En lan 2000, la Maison de la Danse fête ses 20 ans.
En dehors de la date anniversaire quest-ce que cela signifie
20 ans de danse à Lyon dans cette maison ?
En 1980, au moment de la naissance de la Maison de la Danse, je pense
que personne ne croyait à ce quelle allait devenir. Pour
beaucoup, cela serait un endroit sympathique où il se passerait
quelque chose de temps en temps. Or, dès que jai accepté
de la diriger, jai tout de suite affirmé que cette maison
ne pouvait vivre que dans la mesure où lon aurait des
ambitions, quelle ne pouvait pas être faite uniquement
pour les lyonnais mais quelle devait être ouverte au régional,
au national et aussi à linternational. Cétait
la condition de la réussite.
Dès le départ, il y avait un projet précis
?
Oui, le projet était clair. Cétait un théâtre
pour la danse, un lieu qui devait être convivial, ouvert à
toutes les formes de danse et cest ainsi quil sest
développé pour devenir un lieu de création et
de diffusion. Il est vrai que lessentiel de largent que
nous avons reçu pendant ces 20 ans était pour soutenir
la diffusion de la danse. On na jamais eu loccasion dêtre
de véritables partenaires de création de haut niveau.
Et pourtant si lon fait le compte depuis 20 ans, on la
quand même été avec entre autres, Jean-Claude
Gallotta, François Verret, Karine Saporta, Régine Chopinot,
Dominique Bagouet jusqu'à la break-dance que nous avons accompagnée
avec Accrorap, Käfig, Fred Bendongué...
Au total, vous avez accueilli combien de chorégraphes ?
Au total, 600 chorégraphes sont venus chez nous, à la
Maison et à Lyon, beaucoup de français et beaucoup détrangers.
On a fait découvrir beaucoup de choses, comme les plus grands
artistes du flamenco, le Brésil avec Grupo Corpo, Savion Glover
qui est aujourdhui la plus grande star américaine de
claquettes...
Mais le plus important pour moi et toute mon équipe, cest
davoir fait aimer la danse au plus grand nombre et les journalistes
qui viennent du monde entier lécrivent. Il ny a
pas dautres villes au monde où la danse ait un public
aussi important, aussi curieux. Il faut savoir quil y a aujourdhui
beaucoup plus de public à Lyon pour la danse quà
New York, quà Milan, quà Barcelone, quà
Londres... Tout cela se confirme aussi avec la saison 1999/2000 où
le nombre dabonnés augmente encore. Ils seront 13 000
en octobre et ce qui est extraordinaire cest de voir leurs choix
de spectacles. Des chorégraphes comme Josette Baiz, Fred Bendongué,
Imbal Pinto danseront dans des salles de 600 à 800 spectateurs.
Ce qui veut dire quils ne vont pas que vers Béjart, mais
quils ont réellement envie de découvrir dautres
chorégraphes et dautres danses.
Derrière cet énorme succès et cet enthousiasme,
il y a certainement aussi des luttes, des désirs, des souhaits
pour le futur ?
Ce que je souhaite maintenant cest stabiliser la Maison de la
Danse, en obtenant un peu plus de soutien financier. Aujourdhui,
elle sautofinance à 60 % et elle a moins de 10 MF de
subventions toutes confondues. Jai demandé à chacun
des partenaires de faire un effort pour trouver avec eux 2 MF. Il
y a quelques intérêts et il y a quelques difficultés
avec la ville de Lyon tout simplement parce quelle na
aucune marge de manuvre dans son budget culturel.
Vous semblez amer du côté des politiques lyonnais
?
Oui, jai un immense regret. Celui dune reconnaissance
qui na jamais été totale de leur part. Ils nont
jamais saisi complètement limportance de la Maison de
la Danse. Ça a toujours été des combats, des
discussions pour des toutes petites choses. Aujourdhui, il faut
parler clairement et remercier Francisque Collomb qui a permis la
création de la Maison et Joannes Ambre bien sûr, Michel
Noir et Jacques Oudot qui nous ont installés au Théâtre
du 8ème, la Ville de Lyon qui nous refait un théâtre
pour plus de 20 MF. Le problème cest que lon a
été tellement bon sur le fonctionnement quon a
toujours donné limpression que lon navait
pas besoin deux et aujourdhui il faut quon arrête
de se débrouiller pour y arriver.
Et vous avez également envie de devenir un véritable
coproducteur avec des moyens ?
Oui, car en même temps quil faut stabiliser la Maison
de la Danse, il faut quelle devienne un coproducteur sachant
quil y en a de moins en moins en France et quil serait
normal quelle devienne un coproducteur de haut niveau. Comme
lest par ailleurs le Théâtre de la Ville mais dont
le budget total est de 70 MF, cest-à-dire plus de 3 fois
supérieur à celui de la Maison de la Danse (23 MF).
Et la création purement lyonnaise ?
Sur ces 20 ans, la création à Lyon a beaucoup évolué.
On a vu disparaître, apparaître des personnalités
différentes. Certaines ont marqué leur temps comme Michel
Hallet, Kilina Crémona. Ils étaient les deux fers de
lance de la création lyonnaise. Dautres chorégraphes
leur ont succédé mais sans jamais atteindre la première
division.
Mais comment expliquez-vous une telle absence de chorégraphes
lyonnais dans une ville où la diffusion de la danse est si
importante et le public en constante augmentation ?
Cest très difficile dapporter une réponse
à cette question. Il y avait pourtant tous les éléments
pour séduire. Le CNSM, le Ballet de lOpéra, la
Biennale, la Maison de la Danse, des aides financières malgré
tout et il ny a jamais eu de créateurs de très
haut niveau. Aujourdhui cest un tout petit peu moins vrai
grâce à la nouvelle génération, avec Käfig
par exemple, Denis Plassard qui est à suivre, Delphine Gault
quil faudra accompagner un jour... On a eu des personnalités
de talents, Chopinot, Delente, mais on na pas su les garder.
On espère que limplantation de Maguy Marin va changer
le cours des choses. Mais je crois que ce phénomène
ne se trouve pas uniquement dans la danse. La ville na jamais
su garder ses artistes, leur donner un statut et na jamais su
les reconnaître.
Il est évident que lon souffre dans cette ville dun
manque de reconnaissance. Philippe Faure lavait très
bien exprimé. On ne peut pas admettre que la ville tire un
trait sur 6 ou 7 millions de déficit dans un théâtre,
alors quelle nous fait la guerre pour 100 000 Frs. On ne peut
pas ladmettre artistiquement.
Est-ce
quon peut imaginer à un moment que le travail de Raskine,
de Faure, de Véricel et bien dautres encore se situe
pour le moins à un niveau équivalent que celui du Théâtre
Municipal ?
Non, la culture ne peut se traiter dans les réceptions mondaines,
entre 2 petits-fours. Il y a la nécessité dune
véritable reconnaissance des artistes de cette ville et qui
font un véritable travail.
Pour en revenir à lan 2000 et ces 20 ans passés,
quel est votre regard sur lévolution de la danse, au
niveau de ses formes chorégraphiques (ou non chorégraphiques),
de ses discours ?
Avant tout, il y a une chose qui me fait plaisir, cest que la
vision que javais de la danse en 1980 était la bonne
et quaujourdhui cette vision est reconnue. Je crois que
tout ce que lon voit va dans le sens dune ouverture à
un public populaire, une ouverture à des formes différentes
de danse que même les plus purs et durs des programmateurs accueillent
à bras ouverts. La danse ne peut pas être uniquement
le regard dune demi-douzaine de chorégraphes. Il y a
de la place pour plein de choses. Cest aussi pour cela que je
me suis battu très vite pour le hip-hop, mais aussi pour le
jazz.
Depuis 20 ans, la danse est passée par des phases successives.
En lan 2000 elle est redevenue très physique et plus
dansée. Le geste, le mouvement, lécriture chorégraphique,
le corps ont repris de limportance. La danse/théâtre
sest complètement essoufflée, le public na
plus suivi parce quil ny avait pratiquement plus de danse.
Je crois très sincèrement quil a besoin de rêver,
il na pas envie quon lui réécrive sa vie
de tous les jours mais en même temps il est prêt à
découvrir, être ému. Je suis persuadé que
lon ne dansera pas pareil en lan 2000, il se passe trop
de choses autour de nous. La danse va prendre de lampleur. De
plus en plus elle dit des choses fortes, sans la barrière des
mots. Ces dernières années, elle a beaucoup plus dit
sur les phénomènes de société que le théâtre.
Il nest quà voir le travail de Plattel autour de
gens ordinaires et si attachant, celui de Béjart autour du
sida, Mathilde Monnier et son travail avec les autistes... La danse
parle au travers de lémotion et notre rôle cest
de trouver beaucoup démotions et de les faire partager.
Et le multimédia dans la danse ?
Il est incontestable que la danse est et sera de plus en plus multimédia.
Il faut simplement faire attention à ne pas tomber dans le
travers de la danse/théâtre. Les deux plus grands succès
de lannée dernière, cétait Shazam
de Philippe Découflé avec des projections, un travail
sur la vidéo et cest Le Jardin de io io ito ito avec
également un travail sur la vidéo. Dans la prochaine
saison de la Maison, Dumb Type sera lexemple de lavance
que les japonais ont largement sur nous, avec lutilisation intelligente
et poétique de la danse et du multimédia. Ils ont dix
ans davance sur nous. Avec le nombre de personnes qui surfent
dans le monde entier, il ny a pas de raison que les chorégraphes
ne surfent pas eux aussi.
Quest-ce que vous aimez le plus dans le métier que
vous faites ?
Ce que jaime le plus dans ce métier, cest de découvrir
un spectacle, de ladorer, de me dire Ils vont aimer, cest
sûr !, et de me retrouver, le soir dans une salle debout
qui ne cesse dapplaudir et dêtre au milieu de toute
cette énergie.
Cest un plaisir physique incroyable, extraordinaire. Cest
le sens de tout mon travail, le bonheur du partage !
Propos
recueillis par Martine Pullara |