Depuis
deux albums, les grenoblois de Gnawa Diffusion tournent et retournent
les foules dans le sens de losmose, avec leur musique aux origines
multiples. Leur retour sur la scène du Transbordeur en novembre
est pour nous loccasion de poser quelques questions extra
sportives à Amazigh Kateb, chanteur et parolier algérois.
Ce 2ème album Bab el Oued, Kingston semble plus personnel
dans le sens où il fait la part belle à la musique traditionnelle
gnawi.
Nous avons effectivement utilisé des sonorités issues
de la musique traditionnelle, gnawi en ce qui concerne lune
des chansons pour rendre hommage à lune des premières
populations à avoir été déportée,
mais aussi à toutes celles qui ont connu lexil par la
suite. Un autre titre sinspire directement du chaabi algérois
et là cest lun des aspects plus personnels puisque
cest la musique de mon pays. Mais pour lessentiel, nous
essayons de mélanger tradition et modernité via les
musiques actuelles et via nos origines multiples ; plus il y a dingrédients
dans un plat, plus il y aura de saveurs différentes à
même dévoquer beaucoup de choses. On essaye de
faire une musique qui est la synthèse de ce que nous sommes
et de nos influences.
Une musique qui perce actuellement.
Pas spécialement. A notre niveau, jai pas limpression
que lon nous entende partout sur les radios... cest aussi
la conséquence de cette histoire de quotas. Je vois dailleurs
beaucoup de grands chanteurs de raï qui avaient percé
auparavant, se mettre à chanter en français.
Mais vous chantez aussi en français.
Oui, mais apparemment cest pas le français quils
attendent... De toute façon, nous ne nous en soucions pas particulièrement.
Gnawa Diffusion a aujourdhui le vent dans le dos, mais cela
ne vous empêche pas dafficher une volonté dindépendance
par rapport aux majors.
Au-delà dune volonté, cest une réalité
et je ne pense pas que lon se retrouve un jour sur une major,
à moins de pouvoir imposer nos conditions. Pour linstant,
nous nen voyons pas lutilité dautant que
nous arrivons à vivre de notre métier. Le but est surtout
de multiplier les concerts et de sortir des frontières.
En parlant de voyages, quels sont les événements
qui tont le plus spécialement frappé pendant cette
tournée au Moyen Orient : Jordanie, Syrie, Irak et Soudan (juin
99) ?
Ceux bien sûr que lon na pas loccasion de
vivre ici en Occident et dabord concernant lattitude du
public. Un public très retenu qui dun seul coup se lâche,
parfois jusqu'à la transe. Un phénomène difficile
à comprendre au départ, mais plus lorsque lon
apprend que dans certains de ces pays, il est tout simplement interdit
de danser. De fait, lacte de danser devient quasiment un acte
militant, chargé démotion. Pour nous à
ce moment-là, une intensité dans le partage qui atteint
son paroxysme. Nous avons eu la chance de pouvoir aller sexprimer
librement dans des pays où la censure est très présente.
Bagdad ?
Ce fut le centre du voyage où nous sommes restés pratiquement
une semaine. Nous y avons vu des choses très dures et à
la fois porteuses despoir. Malgré lembargo, les
gens ne senferment pas dans le misérabilisme, ils sont
au contraire très dignes, accueillants et vraiment tolérants.
Nous navons jamais eu à ressentir une quelconque haine
de lOccident. Au hasard des rencontres, nous étions bien
plus souvent invités chaleureusement à boire un thé,
quinterrogés sur le pourquoi de la persistance des bombardements.
Quel regard portes-tu aujourdhui sur cet embargo et sur ces
bombardements ?
Cest une injustice. On prétend viser le régime
et son dictateur, alors que personne ne sait où il se trouve,
pas même les irakiens. Quant à lembargo, cest
tout simplement exposer une population à la faim et à
la maladie. Reste que le pain est gratuit en Irak (ce que je navais
encore jamais vu nulle part) et que tout le monde doit pouvoir manger,
contrairement à certains pays où il arrive que lon
jette de la nourriture...
Ton père à dénoncé toute sa vie durant,
à travers poèmes et romans, les exactions colonialistes,
il a été le témoin du drame éternisé
du peuple algérien. Jai limpression que tu
veux poursuivre son uvre à ta façon, aussi parce
que ce drame se perpétue des deux côtés de la
Méditerranée.
Cest clair, il y a malheureusement une continuité dans
lhistoire de ce drame, même si les situations diffèrent.
Mon père sest battu pour lindépendance qui
la déçue par la suite, lui-même poursuivant
le combat de ses ancêtres. A mon niveau, je vis en France depuis
10 ans et cest ici que je suis impliqué, peut-être
que mon combat rejoint le sien, mais ce nest ni le même
public, ni le même contexte. Je sens simplement quil faudra
quun jour je retourne chez moi pour travailler et continuer
ce que jai commencé en exil. Quant à la situation
actuelle, les algériens doivent trouver eux-mêmes leur
voie, sans faire le baisemain à lOccident (comme certains
de nos dirigeants) et sans importer je ne sais quel modèle
arabo-islamiste. Aucune langue nest étrangère
à partir du moment où lon parle dabord la
sienne. Il faut construire sur la base de sa propre culture avant
de simprégner, et cela est souhaitable, des autres.
Faire de la musique, cest un manifeste ?
Cest parfois un manifeste et jai limpression quun
disque ou un concert, pourront toucher plus de gens quun discours.
Cest aussi pour pouvoir manger ou parfois pour simplement dire
je taime à une fille.
Le Gaz naturel, cest lamour.
Oui, le gaz dont nous sommes issus.
Laurent
Zine
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