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DECEMBRE
N°44
Keiichi Tahara
Internet outil démocratique |
|

Ornette
Coleman Renaud Vezin©
|
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Jazz
à Vienne
Sonny,
Ornette & Sam
|
Il
est assez facile et toujours défoulant de casser du sucre sur
le dos dun festival comme Jazz à Vienne. Un tel événement,
auto financé à 80% donc forcé dattirer
au moins 6000 spectateurs en moyenne par soirées pendant deux
semaines, ne peut pas satisfaire tout le monde tout le temps. Mais
cette année il sera plus délicat de faire la fine bouche
: si lappellation jazz a encore un sens, alors Vienne est le
seul festival européen de cette envergure à y être
fidèle. Bien sûr il y aura toujours quelque bougon pour
déplorer le retour de tel ou tel grand nom, mais un Pat Metheny
ne fait jamais deux fois la même chose et son retour dans un
trio inédit (avec Larry Grenadier et Bill Stewart) mérite
lattention, certes John Mc Laughlin pour rester chez les guitaristes,
na sans doute fait quun seul vrai bon concert à
Vienne (le premier avec Trilok Gurtu) et senfonce chaque fois
un peu plus dans linsipide démonstratif, mais cette fois
avec Remember Shakti et le précieux Zakir Hussain aux tablas,
on peut vraiment espérer quelques notes de musique. Certains
retours font aussi figure dévénement, celui par
exemple du chanteur Milton Nascimento morceau de choix dune
soirée Brésil mise sur orbite par un Carlhinos Brown
percussionniste et chanteur aussi énergique que charismatique,
retour également de Salif Keita (déjà aperçu
au Théâtre Antique le temps dun morceau avec Joe
Zawinul) magnifique chanteur malien qui naura sans doute aucun
mal à faire oublier la déconvenue de Youssou NDour
lan passé. La nouveauté se niche aussi dans le
contraste, du jour au lendemain : un soir lorchestre de Louie
Bellson, batteur marquant de Duke Ellington en 1951, réunit
quelques grands anciens de cette famille, les Brit Woodman, Buster
Cooper, Jimmy Woode, Aaron Bell... pour le plus bel hommage possible
au Duke. Le lendemain Niels Peter Molvaer débarque en force
avec Khmer et sa trompette en prise directe avec une drumn bass
très actuelle. Impossible également de ne pas mentionner
la venue de Lalo Schifrin (avec Jon Faddis et David Sanchez) inoubliable
compositeur de Mission Impossible (mais aussi des Bas Dim) au cur
dune nuit du jazz aux couleurs latines que les pianistes Chucho
Valdès et Michel Camilo réunis au sein de "Jazz
en Clave" ne manqueront pas denflammer.
Mais cette 19ème édition est dabord celle du saxophone,
instrument fétiche dun genre incarné par Coleman
Hawkins, Lester Young, Charlie Parker, John Coltrane ou Albert Ayler.
Et aussi, trop souvent, notamment quand la pub se laccapare,
le cliché : le saxophoniste charmeur. Joshua Redman va faire
un tabac, cest certain, il est tellement craquant, et puis quest-ce
quil joue bien, de tout, du bop, du cool, et même du free
(son père se prénomme Dewey, non ?). Il a toujours un
petit Stevie Wonder ou un Prince de derrière les fagots pour
que ça groove. Bref, on ne peut rien lui reprocher. Un jour
peut-être, il en aura marre de brûler les planches et
alors... Branford Marsalis le même soir cest une autre
histoire, laîné de la famille (son inévitable
frère Wynton sera naturellement à Vienne pour nous faire
une magistrale leçon ellingtonienne) ne craint personne, et
même si son épisode hip-hop de Buckshot LeFonque fut
bien meilleur que ce quon en a dit, cest quand il joue
du jazz que Branford est rare. Et avec un batteur comme Jeff "Tain"
Watts, son concert sannonce plutôt bien. Nouveau consultant
artistique chez Columbia, il na pas non plus, sa langue dans
sa poche et se déchaîne depuis peu dans les colonnes
de journaux spécialisés. Sacré donneur de bons
points, très bien, dommage que son dernier disque Requiem,
malgré de très beaux passages, ennuie légèrement
et donne une impression de déjà entendu. Quelques accents
du quartet européen de Keith Jarrett par exemple, groupe qui
révéla Jan Garbarek. Vingt ans après, le norvégien
a gardé ce son inouï au soprano et est devenu avec laide
dECM le leader dune musique planante (et parfois soporifique,
il faut bien le reconnaître) plus à laise sur du
chant grégorien que dans un contexte jazz. Avec Niels Peter
Molvaer en première partie, il faut sattendre à
un concert très intriguant et certainement jamais entendu au
Théâtre Antique. Keith Jarrett encore lui, cest
Charles Lloyd qui la découvert avec succès dans
les années 60, après plusieurs traversées du
désert, relancé par Michel Petrucciani en 1980, ce saxophoniste
et flûtiste, à la sonorité suave revient avec
une musique dune beauté paisible teintée de folklore
et des partenaires de choix comme le guitariste John Abercrombie ou
le batteur Billy Higgins. Autre son unique au ténor que celui
de Joe Lovano avec trois anciens compagnons de Miles Davis : le guitariste
John Scofield, le bassiste Dave Holland et le batteur Al Foster. Et
encore, encore, des saxophonistes comme sil en pleuvait aussi
différents que peuvent lêtre Michel Portal et Benny
Golson le même soir.
Il reste Sonny, Ornette et Sam, les trois monstres à leur manière
qui font de ce festival le plus beau depuis longtemps.
Cest donc le 29 juin que Sonny Rollins fera louverture
seul à laffiche et en exclusivité européenne.
Il ne pouvait en être autrement, depuis les disparitions de
Miles et de Dizzy, son nom est toujours suivi du label "Dernier-Géant-Du-Jazz".
Voilà, on peut se déplacer pour un nom, un mythe vivant,
cela peut suffire. Et la musique ? Sonny a une place particulière
dans lhistoire, marginale, ce nest pas un créateur
comme John Coltrane, mais cest sans doute le seul qui ait pu
faire jeu égal avec le Trane en plein hard bop. Sil les
a tous visités, il na jamais choisi son camp, car cest
un solitaire : sur le pont de Williamsburg pour éprouver sa
puissance en 60, ou à New York en solo vingt-cinq ans plus
tard pour lune de ses dernières vraies prises de risque
en public. Aujourdhui son passé est derrière lui,
il le sait, alors il sentoure de fidèles dévoués
et remet juste son souffle en question. Pendant plus de deux heures,
Sonny balance son ténor de haut en bas, hypnotise son public
et attend le moment où au détour dune calypso,
dun St Thomas ou dun Dont Stop the Carnival il va
enfin lâcher son groupe, propulsé par un son irréel
et seul sur le devant de la scène pour un chorus sans fin,
jusquau bout de ses forces.
Ornette Coleman lui, est un inventeur de formes. Quelques-uns, après
sêtre enfin habitués au be bop ne lui ont jamais
pardonné de tout bousculer à nouveau avec un disque
intitulé comme un manifeste Free Jazz en 1960. Mais comment
peut-on se sentir agressé par le chant dOrnette ? Il
ny a pas de musique qui respire plus lamour, si Charlie
Parker était appelé Bird, Ornette est un oiseau que
personne ne pourra jamais survoler. Il faut oser ladmirer au
moins une fois au risque de ne pas sen remettre, oublier les
mots qui font peur, free, dissonance, Ornette na rien à
voir avec tout ça, il fait peut-être la seule musique
universelle. Le 10 juillet il sera avec son quartet, son fils Denardo
à la batterie, Charnett Moffett à la contrebasse, Joachim
Kühn au piano et Jajouka : treize musiciens traditionnels issus
des montagnes nord marocaines avec qui Ornette avait déjà
joué en 73. Plus de vingt ans après on peut vraiment
parler de création (et seulement à Vienne), difficile
donc de prévoir une musique qui devrait se rapprocher des transes
africaines. Bref cest LE concert de lannée (au
moins), "Beauty is a rare thing" dit lune des plus
belles mélodies dOrnette et il serait triste de passer
à côté. Sans oublier une première partie
idéale en compagnie du pianiste Randy Weston et de quelques
Gnawa de Tanger.
Sil nen reste quun, ce sera Sam Rivers bien sûr,
celui qui réconcilie tout le monde, comme un lien entre Sonny
et Ornette, le plus âgé aussi, 75 bougies et cinq ans
de plus que les deux autres, mais sans doute le plus jeune, peut-être
le plus heureux de jouer. Ceux qui lont vu renverser le Club
lannée dernière savent que Sam se marre tout le
temps. Egalement pianiste et flûtiste, ses mains ont posé
quelques briques de toute lhistoire du jazz, toute, de Billie
Holliday à Cecil Taylor. La dernière fois au Théâtre
Antique, cétait en 88 avec Dizzy Gillespie, Jean-Paul
Boutellier (directeur du festival) sen souvient : "cest
Jon Faddis qui dirigeait le sound-check et chaque soliste venait faire
un solo... vient le tour de Sam Rivers qui se met à jouer free.
Stoppé net par Faddis qui lui dit tel quel arrête
de déconner, alors Rivers a recommencé en jouant
vraiment comme Ben Webster, avec ce son si particulier, le souffle
de Ben Webster... et tout lorchestre qui se marrait derrière,
Faddis ridiculisé ".
Le RivBea Orchestra est une sacrée réunion de souffleurs,
Gary Thomas, Hamiet Bluiett, Ray Anderson, Ralph Alessi, James Spaulding...
et Steve Coleman lui-même qui fera aussi la première
partie avec son groupe. Cest le 2 juillet et ça va être
terrible !
Sam, Ornette, Sonny, comme un ultime SOS ? La mort du jazz nest
peut-être pas si évidente, en tout cas la bête
remue encore.
Un mot pour terminer sur le Club de Minuit, gratuit, et des artistes
qui nont rien à envier à ceux de la grande scène.
A commencer par Henry Threadgill (le soir dOrnette !) saxophoniste
qui fusionne tous les styles avec génie, les trompettistes
Clark Terry, superbe octogénaire témoin de la musique
de ce siècle (il a joué avec Ellington, Basie, Monk...
il a même été le prof de Miles Davis !), Olu Dara
entre blues et Caraïbes, quelques membres du RivBea réunis
au 24 Bond Street (ladresse du loft new-yorkais de Sam Rivers
dans les années 70), et une ouverture confirmée vers
les nouvelles musiques avec Erik Truffaz, Bugge Wesseltoft ou Frédéric
Galliano qui nhésitent pas à saupoudrer leur jazz
délectronique : ambient, jungle... lavenir pour
Jazz à Vienne passera forcément par là.
Vincent
Domeyne
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