époque projetés dans la guerre du Vietnam et animés par tous les mouvements de contestation des années 60. j'ai très vite senti que la préoccupation purement esthétique ne me laissait pas dire ce dont j'avais envie de parler... J'ai donc décidé d'arrêter de peindre.
Le cinéma n'a-t-il pas directement participé à l'orientation que vous avez donnée à votre travail ?
Oui, j'ai été très influencée par Godart qui reste très important pour moi. le film est toujours à propos de quelque chose, il est très puissant, direct, c'est un média qui est apparu des plus pertinent.
Pertinent face à la réaction du peuple américain concernant ce qui se passe dans le monde ?
Les américains ont un comportement très insulaire, ils se conçoivent comme "la plupart du monde", l'endroit où il faut être, vivre, où tout le monde rêve de vivre, d'être comme nous, de penser comme nous ! Et les médias sont les premiers outils d'éducation aux Etats-Unis, plus importants que l'école. Mais bien sûr les américains ne sont pas tous complètement stupides (rires), mais c'est simplement que dans la plupart des choses qu'ils vivent, dans leur quotidien, dans la moindre de leurs habitudes le média est présent, et particulièrement la télévision. Face à cela j'essaye simplement de dire qu'il y a une autre manière de voir le monde, en leur suggérant de prendre un peu de pouvoir là où ils le peuvent.
Et c'est pour moi une des leçons des années 60, les gens ont beaucoup plus de pouvoir qu'ils se l'imaginent.
Vous avez commencé à aborder la relation entre l'individu et le pouvoir politique et social à travers la condition féminine, pensez-vous que la situation a beaucoup évolué aux U.S.A. ?
Oui, énormément, spécialement en ce qui concerne l'éducation, même s'il y a encore beaucoup à faire, mais elles ont maintenant le droit à la parole, elles sont prises au sérieux, elles ont plus d'indépendance financière, elles sont reconnues comme un élément central de la société, ce qui n'était pas le cas dans les années 60.
A travers vos propositions et vos recherches sur le statut de la femme, vous semblez vous interroger sur l'espace physique et psychologique laissé à l'individu dans votre société ?
Oui, tout ce qui est en rapport avec les mensurations du corps traite de ce problème, cela concerne évidemment les femmes mais aussi le regard porté sur les différentes "races", sur les immigrés, les gens de couleur, et du danger que porte ces catégorisations qui constituent des repères spécifiquement redoutables.
Vous reliez directement cela aux normes morphologiques éditées par les autorités nazies ?
Tout à fait, le lien est pour moi évident.
Vous avez réalisé une composition murale faite de reproductions photographiques et de textes affairant à la Seconde Guerre mondiale pour une exposition à GRAZ (It Lingers), pouvez-vous en dire quelques mots ?
Cette composition a pour moi un intérêt particulier. Dans la version originale il s'y trouvait un dessin d'Hitler qui a été dérobé durant l'exposition... et puis il s'y trouve aussi l'image la plus célèbre de la Seconde Guerre mondiale par l'armée américaine, représentant un groupe de "Marines" plantant le drapeau américain en pleine bataille. Hors ce cliché, qui a servi pour édifier le monument d'un des plus grand cimetière militaire dans l'état de Virginie, n'est pas la prise de vue qui a été réalisée pendant la bataille ! Ils sont revenus avec un drapeau plus grand après coup... donc l'image originale, prise sous le feu, a été supplantée par celle-ci, ce n'est pas un montage, mais c'est une mise en scène appuyée par la vérité de l'image.
Quel est le sens, dans vos travaux, de mélanger traces documentaires et éléments de fiction ?
La possible confusion entre fiction et réalité, spécialement dans la culture médiatique que nous vivons aux Etats-Unis. C'est ce qui me pousse aussi à utiliser des documents techniques militaire dans leur apparente neutralité et de les juxtaposer avec des commentaires sur les dommages réels commis par les faits d'armes. les diagrammes d'analyse de tirs, les plans des missiles d'interventions soi-disant propres etc... mais évidemment rien n'est propre, tout n'est que corps brûlés, enfants tués, ruines.
Pensez-vous que le peuple américain accorde plus de crédits aux médias qu'à la réalité, ou bien qu'il est de plus en plus éduqué à faire la part des choses ?
Je ne sais pas. je crois que c'est dialectique : ils vont tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, mais ce que je sais c'est qu'ils préfèrent les médias à la réalité. Par exemple l'affaire grotesque à laquelle nous venons d'assister (Clinton/Lewinsky) a été très significative, les gens s'en sont détournés en disant qu'il ne s'agissait pas d'une bonne histoire, d'un bon sujet... d'un bon show ! La classe politique en est sortie discréditée, mais pas l'industrie du divertissement. Mais je ne veux pas être pessimiste, l'histoire est beaucoup plus complexe que cela; je travaille actuellement sur un calendrier pour l'année 2 000 et un site web pour lesquels je me concentre sur l'idée suivante :
The past is unavailable, the future is not.

Institut/Nouveau Musée jusqu'au 30 avril

Laurent Mulot