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  NOVEMBRE N°32  


Jacques Sassier©

 

Jean-Bernard
Pouy

Je ne suis pas écrivain, je suis un auteur

C'est reparti, Vienne va vivre au rythme du polar le temps d'un week-end, de la Noire à Rivages avec une multitude d'auteurs Jean-Hugues Oppel, Pierre Siniac, Dan Ewan Weiss, Patrick Raynal, Cesare Battisti, Jean-Paul Demure, François Guérif...
ainsi que quelques filles dans ce monde de mâles : Nadine Monfils, Sylvie Granotier, Catherine Fradier, Andréa H. Japp.... Des rencontres, des auteurs et un de mes préférés : Jean-Bernard Pouy, auteur d'univers noirs et fondu de rock'n'roll qui s'amuse avec les mots. Interview.

Tu commences ta carrière d'écrivain par un premier roman ayant pour titre Spinoza encule Hegel, une vision frénétique de 68, tu égratignes d'entrée de jeu ?
Oui, mais je n'ai jamais voulu être écrivain, ni auteur, ni rien. On m'a un peu forcé, c'était une histoire que je racontais à des enfants dans un lycée, puis je l'avais notée pour moi. Je ne me voyais pas du tout dans le rôle d'un écrivain ou quoi que ce soit, et puis quelqu'un me l'a piquée et l'a publiée, Voilà je me suis retrouvé publié sans le vouloir.
Des débuts dans l'écriture un peu par hasard ?
Oui, et tard à trente cinq ans, c'était vraiment une espèce de hasard complet. Après, un peu par provocation, j'ai décidé d'en faire un autre tout aussi tapé Nous avons brûlé une sainte et puis ça a été pris par La Série Noire. Là, je me suis dit : Allons-y, un par an.
Justement en parlant d'éditeur, tu as publié chez plusieurs d'entre eux ?
Mon éditeur, c'est La Série Noire, cela dit à force, tu es un peu repéré. Comme j'allais beaucoup à Saint-Nazaire, il y a l'éditeur de Nantes L'Atalante qui me dit que ça serait bien si je faisais un livre sur Saint-Nazaire, après ce sont des rencontres. Donc en fait d'une manière pure et dure, je suis auteur de romans noirs pour La Série Noire, mais de temps en temps des éditeurs me demandent si je n'ai pas des textes un peu annexes du polar. Un autre truc, comme je suis un peu un militant de la littérature populaire, j'aide des petits éditeurs qui se lancent, en leur donnant des textes, c'est comme ça que Canaille, que La Loupiote, que Les Editions du Clô ont publié mes textes pour démarrer. Comme je commence à être un peu connu, ça les aide. C'est toujours un acte gratuit, j'aime bien faire ça.
C'est vrai que des romans comme 54 X 13, on les voyais assez mal dans La Série Noire ?
Oui, l'Atalante c'est comme une danseuse pour moi, c'est-à-dire que de temps en temps Pierre Michaut, qui est un excellent éditeur et un ami, me demande si je n'ai pas envie de faire autre chose, Il me donne des idées : "tu devrais écrire un truc sur le vélo, sur la science fiction, il faudrait ceci, il faudrait cela". Il me pousse un peu et pour moi c'est un plaisir, même si je n'écris que par plaisir, de tenter quelque chose qui se situe hors des grilles plus connues du roman noir.
Est-ce que la définition de roman noir, pour ce que tu écris, te convient ?
Absolument, je ne fais pas de roman policier, parce qu'il n'y a pas de policier dans mes romans. Ce n'est pas vraiment des enquêtes pures et dures, je suis plus bordélique que ça. Je préfère prendre des personnages qui soient issus du champs social le plus large. Ça peut être des adolescents, des femmes, des vieillards, des gens à la retraite, disons. Ce sont des personnages plus lanbdas à qui il arrive un problème qu'ils ont à régler assez vite, à partir duquel je peux faire deux choses : parler quand même du monde, du mien tel que je le vois et puis décoder. Ce n'est pas parce que j'écris des romans populaires qu'il faut que je cache mes goûts pour la référence, pour la citation, loulipo, la déconnade, pour des trucs, pas plus intellos, mais plus cultureux, et le roman noir permet ça. S'il y a un premier niveau de lecture qui est celui du plus large public, disons qu'il y a des choses cachées, des trucs plus littéraires, il y a des références qui sont de l'ordre de la provocation, il y a des jeux internes et le roman noir permet de faire coïncider tout ça.
En gros, tu es plus proche de Queneau que de Chandler ?
Non, des deux. C'est marrant que tu dises ça, parce que Chandler c'est le maître, celui qui me touche le plus dans les classiques, lui et James Cain, plus que Hammett. Et Queneau oui, c'est un de mes auteurs préférés. Mais je n'arrives pas à la limite de l'orteil de l'un et de l'ongle en dessous de l'orteil de l'autre, il faut bien quand même s'en rendre compte.
A un moment Le Poulpe arrive, tu nous explique un peu le pourquoi et le comment ?
C’est avec mon pote Raynal, qui est un vieux pote avant écriture que l’idée est venue. On est toujours prêt à déconner, à lancer des idées, surtout quand on est un peu bourré, c'est vrai que c'est toujours concomitant. Je suis un ardent défenseur de la littérature populaire, c'est-à-dire le roman noir, maintenant, petit à petit, au fil des ans et de notre travail, on a vraiment travaillé pour ça, il y a une reconnaissance, la critique s'y intéresse, c'est un style qui a redonné goût à la fiction, à la narration. Avec ce champ littéraire qui monte, on en oublie la littérature de "gare" et quand on regardait de près cette littérature affiliée un peu au polar, c'était Brigade Mondaine, l'Exécuteur, c'est-à-dire des romans faits en usine, machistes, vaguement fachos ou à la solde de l'impérialisme américain comme S.A.S, avec une fascination pour la violence, enfin c'était vraiment pas net. Les auteurs actuels représentent une génération du polar qui est grosso modo, issue de l'extrême gauche, de 68. On a pensé qu'il y avait un vide, qu'il n'y ait pas de collection, avec un personnage différent. Alors, on a décidé de lancer Le Poulpe pour ça. Le bol c'est qu'on a trouvé immédiatement un jeune mec qui se lançait dans l'édition, qui a fait ça bien, ensuite deuxième bol, c'est que ça a marché. Trois ou quatre ans après, c'est le cinéma qui s'y intéresse.
Il y a un film Le Poulpe de Nicolas Nicloux qui sort en ce moment ?
Ce qui est bien, c'est que c'est un auteur du Poulpe qui l'a fait, Nicolas Nicloux, parce que parmi les quatre-vingt-dix auteurs du Poulpe il y a des cinéastes, dont lui, ça reste dans la famille. Et puis c'est sa version, ce n'est pas un film qui représente la totalité des Poulpes, ça aurait été chiant. C'est une version un peu dure, marrante en même temps, qui rejoint un peu le cinéma des années 40, c'est à dire le côté Pépé le Moko, Quai des Brumes et en même temps résolument moderne. Cela dit, si je l'avais fait, ça aurait été radicalement différent. J'aime beaucoup le fait qu'il ait pensé à faire sa propre vision du Poulpe et il y soit parvenu.
En 95 tu publies La petite écuyère a cafté, premier titre du Poulpe. Tu t'en donnes à cœur joie, tu frappes sur l'extrême droite et sur les bourgeois anti-avortements, c'est l'explosion ?
Oui, parce que dans les polars on n’en avait pas encore parlé, des anti-ivg, c'est pour ça que j'ai commencé par ça. Et puis je ne voulais pas commencer directement par le front national parce que je savais que d'autres auteurs allaient s'en occuper, c'est pour ça que j'ai choisi un sujet annexe.
Tu as collaboré avec Marc Daniau qui a illustré L'homme à l'oreille croquée, c'était pour donner une autre vie à ce roman ou essayer d'autres choses ?
Oui, c'était chez Futuropolis. Marc Daniau était un poulain de cette écurie, c'était une belle expérience, le plus chiant c'était que le livre était cher. En ce moment, il y a des jeunes dessinateurs un peu nerveux qui veulent travailler avec moi, bon comme je ne veux pas faire de scénarios de B.D. parce que j'y connais rien, je leur ai donné des textes qu'ils ont adapté comme ils l'entendent.
On a parlé tout à l'heure de 54 X 13, c'est vrai qu'entre ce roman, L'homme à l'oreille croquée et RN 6 ont est dans des univers complètement différents ?
J'essaie de changer à chaque fois, il y a toujours mes préoccupations, des trains, il y a toujours des trucs que j'aime. C'est ce qui me fait marrer c'est de surprendre un peu, de temps en temps d'être plus classique et de temps en temps d'être plus tapé. L'homme à l'oreille croquée c'était dans un style plus tapé, je prenais un personnage qui était un peu hors norme.
Le rock'n'roll tient une grande place dans ta vie, il y a eu le livre Suzanne et les ringards, il y a un disque qui sort avec Patrick Raynal Rouge Sumac, Polar Blues 1, Raynal'n’Pouy (Arccos/Pias) alors ?
Je suis né en 46, donc j'avais huit ans en 54, date à peu près officielle de la naissance du Rock'n'roll. Je vis avec ça, c'est vrai que le polar mystiquement est plus affilié au jazz, genre héros qui rentre dans une boîte de nuit, il y a toujours Miles Davis en fond sonore, alors moi je suis rock'n'roll, je n'y peux rien c'est comme ça. Je pense que la modernité de cette littérature a été liée à cette musique, y compris des choses très dures comme le mouvement punk, ou d'autres. Je pense qu'il ne faut pas s'en débarrasser, je suis toujours lié à ça.
Maintenant je suis un vieux con, j'ai 52 ans, le rap c'est pas ma génération, j'en écoute, je ne suis pas...
Ça ne te fait pas le même effet que les Dogs
Voilà, je suis resté fidèle à la fin des années 70, 80, à ces groupes Little Bob, Les Dogs des trucs qui sont immédiatement branchés sur une espèce d'énergie, d'élégance, de revival et de vitesse. Ça c'est mon truc, je ne change pas.
Les Dogs sortent un disque ces jours-ci,
Je les ai vus en juin, j'ai fait un grand article sur eux dans Rock'n'Folk, c'est des potes. Je pensais à eux quand j'ai écrit Suzanne et les Ringards. Ils reviennent et c'est tant mieux, je ne sais pas comment ils vont être accueillis, mais j'ai entendu leur CD. 4 of a kind, il est vachement bien. C'est pareil, ils n'ont rien perdu et au contraire ils ont gagné une confiance en eux-mêmes. Ça reste gibson, pêchu et puis rapide, ciselé, très éclairant. C'est pas dansant, c'est vraiment des coups de poing dans la gueule, c'est ça qui est bien.
Je ne sais pas comment ça s'est passée entre toi et Raynal, mais vous décidez de faire un disque de rock et de blues ?
Suite à une grosse animation que j'avais faite à Toulouse avec des gens formidables qui travaillent sur la banlieue, en partant, Michel Mathé le monsieur qui s'occupe de tout ça, me dit : "comment je pourrais faire pour attirer Raynal qui est très pris". Comme Raynal est très blues, blues comme John Lee Hooker, je lui dis : "fais lui faire un disque de blues". L'histoire s'est lancée comme ça. J'ai été voir Raynal, il m'a demandé de l'aider, mais théoriquement c'était lui qui devait faire tout le disque, j'ai fait quelques textes, on a fait les prises à Paris et on les a envoyées à Michel Mathé pour que les musiciens puissent enregistrer et quand on a reçu le résultat, on a été surpris. Les musiciens avaient fait ça sérieusement, on était un peu honteux d'avoir pris ça à la légère. L'objet existe, c'est encore une bêtise de dernière minute qui prend corps et on a l'intention pour l'année prochaine de faire un disque de blues-rock avec douze auteurs de polars français.
C'est un rêve ou un mythe d'adolescence réalisé sur le tard ?
Réalisé à moitié parce que moi j'avais un rêve secret, c'était d'être à la place de Dominique Laboubée (chanteur et guitariste des Dogs), d'avoir une gratte entre les mains et puis d'aller devant n'importe quel public. Mais le vrai rêve c'est d'être guitariste, mais c'est loupé complètement. Tu te marres mais c'est ça, quelqu'un comme Jerry Lee Lewis, Bob Dylan ou Elvis Costello, ce sont des gens auprès de qui nous ne sommes que des merdes puantes, comme par rapport à James Joyce ou Proust. C'est ça le problème.
Tu disais tout à l'heure que tu ferais le dernier Poulpe, mais ce n'est pas pour tout de suite ?
Ecoute, on voulait en faire dix, on en est à quatre-vingt-dix, j'ai trois cent manuscrits d'avance. On est pas des capitalistes, on n'est pas là pour rouler en rolls, mais nous on arrête quand on perd des ronds dessus. Avec le film, j'espère que ça va donner un coup de fouet à l'édition. Si je veux faire le dernier c'est pour pas qu'il meure. Il pourrait réapparaître à 70 balais.
Tu as d'autres projets ?

Il y a une Série Noire qui sort en mars, il y a deux-trois collections qui vont démarrer l'année prochaine, on va continuer à s'amuser.
On va parler un peu de Sang d'Encre à Vienne, ce sont des choses que tu aimes faire, rencontrer des lecteurs ?
C'est la troisième fois que je me rend à Vienne. C'est vrai qu'aller à ce festival, c'est pas tellement être un auteur qui vient signer ses livres, boire des coups. C'est tout un milieu, qui est le milieu du polar, qui est un milieu complètement spécifique, ce milieu m'a permis de un : survivre, et deux : de gagner. Un milieu de collectionneurs, d'amateurs, de passionnés, de profs, parce que la littérature populaire sert souvent de tremplin à la lecture. Ce sont des gens qui se regroupent et quand ils se regroupent ils ont envie de faire des trucs. Je ne vais pas au festival de Vienne, je vais voir François Joly et tous ses potes qui se font chier pour faire un festival de littérature populaire et qui défendent et font vivre le genre. Il y en a beaucoup en France, mais quand ils sont sérieux comme ça et bien on y va volontiers, et puis il ne faut pas se cacher une réalité très très bête, c'est que notre foie en prend un vieux coup. Car les festivals de polars sont quand même des réunions d'alcooliques et de fêtards invétérés.
C'est une histoire de rencontre et d'ambiance
Oui, si l'on est invité dans une foire aux livres comme Brive ou Saint-Etienne, tu te retrouves avec deux cent auteurs, tu te fais chier à signer tes bouquins à côté de je ne sais plus qui, je ne dirais pas de nom. Alors que là, on se retrouve entre potes, il y a du monde et on se marre, c'est assez rock'n'roll comme ambiance.

Bruno Pin