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1998

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  JUIN N°28/29  



 

NTM
sur tous les fronts

"Quelle chance d'habiter la France. Dommage que tant de gens fassent preuve d'incompétence..." En 90, le parler subversif du Suprême NTM crevait l'écran. Depuis, en France rien n'a vraiment changé, si ce n'est que la banlieue nord continue la résistance, imprimant son propre "free style", hard core. Cette saveur aromatique a toujours eu un goût acide. C'est sans doute dans l'adversité que l'on se forge un esprit nique ta mère. Incorrigible parce que partie intégrante de "l'émulsion du hip-hop". Et pour Joey starr, comme pour les siens, il est (plus que jamais) hors de question de lâcher l'affaire. Joey starr, franc tireur.

“Quelle chance d'habiter la France ?”
Surtout en ce moment. Quand on chantait ça, y'a dix ans, c'était plutôt une formule avec un espoir derrière. Aujourd'hui, sans parler des régionales, c'est au niveau de la proximité que cela me fait peur. La situation des gens autour de nous qui justement n'ont pas notre chance.
“Au-dessus des lois, je bâtirais mon toit” tu revendiques cette appartenance à un microcosme décalé ?
Complètement. Mais faut voir que je suis bien rentré dans le système et que je m'en sert. A côté, ça m'empêche pas de faire ce que j'ai à faire. Bien au contraire.
“Miné mais déterminé” c'est l'amitié qui va être le dernier rempart ?
C'est ce qui nous permet d'être encore là. C'est le moteur, une vraie raison d'être. On a toujours le même œil et les gens sont restés fidèles à eux-mêmes. Sans eux : c'est le naufrage. Si on est minés, c'est pas par rapport à nos petites vies, c'est simplement un constat (de ce retour au même schéma).
Il existe une solidarité, un semblant d'unité au sein du hip-hop en France ?
Déjà, il y a une différence entre un format radio qui s'appelle le rap et une émulsion underground qu'est le hip-hop dans lequel une discipline s'appelle aussi le rap. L'unité, c'est plus avec des gens qui font ce qu'ils sont et pas seulement du rap.
Tu crois les gens capables de faire la différence entre l'esprit du hip-hop et la soupe rap que l'on nous sert ?
Je pense qu'ils le seront. Mais pour nous c'est pas un soucis." L'émulsion underground", c'est dans ta tête déjà qu'elle existe. T'as pas forcément besoin d'un public pour exister ni d'attendre de savoir ce que les gens perçoivent. Pour en revenir à l'unité; certains n'ont pas compris quel était le challenge ou l'interprètent différemment. On danse pas tous sur le même pied. Tu peux être sur une major mais il faut savoir que c'est la rue qui te regarde. Enfin tout ça, ça fait "belles paroles" aujourd'hui.
Des gens que tu respectes dans ce milieu...
Plein de gens pour qui la première fierté c'est la sincérité dans cette histoire.
Des groupes que vous allez booster ?
Là je suis justement en train de faire une compilation avec DJ Spank sur le label que l'on va monter : Boss of Scandalz. De son côté, Kool Shen va sortir Zoxea sur son label IV my People.
Un mec de IAM disait “Moi, mes pépettes, je les investis dans le hip-hop...”
Ce genre de démagogie-là, ne m'intéresse pas. Ce qui compte c'est la finalité de l'action. Ce que je fais de mon argent ne regarde que moi. Ce qui m'est le plus précieux aujourd'hui c'est le temps. Et mon temps, oui, je me mets tout entier dans le hip-hop. Mais au service de personnes, qui d'après moi, sont la tendance réelle du hip-hop français, pas des démagos justement. A notre niveau, on a rien à justifier. On fait ce qu'on a.
"L'horloge a tourné" et très vite depuis le début mais ce 4ème album sent le retour à l'énergie brute, surtout sans détour de paroles.
C'est vraiment ce que l'on a envie de faire. Quand je dis : on fait ce qu'on a, c'est qu'aujourd'hui le flow, c'est un truc usuel. On a évolué mais on va pas chercher des mots pour atteindre je ne sais qui : l'intérêt c'est de parler aux nôtres. Ceux qui ont envie d'entendre feront le pas. Quand un artiste se fait plaisir, il se passe quelque chose, non pas quand il essaye de s'adapter au marché.
“Pas de solution donnée, mon plafond reste ton plancher” Actuellement, des gens comme AC ! essayent de mobiliser contre le chômage... t'en penses quoi ?
C'est forcément une bonne chose. C'est comme un début de “ça va péter”. Bon maintenant, y'a effectivement des chômeurs qui s'organisent... mais j'en connais beaucoup qui ne savent même pas que ça existe, ils sont ailleurs, ils n'y croient plus. Une minorité se sent concernée mais la grande majorité n'a pas cette conscience.
Tu penses que les gens pourraient être prêts à aller voir si “La vérité habite la rue juste en face de chez eux” ?
Non toujours pas et ils le seront de moins en moins. Faut voir que l'on taxe souvent les gens d'individualistes mais bon, aujourd'hui il faut aussi comprendre qu'il n'est pas facile de faire vivre une famille même pour ceux qui ont 8 ou 10 000 balles par mois. Pourtant quand on dit, regarde en bas de chez toi, ça veut dire aussi : regarde ton gosse grandir, si tu bouges pour quelque chose, peut-être que demain sera autrement et que ton gosse ne sera pas un de ces nèmes “mazoutés” d'aujourd'hui.
Les français ont pris l'habitude d'attendre 50 ans pour juger leur histoire. Ça risque de faire pareil avec Charonne et l'Algérie. Ça t'inspire quoi ?
Ils ont surtout la mémoire courte. En ce qui concerne le dernier qu'ils ont jugé (ndlr : Papon) c'était vraiment n'importe quoi : Attendre que le mec ait 80 balais pour lui donner 10 piges : c'est ce que tu prends pour un braquo... Moi je crois que je l'aurais lapidé même à son âge. Maintenant, si demain, ils se mettent à juger des gars de l'OAS, ça sera toujours la même mascarade, du flan, de la poudre aux yeux. Et d'ailleurs ça ne ramène pas la mémoire aux gens -y'a qu'à voir le parcours d'un mec comme Pasqua, y'a qu'à regarder comment les thèses de l'extrême droite fleurissent encore en France, en Allemagne... parce qu'ils vendent aux gens de fausses solutions au chômage.
Le rôle des médias...
Avec un gars comme Le Pen, ils ont compris que c'est un show-man et en fait ils lui donnent à manger alors qu'il vaudrait mieux ne plus l'inviter. Pour le reste, c'est clair que la télévision ne parle pas comme la rue, qu'elle n'est pas un vrai reflet du pays. C'est un monde à part qui parle à une certaine caste. Il est rarement possible d'aller s'y exprimer vraiment. J'ai franchement rien à voir avec ce monde.
Comment tu vois "Le monde de demain"?
Pas très bien. J'ai l'impression que les gens ont oublié que les choses pouvaient changer. Oublié qu'il est essentiel de temps en temps de tenter de "palper ses rêves", de se réaliser en dehors du travail et du profit des uns sur les autres, non, seulement pour soi-même. Nous avons cette chance mais finalement ce que nous sommes importe peu, ce qui compte c'est d'essayer de communiquer un état d'esprit, une envie.

Propos recueillis par Laurent Zine