ARCHIVES
1998

JANVIER N°23
Abou Lagraa
Géraldine Bénichou
Samuel Hercule
Laurent Vercelletto

FEVRIER N°24
Louis Sclavis
Elliott Sharp
Nicolas Ramond

MARS N°25
Frida Kahlo

AVRIL N°26
Têtes Raides
Rachid Taha
Tortoise
Henri Texier
Pez Ner

MAI N°27
Dick Annegarn
Burning Heads
Fred Frith…
Sur les pistes du travail

JUIN N°28/29
NTM
Sur les routes de l’Art contemporain
Turak

SEPTEMBRE N°30
8ème Biennale de la Danse
Abou Lagraa
Borah Bergman
Pascal Comelade
Carla Bley
Noël Akchoté

OCTOBRE N°31
Zebda
World Press Photo 98
Virginie Despentes
Sixteen Horsepower

NOVEMBRE N°32
Denis Plassard
Casse Pipe
Dror Endeweld
Jean-Bernard Pouy
Sloy

DECEMBRE N°33
Observatoire international des prisons
Lhasa
Mad's Collectif
Cirque Plume

  FEVRIER N°24  


NICOLAS RAMOND
B. Saugier©

 

Les Transformateurs
Travaille ! Travail

Sujet ô combien ennuyeux, voire rébarbatif, le travail fera l'objet du spectacle des transformateurs en résidence au théâtre de Vénissieux. Nicolas Ramond ne recule devant aucune provocation.

Des mots, des phrases jetées en réponse à des questions nées du silence, questions qui reviennent, questions qu'on devine. "Nous ne pouvons, ni ne voulons apporter de réponse, ni au chômage, ni à la dureté du monde du travail, nous ne voulons qu'amener les questions. Mais nous avons nos utopies". Il peut paraître illusoire d'évoquer un tel sujet, comme cela semble être l'ambition des créateurs, sans prendre partie pour une tendance politique, pour une idéologie. Il est bien évident en effet que Nicolas Ramond et ses comédiens (Anne de Boissy, Jean-Philippe Salério) réagiront selon leur sensibilité : ils feront leur métier. Et si comme l'affirme le metteur en scène "le travail est une plaie universelle", ils nous montreront que malgré les difficultés, ils l'aiment leur boulot. Le matin on s'lève, le jour on s'crêve, pour ramener quelque chose à bouffer : c'est la réalité de nombre de travailleurs. La trilogie bien connue : “métro, boulot, dodo”. C'est la réalité du travail tel qu'il a été conçu par la société industrielle, héritage des temps de nulle richesse, quand la grande hallucination créatrice dictait les préceptes d'une vie de labeur et de foi. Qu'une organisation obsolète et sclérosée vienne à ne plus fournir de travail à tous les individus qui la composent et les valeurs (beurk) s'en trouvent renforcées, comme par un réflexe de défense -dont on pourrait penser cependant qu'il est quelque peu inapproprié. Le travail, de fondement social, devient une forme de privilège et le bien le plus précieux... Voilà donc une ironie, un paradoxe qui pourrait bien faire de ce spectacle une sulfureuse et édifiante représentation de la misère habituelle, indécente misère que celle de celui qui bouffe tous les jours. Il y a donc ceux-là, tenus par la menace du chômage. Et les autres, touchés par l'opprobre publique, "privés d'emploi" et du même coup des moyens de leur survie. Dans le genre paradoxal, on se pose là; qui peut nier que le travail, unique possibilité de rémunération, manque aujourd'hui en France (pour limiter le propos) à des millions de personnes qui ne demandent que ça : travailler. Au sujet du partage, Nicolas Ramond exprime une de ses utopies : "Les métiers ingrats, comme éboueur, pourquoi ne les pratiquerions-nous pas tous, une fois par mois, une fois par an, chacun son tour, pour permettre à tous les individus de trouver un métier plus en rapport avec ses aspirations personnelles...?" Le moins que l'on puisse dire, pudiquement, c'est qu'il s'agit là d'une utopie. Imaginez, ce matin, avant de vous rendre à l'ancienne ANPE du centre-ville où vous avez un certain nombre de copains qui vous attendent, vous croisez un vieil homme bougon, rondelet, tout de vert vêtu, un balai à la main. Vous vous dites : celui-là, il méritera sa retraite. Un petit coup d'œil discret vers son visage. Mais... "Oui, c'est moi" dit l'homme, “Le maire de votre ville !” Autant dire que les transformateurs, forts de la position marginale propre aux artistes, ne feront pas de politique au sens où on veut bien l'entendre d'habitude. "Nous ne nous sentons pas hors du monde, explique Anne de Boissy, comédienne enjoleuse, le sujet nous touche de près". Intermittente du spectacle, elle connaît elle aussi ces incertitudes, les périodes d'inactivité forcées... Si elle a choisi ce métier de la scène, c'est aussi en pleine conscience de son environnement social, préférant, à l'incertitude, une autre : la plus exaltante. Ce spectacle sera pour la compagnie l'occasion de mettre le doigt sur les paradoxes inhérents à la question du travail : nous avons tous nos utopies, le désir d'une société plus aimable. Mais dans une vision à peine plus pragmatique, les travaux ingrats sont aussi des travaux utiles voire nécessaires. Nicolas Ramond : "Les gens qui font ce genre de boulot devraient être plus payés que ceux qui ont un travail plus sympa". Planant sur les quotidiens, à partir de paroles simples, les transformateurs devraient tenter d'installer dans l'ambiance du théâtre comme la possibilité, l'utopie dans ce décor blanc : deux cases mitoyennes avec ce toit en dent de scie des usines, et les mots qui s'en échappent.

Etienne Faye