Il
y a un coin de la scène du Point du Jour qu'on n'avait pas
remarqué pendant L'Amante Anglaise. Raskine nous a déjà
donné la scène, naturellement on s'y sent chez soi.
Cette fois, ça remue, y'a des bêtes en plus, vivantes.
Le public remue autour, sur sa pente raide, pareil. On est tous dans
le pigeonnier, le poulailler, enfin l'installation à bestioles,
étonnés de ne pas avoir quelque bouteille de pinard
à portée de main.
Avec le verre dessus.
Madame Noémie a des bouteilles de pinard à portée
de main et ne comprend pas les gens qui boivent. Elle vit en équilibre
dans ce petit intérieur modeste où nous sommes conviés
à rester, dès son entrée.
C'est qu'elle a des choses à dire, Noémie. Mais elle
ne dira rien. Pas aujourd'hui.
Aujourd'hui (regard haineux au calendrier) on veut qu'elle parle sur
cette affaire Ducreux. Et Noémie parle beaucoup pour nous assurer
qu'elle ne parlera pas.
Motus.
Et tout en parlant, petit verre au clapier, sciatique à la
troisième marche (en montant), lapins à nourrir, petit
verre à côté du lit, enjamber la latte qui tient
pas (aller-retour), petit verre avant la soupe, lampée dans
la soupe, déplacer la poule, allumer et éteindre chaque
petite lumière au fur et à mesure.
Madame Noémie, c'est Marief Guittier. Sidérante. Comme
toujours.
Sonne alors le rendez-vous tant redouté; entrent les poseurs
de questions, les méchants, deux Dupontd avec un jeu de méchants,
fouineurs, déménageurs d'air, stylés jusqu'à
la caricature, gêneurs comme Dame Noémie se les imagine.
Ce brusque contraste carton-pâte déstabilise après
le naturel désarmant du début.
Tout est toujours plus complexe; on ne sait plus s'ils sont
policiers, curieux ou simulateurs, sans y prendre garde on ne sait
toujours rien d'ailleurs.
Les poseurs de questions n'en posent plus mais s'en posent, l'affaire
Ducreux prend un statut d'alibi, innocents et pendables s'étreignent
sous la violence de l'orage. L'accalmie de la nuit (une nuit belle)
nous découvre nos énergumènes de flics transformés,
tendres, tout petits d'enfance.
Qui donc nous disperse ?
Pinget n'aime ni le réalisme ni la psychologie.
Jouanneau adapte trois écrits différents de l'auteur
pour cette création.
(mais Pinget lui-même aimait à modifier sa "géographie
dérisoire")
Et Raskine se plaît à brouiller les pistes avec des personnages
qui n'en sont pas et un réalisme qui vire à l'onirique
(oh quelles jolies petites gouttes d'eau !)
Sans aucune surprise, on écoute alors (ravi) Don Quichotte,
deux pages plus loin, ses dernières volontés.
L'impression agréable et troublante de connaître ces
personnages depuis longtemps, rencontrés ailleurs, pas loin,
semblables à ceux qu'on connaît, eux, dans la vie, la
vraie.
Mouche |