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  JUIN N°39/40  


Ornette Coleman Renaud Vezin©


 

Jazz à Vienne
Sonny, Ornette & Sam

Il est assez facile et toujours défoulant de casser du sucre sur le dos d’un festival comme Jazz à Vienne. Un tel événement, auto financé à 80% donc forcé d’attirer au moins 6000 spectateurs en moyenne par soirées pendant deux semaines, ne peut pas satisfaire tout le monde tout le temps. Mais cette année il sera plus délicat de faire la fine bouche : si l’appellation jazz a encore un sens, alors Vienne est le seul festival européen de cette envergure à y être fidèle. Bien sûr il y aura toujours quelque bougon pour déplorer le retour de tel ou tel grand nom, mais un Pat Metheny ne fait jamais deux fois la même chose et son retour dans un trio inédit (avec Larry Grenadier et Bill Stewart) mérite l’attention, certes John Mc Laughlin pour rester chez les guitaristes, n’a sans doute fait qu’un seul vrai bon concert à Vienne (le premier avec Trilok Gurtu) et s’enfonce chaque fois un peu plus dans l’insipide démonstratif, mais cette fois avec Remember Shakti et le précieux Zakir Hussain aux tablas, on peut vraiment espérer quelques notes de musique. Certains retours font aussi figure d’événement, celui par exemple du chanteur Milton Nascimento morceau de choix d’une soirée Brésil mise sur orbite par un Carlhinos Brown percussionniste et chanteur aussi énergique que charismatique, retour également de Salif Keita (déjà aperçu au Théâtre Antique le temps d’un morceau avec Joe Zawinul) magnifique chanteur malien qui n’aura sans doute aucun mal à faire oublier la déconvenue de Youssou N’Dour l’an passé. La nouveauté se niche aussi dans le contraste, du jour au lendemain : un soir l’orchestre de Louie Bellson, batteur marquant de Duke Ellington en 1951, réunit quelques grands anciens de cette famille, les Brit Woodman, Buster Cooper, Jimmy Woode, Aaron Bell... pour le plus bel hommage possible au Duke. Le lendemain Niels Peter Molvaer débarque en force avec Khmer et sa trompette en prise directe avec une drum’n bass très actuelle. Impossible également de ne pas mentionner la venue de Lalo Schifrin (avec Jon Faddis et David Sanchez) inoubliable compositeur de Mission Impossible (mais aussi des Bas Dim) au cœur d’une nuit du jazz aux couleurs latines que les pianistes Chucho Valdès et Michel Camilo réunis au sein de "Jazz en Clave" ne manqueront pas d’enflammer.
Mais cette 19ème édition est d’abord celle du saxophone, instrument fétiche d’un genre incarné par Coleman Hawkins, Lester Young, Charlie Parker, John Coltrane ou Albert Ayler. Et aussi, trop souvent, notamment quand la pub se l’accapare, le cliché : le saxophoniste charmeur. Joshua Redman va faire un tabac, c’est certain, il est tellement craquant, et puis qu’est-ce qu’il joue bien, de tout, du bop, du cool, et même du free (son père se prénomme Dewey, non ?). Il a toujours un petit Stevie Wonder ou un Prince de derrière les fagots pour que ça groove. Bref, on ne peut rien lui reprocher. Un jour peut-être, il en aura marre de brûler les planches et alors... Branford Marsalis le même soir c’est une autre histoire, l’aîné de la famille (son inévitable frère Wynton sera naturellement à Vienne pour nous faire une magistrale leçon ellingtonienne) ne craint personne, et même si son épisode hip-hop de Buckshot LeFonque fut bien meilleur que ce qu’on en a dit, c’est quand il joue du jazz que Branford est rare. Et avec un batteur comme Jeff "Tain" Watts, son concert s’annonce plutôt bien. Nouveau consultant artistique chez Columbia, il n’a pas non plus, sa langue dans sa poche et se déchaîne depuis peu dans les colonnes de journaux spécialisés. Sacré donneur de bons points, très bien, dommage que son dernier disque Requiem, malgré de très beaux passages, ennuie légèrement et donne une impression de déjà entendu. Quelques accents du quartet européen de Keith Jarrett par exemple, groupe qui révéla Jan Garbarek. Vingt ans après, le norvégien a gardé ce son inouï au soprano et est devenu avec l’aide d’ECM le leader d’une musique planante (et parfois soporifique, il faut bien le reconnaître) plus à l’aise sur du chant grégorien que dans un contexte jazz. Avec Niels Peter Molvaer en première partie, il faut s’attendre à un concert très intriguant et certainement jamais entendu au Théâtre Antique. Keith Jarrett encore lui, c’est Charles Lloyd qui l’a découvert avec succès dans les années 60, après plusieurs traversées du désert, relancé par Michel Petrucciani en 1980, ce saxophoniste et flûtiste, à la sonorité suave revient avec une musique d’une beauté paisible teintée de folklore et des partenaires de choix comme le guitariste John Abercrombie ou le batteur Billy Higgins. Autre son unique au ténor que celui de Joe Lovano avec trois anciens compagnons de Miles Davis : le guitariste John Scofield, le bassiste Dave Holland et le batteur Al Foster. Et encore, encore, des saxophonistes comme s’il en pleuvait aussi différents que peuvent l’être Michel Portal et Benny Golson le même soir.
Il reste Sonny, Ornette et Sam, les trois monstres à leur manière qui font de ce festival le plus beau depuis longtemps.
C’est donc le 29 juin que Sonny Rollins fera l’ouverture seul à l’affiche et en exclusivité européenne. Il ne pouvait en être autrement, depuis les disparitions de Miles et de Dizzy, son nom est toujours suivi du label "Dernier-Géant-Du-Jazz". Voilà, on peut se déplacer pour un nom, un mythe vivant, cela peut suffire. Et la musique ? Sonny a une place particulière dans l’histoire, marginale, ce n’est pas un créateur comme John Coltrane, mais c’est sans doute le seul qui ait pu faire jeu égal avec le Trane en plein hard bop. S’il les a tous visités, il n’a jamais choisi son camp, car c’est un solitaire : sur le pont de Williamsburg pour éprouver sa puissance en 60, ou à New York en solo vingt-cinq ans plus tard pour l’une de ses dernières vraies prises de risque en public. Aujourd’hui son passé est derrière lui, il le sait, alors il s’entoure de fidèles dévoués et remet juste son souffle en question. Pendant plus de deux heures, Sonny balance son ténor de haut en bas, hypnotise son public et attend le moment où au détour d’une calypso, d’un St Thomas ou d’un Don’t Stop the Carnival il va enfin lâcher son groupe, propulsé par un son irréel et seul sur le devant de la scène pour un chorus sans fin, jusqu’au bout de ses forces.
Ornette Coleman lui, est un inventeur de formes. Quelques-uns, après s’être enfin habitués au be bop ne lui ont jamais pardonné de tout bousculer à nouveau avec un disque intitulé comme un manifeste Free Jazz en 1960. Mais comment peut-on se sentir agressé par le chant d’Ornette ? Il n’y a pas de musique qui respire plus l’amour, si Charlie Parker était appelé Bird, Ornette est un oiseau que personne ne pourra jamais survoler. Il faut oser l’admirer au moins une fois au risque de ne pas s’en remettre, oublier les mots qui font peur, free, dissonance, Ornette n’a rien à voir avec tout ça, il fait peut-être la seule musique universelle. Le 10 juillet il sera avec son quartet, son fils Denardo à la batterie, Charnett Moffett à la contrebasse, Joachim Kühn au piano et Jajouka : treize musiciens traditionnels issus des montagnes nord marocaines avec qui Ornette avait déjà joué en 73. Plus de vingt ans après on peut vraiment parler de création (et seulement à Vienne), difficile donc de prévoir une musique qui devrait se rapprocher des transes africaines. Bref c’est LE concert de l’année (au moins), "Beauty is a rare thing" dit l’une des plus belles mélodies d’Ornette et il serait triste de passer à côté. Sans oublier une première partie idéale en compagnie du pianiste Randy Weston et de quelques Gnawa de Tanger.
S’il n’en reste qu’un, ce sera Sam Rivers bien sûr, celui qui réconcilie tout le monde, comme un lien entre Sonny et Ornette, le plus âgé aussi, 75 bougies et cinq ans de plus que les deux autres, mais sans doute le plus jeune, peut-être le plus heureux de jouer. Ceux qui l’ont vu renverser le Club l’année dernière savent que Sam se marre tout le temps. Egalement pianiste et flûtiste, ses mains ont posé quelques briques de toute l’histoire du jazz, toute, de Billie Holliday à Cecil Taylor. La dernière fois au Théâtre Antique, c’était en 88 avec Dizzy Gillespie, Jean-Paul Boutellier (directeur du festival) s’en souvient : "c’est Jon Faddis qui dirigeait le sound-check et chaque soliste venait faire un solo... vient le tour de Sam Rivers qui se met à jouer free. Stoppé net par Faddis qui lui dit tel quel “arrête de déconner”, alors Rivers a recommencé en jouant vraiment comme Ben Webster, avec ce son si particulier, le souffle de Ben Webster... et tout l’orchestre qui se marrait derrière, Faddis ridiculisé ".
Le RivBea Orchestra est une sacrée réunion de souffleurs, Gary Thomas, Hamiet Bluiett, Ray Anderson, Ralph Alessi, James Spaulding... et Steve Coleman lui-même qui fera aussi la première partie avec son groupe. C’est le 2 juillet et ça va être terrible !
Sam, Ornette, Sonny, comme un ultime SOS ? La mort du jazz n’est peut-être pas si évidente, en tout cas la bête remue encore.
Un mot pour terminer sur le Club de Minuit, gratuit, et des artistes qui n’ont rien à envier à ceux de la grande scène. A commencer par Henry Threadgill (le soir d’Ornette !) saxophoniste qui fusionne tous les styles avec génie, les trompettistes Clark Terry, superbe octogénaire témoin de la musique de ce siècle (il a joué avec Ellington, Basie, Monk... il a même été le prof de Miles Davis !), Olu Dara entre blues et Caraïbes, quelques membres du RivBea réunis au 24 Bond Street (l’adresse du loft new-yorkais de Sam Rivers dans les années 70), et une ouverture confirmée vers les nouvelles musiques avec Erik Truffaz, Bugge Wesseltoft ou Frédéric Galliano qui n’hésitent pas à saupoudrer leur jazz d’électronique : ambient, jungle... l’avenir pour Jazz à Vienne passera forcément par là.

Vincent Domeyne