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  OCTOBRE N°42  


Didier Nicole©

 

Patrick Bazin

Dans le paysage culturel aujourd’hui, comment ne pas remarquer la place prépondérante occupée par les bibliothèques publiques, qui enregistrent à Lyon, 2,5 millions d’entrées chaque année. Attachée à la gratuité du service public, la bibliothèque évolue en intégrant les mutations technologiques d’accès à l’information. Pour apprécier les enjeux de ce phénomène : entretien avec Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque Municipale de Lyon.

Depuis plus de 20 ans, les bibliothèques connaissent en France un engouement sans précédent, comment l’expliquez-vous ?
L’engouement dont vous parlez fait suite à la création de très nombreuses bibliothèques publiques dans les années 70-80 ; il y avait à l’époque un retard considérable par rapport aux pays anglo-saxons et nordiques. Et c’est à Lyon que s’est amorcé ce mouvement général de création d’équipements nouveaux et modernes avec l’ouverture de la bibliothèque de la Part-Dieu en 1972 pour l’année mondiale du livre.
Manifestation d’une volonté politique ?
Dans un contexte mondial favorable, il y a effectivement eu à Lyon une volonté politique farouche du maire de l’époque (Pradel) qui a souhaité de façon novatrice, doter la ville d’un outil éducatif et formatif. Ce fut un événement culturel majeur dans le sens où l’on permettait dorénavant à la population d’accéder librement à un lieu de formation permanente et d’information.
Et depuis ?
Aujourd’hui en France, les gens de toutes les couches de la population ont un besoin fondamental d’information et cela se traduit en nombre d’entrées dans les bibliothèques. On entre véritablement dans une société où la transmission des connaissances devient un phénomène majeur, qui se développe rapidement au niveau mondial via internet.
La bibliothèque diversifie ses activités et propose aujourd’hui au-delà de la lecture publique, un accès à la culture sous toutes ses formes. Elle devient médiathèque, discothèque, cinémathèque, artothèque... Dans le cadre de sa mission de service public, comment définir l’évolution de son rôle ?
Un rôle sans doute important mais à la fois modeste : les bibliothèques publiques sont des auxiliaires aussi bien de la réflexion que de l’éducation, la formation et l’information. Auxiliaires aussi, dans le sens intermédiaires-médiatrices, de la culture en général et indirectement de la création. A l’inverse des autres institutions culturelles directement branchées sur la formation (écoles, universités...) la création (théâtres...) l’information (médias...), les bibliothèques restent “en coulisses” mais fournissent librement à chacun des outils pour progresser dans tous les domaines, elles se doivent d’être pluralistes et diversifiées dans leurs services parce qu’elles s’adressent à tous les publics quels que soient leurs origines, âges, catégories... Elle s’interdisent donc toute orientation pour répondre à la demande sociale au sens large.
Peut-on imaginer des limites à ce pluralisme et dès lors, quelles règles “commandent” la politique d’achat d’ouvrages, de présentation d’œuvres, journaux, photos... ?
La réponse de principe est qu’il n’y a pas de limites au pluralisme. Dans le cadre de la démocratie, les bibliothèques s’adressent à des citoyens responsables et libres de leurs choix. On ne peut avoir de comportement normatif quant à la pensée tout en faisant la promotion des idées de tolérance et pluralisme. Partant de là, tous les documents possibles ont leur place dans une bibliothèque.
Il doit forcément exister une forme de censure par rapport justement à des textes à tendance anti démocratique ou simplement interdits ?
Bien sûr mais il faut distinguer le fait de posséder des documents et le fait d’adhérer aux thèses qui y sont défendues ou d’en faire la promotion. La fonction de conservation et d’accès aux documents est essentielle. Par exemple, nous avons à la bibliothèque des ouvrages de Faurisson ; il est évident que nous n’allons pas les mettre en avant mais il est primordial que ceux (chercheurs ou pas) qui veulent se faire une idée des thèses négationnistes, le puissent.
Nous avons confiance en la capacité de réflexion des citoyens, c’est même un devoir.
Pour revenir aux critères d’acquisition des livres, le travail des bibliothèques s’inscrit dans la durée et le principe régulateur est bien le pluralisme ; un pluralisme tempéré par la prise en compte des demandes des lecteurs et par la quantité des parutions. En s’intéressant aussi à la production éditoriale, l’avancée de la recherche, les critiques littéraires, l’avis du corps enseignant... avec le souci quotidien de recherche qualitative, les bibliothèques arrivent à une sorte d’équilibre dynamique pour proposer dans chaque domaine (idéologique compris), un panel le plus large possible des parutions, sachant aussi que l’un des éléments majeurs de la crise actuelle du livre en France, c’est bien l’excès de titres concernant un même sujet.
Quant à la demande de ses lecteurs, la bibliothèque peut-elle s’accommoder d’une logique “commerciale”, c’est-à-dire en choisissant de présenter des œuvres forcément populaires (ex : le dernier C. Dion ou le dernier Goncourt) et multiplier par là même le nombre de ses inscrits ?
Non. Ne pas présenter les “best sellers” n’aurait pas de sens parce que nous n’avons pas de vocation élitiste. Mais à l’inverse, notre métier c’est de faire connaître et notre mission, de rechercher la qualité dans tous les domaines aussi souterrains qu’ils soient. La notion d’équilibre généraliste est fondamentale et il n’y a définitivement pas de critères automatiques quant à l’acquisition d’ouvrages en matière de lecture publique. Les bibliothèques n’ont pas à délivrer de message, le simple fait qu’elles existent est un message.
Qu’elle est leur marge d’indépendance par rapport au pouvoir politique municipal ?
A part l’exemple caricatural des problèmes qu’ont connus certaines bibliothèques dans le sud de la France, l’indépendance est de règle. Sa garantie : la déontologie liée au professionnalisme des bibliothécaires. Le pouvoir politique, pouvoir de tutelle, n’interviendra qu’en cas de non respect du principe de pluralisme. Si ce pouvoir intervient avec une volonté partisane, le concept même de démocratie est remis en question. Ce fut le cas à Orange.
Vous insistez sur le fait que l’enjeu de la ré-informatisation de votre système est l’accès au monde internet et à ses immenses capacités documentaires... un accès direct au contenu même de l’information (et donc de la désinformation). Qu’attendez-vous de cette évolution, comment la contrôler ?
Il n’y a pas de réponse préétablie mais je pense que la question ne se pose pas en terme de contrôle ; de même que les bibliothèques n’ont pas à contrôler l’édition, le savoir ou les lecteurs... c’est pareil pour l’information électronique. Il faudra par contre en tant que médiateurs, aider les publics à naviguer de façon pertinente et efficace dans l’univers de plus en plus proliférant et complexe des connaissances en réseau. C’est donc toujours la même fonction mais puissance 2 considérant le foisonnement des sites internet. La différence réside alors dans le fait que l’utilisateur pourra accéder à des sites autres que ceux pré-selectionnés par la bibliothèque, c’est une nouveauté de taille puisque finalement, il n’y a plus aucune limite (si ce n’est financière : nombre de terminaux à disposition...). La notion de service reste fondamentalement la même, nous sommes là pour fournir aux gens des outils de travail et des facilités pour atteindre l’information.
Il y a une polémique quant à la gratuité de prêt, entretenue par certains éditeurs et auteurs. Dans d’autres pays en Europe, la législation prévoit le prêt payant pour permettre le reversement de droits d’auteurs. Qu’en pensez-vous ?
Je vais vous faire une réponse de normand... d’un côté les revendications des éditeurs et/ou auteurs ne me choquent pas et je pense que l’Association des Bibliothécaires Français a tord de camper sur des positions rigides en refusant le paiement d’un droit de prêt. D’un autre côté, je pense que le problème n’est pas là... Au départ et depuis des siècles, effectivement lorsque l’on achète un livre, donc un objet, on achète implicitement une infinité de lectures. Aujourd’hui, avec l’avènement de l’informatique et du commerce électronique, il n’y a plus d’objets mais un “flux”, avec la possibilité de rétribuer l’acte d’appropriation du flux, l’acte de lecture. Il y a une sorte de rétroaction de la future économie électronique sur le monde du livre, économie classique par définition. Le risque est énorme pour l’édition considérant sa capacité de gérer le virage du numérique (édition électronique, impression à la demande...). Pour endiguer la polémique, je ne suis pas contre la solution annexe qui serait de payer aux libraires les livres plus cher, en incluant un forfait pour les droits d’auteurs. Au niveau des marchés publics, des accords entre bibliothèques et éditeurs ou libraires sont donc tout à fait possibles. Il ne faudra cependant pas perdre de vue que la crise actuelle est surtout liée à l’évolution des modes de lecture des gens qui visent l’efficacité avant tout. D’où le phénomène observé ici et là de la lecture “zapping” auquel les bibliothèques sont mieux adaptées, puisque les personnes peuvent effectivement feuilleter, regarder et puiser dans divers ouvrages et/ou sites les informations qui les intéressent, voire ensuite les imprimer.
L’incendie de la Bibliothèque Inter Universitaire de Lyon au mois de juin semble être d’origine criminelle. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Sans vouloir se substituer à la justice, je trouve cela catastrophique s’il s’agit d’un acte criminel. Les autres bibliothèques sont bien sûr solidaires et accueillent les collections qui ont pu être sauvegardées.
La bibliothèque continuera-t-elle d’être ce lieu préservé de la frénésie urbaine ?
Venez nous voir le samedi après-midi, je ne suis pas sûr que ce soit le cas... Quoi qu’il en soit, ce qui est extraordinaire justement, c’est l’extrême diversité de la population qui fréquente la bibliothèque. En ce sens là, nous remplissons notre mission, lorsque la bibliothèque reflète l’hétérogénéité du monde et des sensibilités.

Propos recueillis par Laurent Zine