Dans
le paysage culturel aujourdhui, comment ne pas remarquer la
place prépondérante occupée par les bibliothèques
publiques, qui enregistrent à Lyon, 2,5 millions dentrées
chaque année. Attachée à la gratuité du
service public, la bibliothèque évolue en intégrant
les mutations technologiques daccès à linformation.
Pour apprécier les enjeux de ce phénomène : entretien
avec Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque Municipale
de Lyon.
Depuis plus de 20 ans, les bibliothèques connaissent
en France un engouement sans précédent, comment lexpliquez-vous
?
Lengouement dont vous parlez fait suite à la création
de très nombreuses bibliothèques publiques dans les
années 70-80 ; il y avait à lépoque un
retard considérable par rapport aux pays anglo-saxons et nordiques.
Et cest à Lyon que sest amorcé ce mouvement
général de création déquipements
nouveaux et modernes avec louverture de la bibliothèque
de la Part-Dieu en 1972 pour lannée mondiale du livre.
Manifestation dune volonté politique ?
Dans un contexte mondial favorable, il y a effectivement eu à
Lyon une volonté politique farouche du maire de lépoque
(Pradel) qui a souhaité de façon novatrice, doter la
ville dun outil éducatif et formatif. Ce fut un événement
culturel majeur dans le sens où lon permettait dorénavant
à la population daccéder librement à un
lieu de formation permanente et dinformation.
Et depuis ?
Aujourdhui en France, les gens de toutes les couches de la population
ont un besoin fondamental dinformation et cela se traduit en
nombre dentrées dans les bibliothèques. On entre
véritablement dans une société où la transmission
des connaissances devient un phénomène majeur, qui se
développe rapidement au niveau mondial via internet.
La bibliothèque diversifie ses activités et propose
aujourdhui au-delà de la lecture publique, un accès
à la culture sous toutes ses formes. Elle devient médiathèque,
discothèque, cinémathèque, artothèque...
Dans le cadre de sa mission de service public, comment définir
lévolution de son rôle ?
Un rôle sans doute important mais à la fois modeste :
les bibliothèques publiques sont des auxiliaires aussi bien
de la réflexion que de léducation, la formation
et linformation. Auxiliaires aussi, dans le sens intermédiaires-médiatrices,
de la culture en général et indirectement de la création.
A linverse des autres institutions culturelles directement branchées
sur la formation (écoles, universités...) la création
(théâtres...) linformation (médias...),
les bibliothèques restent en coulisses mais fournissent
librement à chacun des outils pour progresser dans tous les
domaines, elles se doivent dêtre pluralistes et diversifiées
dans leurs services parce quelles sadressent à
tous les publics quels que soient leurs origines, âges, catégories...
Elle sinterdisent donc toute orientation pour répondre
à la demande sociale au sens large.
Peut-on imaginer des limites à ce pluralisme et dès
lors, quelles règles commandent la politique dachat
douvrages, de présentation duvres, journaux,
photos... ?
La réponse de principe est quil ny a pas de limites
au pluralisme. Dans le cadre de la démocratie, les bibliothèques
sadressent à des citoyens responsables et libres de leurs
choix. On ne peut avoir de comportement normatif quant à la
pensée tout en faisant la promotion des idées de tolérance
et pluralisme. Partant de là, tous les documents possibles
ont leur place dans une bibliothèque.
Il doit forcément exister une forme de censure par rapport
justement à des textes à tendance anti démocratique
ou simplement interdits ?
Bien sûr mais il faut distinguer le fait de posséder
des documents et le fait dadhérer aux thèses qui
y sont défendues ou den faire la promotion. La fonction
de conservation et daccès aux documents est essentielle.
Par exemple, nous avons à la bibliothèque des ouvrages
de Faurisson ; il est évident que nous nallons pas les
mettre en avant mais il est primordial que ceux (chercheurs ou pas)
qui veulent se faire une idée des thèses négationnistes,
le puissent.
Nous avons confiance en la capacité de réflexion des
citoyens, cest même un devoir.
Pour revenir aux critères dacquisition des livres, le
travail des bibliothèques sinscrit dans la durée
et le principe régulateur est bien le pluralisme ; un pluralisme
tempéré par la prise en compte des demandes des lecteurs
et par la quantité des parutions. En sintéressant
aussi à la production éditoriale, lavancée
de la recherche, les critiques littéraires, lavis du
corps enseignant... avec le souci quotidien de recherche qualitative,
les bibliothèques arrivent à une sorte déquilibre
dynamique pour proposer dans chaque domaine (idéologique compris),
un panel le plus large possible des parutions, sachant aussi que lun
des éléments majeurs de la crise actuelle du livre en
France, cest bien lexcès de titres concernant un
même sujet.
Quant à la demande de ses lecteurs, la bibliothèque
peut-elle saccommoder dune logique commerciale,
cest-à-dire en choisissant de présenter des uvres
forcément populaires (ex : le dernier C. Dion ou le dernier
Goncourt) et multiplier par là même le nombre de ses
inscrits ?
Non. Ne pas présenter les best sellers naurait
pas de sens parce que nous navons pas de vocation élitiste.
Mais à linverse, notre métier cest de faire
connaître et notre mission, de rechercher la qualité
dans tous les domaines aussi souterrains quils soient. La notion
déquilibre généraliste est fondamentale
et il ny a définitivement pas de critères automatiques
quant à lacquisition douvrages en matière
de lecture publique. Les bibliothèques nont pas à
délivrer de message, le simple fait quelles existent
est un message.
Quelle est leur marge dindépendance par rapport
au pouvoir politique municipal ?
A part lexemple caricatural des problèmes quont
connus certaines bibliothèques dans le sud de la France, lindépendance
est de règle. Sa garantie : la déontologie liée
au professionnalisme des bibliothécaires. Le pouvoir politique,
pouvoir de tutelle, ninterviendra quen cas de non respect
du principe de pluralisme. Si ce pouvoir intervient avec une volonté
partisane, le concept même de démocratie est remis en
question. Ce fut le cas à Orange.
Vous insistez sur le fait que lenjeu de la ré-informatisation
de votre système est laccès au monde internet
et à ses immenses capacités documentaires... un accès
direct au contenu même de linformation (et donc de la
désinformation). Quattendez-vous de cette évolution,
comment la contrôler ?
Il ny a pas de réponse préétablie mais
je pense que la question ne se pose pas en terme de contrôle
; de même que les bibliothèques nont pas à
contrôler lédition, le savoir ou les lecteurs...
cest pareil pour linformation électronique. Il
faudra par contre en tant que médiateurs, aider les publics
à naviguer de façon pertinente et efficace dans lunivers
de plus en plus proliférant et complexe des connaissances en
réseau. Cest donc toujours la même fonction mais
puissance 2 considérant le foisonnement des sites internet.
La différence réside alors dans le fait que lutilisateur
pourra accéder à des sites autres que ceux pré-selectionnés
par la bibliothèque, cest une nouveauté de taille
puisque finalement, il ny a plus aucune limite (si ce nest
financière : nombre de terminaux à disposition...).
La notion de service reste fondamentalement la même, nous sommes
là pour fournir aux gens des outils de travail et des facilités
pour atteindre linformation.
Il y a une polémique quant à la gratuité de prêt,
entretenue par certains éditeurs et auteurs. Dans dautres
pays en Europe, la législation prévoit le prêt
payant pour permettre le reversement de droits dauteurs. Quen
pensez-vous ?
Je vais vous faire une réponse de normand... dun côté
les revendications des éditeurs et/ou auteurs ne me choquent
pas et je pense que lAssociation des Bibliothécaires
Français a tord de camper sur des positions rigides en refusant
le paiement dun droit de prêt. Dun autre côté,
je pense que le problème nest pas là... Au départ
et depuis des siècles, effectivement lorsque lon achète
un livre, donc un objet, on achète implicitement une infinité
de lectures. Aujourdhui, avec lavènement de linformatique
et du commerce électronique, il ny a plus dobjets
mais un flux, avec la possibilité de rétribuer
lacte dappropriation du flux, lacte de lecture.
Il y a une sorte de rétroaction de la future économie
électronique sur le monde du livre, économie classique
par définition. Le risque est énorme pour lédition
considérant sa capacité de gérer le virage du
numérique (édition électronique, impression à
la demande...). Pour endiguer la polémique, je ne suis pas
contre la solution annexe qui serait de payer aux libraires les livres
plus cher, en incluant un forfait pour les droits dauteurs.
Au niveau des marchés publics, des accords entre bibliothèques
et éditeurs ou libraires sont donc tout à fait possibles.
Il ne faudra cependant pas perdre de vue que la crise actuelle est
surtout liée à lévolution des modes de
lecture des gens qui visent lefficacité avant tout. Doù
le phénomène observé ici et là de la lecture
zapping auquel les bibliothèques sont mieux adaptées,
puisque les personnes peuvent effectivement feuilleter, regarder et
puiser dans divers ouvrages et/ou sites les informations qui les intéressent,
voire ensuite les imprimer.
Lincendie de la Bibliothèque Inter Universitaire de
Lyon au mois de juin semble être dorigine criminelle.
Quest-ce que cela vous inspire ?
Sans vouloir se substituer à la justice, je trouve cela catastrophique
sil sagit dun acte criminel. Les autres bibliothèques
sont bien sûr solidaires et accueillent les collections qui
ont pu être sauvegardées.
La bibliothèque continuera-t-elle dêtre ce lieu
préservé de la frénésie urbaine ?
Venez nous voir le samedi après-midi, je ne suis pas sûr
que ce soit le cas... Quoi quil en soit, ce qui est extraordinaire
justement, cest lextrême diversité de la
population qui fréquente la bibliothèque. En ce sens
là, nous remplissons notre mission, lorsque la bibliothèque
reflète lhétérogénéité
du monde et des sensibilités.
Propos
recueillis par Laurent Zine |