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  NOVEMBRE N°43  



 

Gnawa Diffusion

Depuis deux albums, les grenoblois de Gnawa Diffusion tournent et retournent les foules dans le sens de l’osmose, avec leur musique aux origines multiples. Leur retour sur la scène du Transbordeur en novembre est pour nous l’occasion de poser quelques questions “extra sportives” à Amazigh Kateb, chanteur et parolier algérois.

Ce 2ème album Bab el Oued, Kingston semble plus personnel dans le sens où il fait la part belle à la musique traditionnelle gnawi.
Nous avons effectivement utilisé des sonorités issues de la musique traditionnelle, gnawi en ce qui concerne l’une des chansons pour rendre hommage à l’une des premières populations à avoir été déportée, mais aussi à toutes celles qui ont connu l’exil par la suite. Un autre titre s’inspire directement du chaabi algérois et là c’est l’un des aspects plus personnels puisque c’est la musique de mon pays. Mais pour l’essentiel, nous essayons de mélanger tradition et modernité via les musiques actuelles et via nos origines multiples ; plus il y a d’ingrédients dans un plat, plus il y aura de saveurs différentes à même d’évoquer beaucoup de choses. On essaye de faire une musique qui est la synthèse de ce que nous sommes et de nos influences.
Une musique qui perce actuellement.
Pas spécialement. A notre niveau, j’ai pas l’impression que l’on nous entende partout sur les radios... c’est aussi la conséquence de cette histoire de quotas. Je vois d’ailleurs beaucoup de grands chanteurs de raï qui avaient percé auparavant, se mettre à chanter en français.
Mais vous chantez aussi en français.
Oui, mais apparemment c’est pas le français qu’ils attendent... De toute façon, nous ne nous en soucions pas particulièrement.
Gnawa Diffusion a aujourd’hui le vent dans le dos, mais cela ne vous empêche pas d’afficher une volonté d’indépendance par rapport aux majors.
Au-delà d’une volonté, c’est une réalité et je ne pense pas que l’on se retrouve un jour sur une major, à moins de pouvoir imposer nos conditions. Pour l’instant, nous n’en voyons pas l’utilité d’autant que nous arrivons à vivre de notre métier. Le but est surtout de multiplier les concerts et de sortir des frontières.
En parlant de voyages, quels sont les événements qui t’ont le plus spécialement frappé pendant cette tournée au Moyen Orient : Jordanie, Syrie, Irak et Soudan (juin 99) ?
Ceux bien sûr que l’on n’a pas l’occasion de vivre ici en Occident et d’abord concernant l’attitude du public. Un public très retenu qui d’un seul coup se lâche, parfois jusqu'à la transe. Un phénomène difficile à comprendre au départ, mais plus lorsque l’on apprend que dans certains de ces pays, il est tout simplement interdit de danser. De fait, l’acte de danser devient quasiment un acte militant, chargé d’émotion. Pour nous à ce moment-là, une intensité dans le partage qui atteint son paroxysme. Nous avons eu la chance de pouvoir aller s’exprimer librement dans des pays où la censure est très présente.
Bagdad ?
Ce fut le centre du voyage où nous sommes restés pratiquement une semaine. Nous y avons vu des choses très dures et à la fois porteuses d’espoir. Malgré l’embargo, les gens ne s’enferment pas dans le misérabilisme, ils sont au contraire très dignes, accueillants et vraiment tolérants. Nous n’avons jamais eu à ressentir une quelconque haine de l’Occident. Au hasard des rencontres, nous étions bien plus souvent invités chaleureusement à boire un thé, qu’interrogés sur le pourquoi de la persistance des bombardements.
Quel regard portes-tu aujourd’hui sur cet embargo et sur ces bombardements ?
C’est une injustice. On prétend viser le régime et son dictateur, alors que personne ne sait où il se trouve, pas même les irakiens. Quant à l’embargo, c’est tout simplement exposer une population à la faim et à la maladie. Reste que le pain est gratuit en Irak (ce que je n’avais encore jamais vu nulle part) et que tout le monde doit pouvoir manger, contrairement à certains pays où il arrive que l’on jette de la nourriture...
Ton père à dénoncé toute sa vie durant, à travers poèmes et romans, les “exactions colonialistes”, il a été le témoin du “drame éternisé du peuple algérien”. J’ai l’impression que tu veux poursuivre son œuvre à ta façon, aussi parce que ce drame se perpétue des deux côtés de la Méditerranée.
C’est clair, il y a malheureusement une continuité dans l’histoire de ce drame, même si les situations diffèrent. Mon père s’est battu pour l’indépendance qui l’a déçue par la suite, lui-même poursuivant le combat de ses ancêtres. A mon niveau, je vis en France depuis 10 ans et c’est ici que je suis impliqué, peut-être que mon combat rejoint le sien, mais ce n’est ni le même public, ni le même contexte. Je sens simplement qu’il faudra qu’un jour je retourne chez moi pour travailler et continuer ce que j’ai commencé en exil. Quant à la situation actuelle, les algériens doivent trouver eux-mêmes leur voie, sans faire le baisemain à l’Occident (comme certains de nos dirigeants) et sans importer je ne sais quel modèle arabo-islamiste. Aucune langue n’est étrangère à partir du moment où l’on parle d’abord la sienne. Il faut construire sur la base de sa propre culture avant de s’imprégner, et cela est souhaitable, des autres.
Faire de la musique, c’est un manifeste ?
C’est parfois un manifeste et j’ai l’impression qu’un disque ou un concert, pourront toucher plus de gens qu’un discours. C’est aussi pour pouvoir manger ou parfois pour simplement dire je t’aime à une fille.
Le “Gaz naturel”, c’est l’amour.
Oui, le gaz dont nous sommes issus.

Laurent Zine