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  MAI N°27  

JB. Mondino©

 

Dick Annegarn
le retour

Approche toi, il y a quelques mois ce disque sortait des bacs un peu partout, sur la pochette un blond à lunettes le visage repeint à l’herbe coupée : Dick Annegarn... ce nom me dit quelque chose, mais oui ! Mireille, Bruxelles, La transformation, après vingt ans et quelques poussières on a suivi le conseil, on s’est approché pour parler avec ce cas à part dans le monde endormi de la chanson française.

Pourquoi chanter en français plutôt que dans ta langue natale ou en anglais comme dans une chanson de ton dernier album ?
C’est vrai que j’avais le choix en tant que fils de fonctionnaire du Marché Commun. En néerlandais ce fut vite éliminé, c’est un petit pays où l’on peut difficilement vivre de son art, en anglais, la place était prise et en français il y a un enjeu plus intéressant pour quelqu’un qui cherche à innover. Le français est une langue assez ankylosée, pleine de rhétoriques, de lieux communs : avec mon petit parlé étranger, j’avais une possibilité d’innover alors qu’en Angleterre j’aurais fait une pâle copie de la culture pop…
A t’entendre, c’est de l’opportunisme alors ?
Je voulais surtout faire vite, j’étais jeune, néerlandais ... En France, il y avait Higelin et un peu Nougaro qui avaient ouvert une brèche. J’avais une possibilité d’étonner et d’en vivre... Moi, faire les cabarets, les MJC, j’ai jamais milité là-dedans.
La chanson dans les caves, les catacombes avec les 80% de gens du métier qui attendaient que quelqu’un les découvre ça ne m’intéressait pas trop. J’ai même exigé un disque et l’Olympia dans les trois mois où je signais mon contrat. Alors opportunisme économique, oui ! Je voulais vite enregistrer écrire, tourner... Trop vite en fait c’était une erreur dans la mesure où je n’étais pas préparé à la pression médiatique.
Il y a aussi la sonorité de la langue, est-ce que tu as joué de ton accent ?
C’est vrai que l’enjeu est intéressant dans la mesure où les sons français ne sont pas très chantants : “on” “en” “in“... c’est les six premières années que morphologiquement la bouche se forme autour de la langue qu’on parle donc pour moi, les “é” et les “o” sont hollandais. Je soupçonne d’autres, Valéry Giscard d’Estaing ou Charlélie Couture d’emprunter des accents pour faire chic.
On parle de Charlélie Couture par exemple, est-ce que tu penses avoir eu une influence sur certains chanteurs ?
Il faudrait leur poser la question, tout ce que je peux dire c’est qu’on a tous à peu près les mêmes influences, des sources communes, Charlélie Couture a dû écouter Kevin Coyne, le blues anglais un peu, le blues tout court et une musique un peu plus pop. Mais enfin, lui il a plus tiré vers l’Amérique que moi j’exècre personnellement, blanche, I hate the white man plastic excuse …
Ton jeu de guitare est assez américain…
Oui enfin, il y a America America, les blancs américains se rendent compte qu’à la limite ils sont minoritaires. C’est quand même des gens comme moi qui ont envahi un peuple indien pour y amener heureusement des noirs qui ont fait la musique de ce siècle. Je sors d’une frustration de par mon appartenance raciale, je faisais du racisme anti blanc, c’est vrai, j’ai eu honte d’être blanc pendant longtemps. Maintenant je crois qu’il y a un blues blanc possible…
Tu te considères comme un bluesman ?
…un blancman (rires)
Parle-nous de ta rencontre avec le bluesman Robert Pete Williams.
Je me suis rendu compte qu’on faisait à peu près le même métier, c’est-à-dire chanteur à mi-temps d’une part et ferrailleur d’autre part (le disque s’appelle ferraillages -79-), lui il allait chercher des voitures d’occasions, il était plus ou moins casseur, et moi je venais d’acheter mes péniches et je me recyclais dans la ferronnerie et la soudure, j’étais un chanteur soudeur et découpeur (rires).
Est-ce qu’il y a un artiste aujourd’hui que tu aimerais faire découvrir comme lui à l’époque, un bluesman américain ou d’une autre culture ?
Au Bataclan je fais venir des berbères, j’avoue que je préfère la musique arabe à la musique berbère mais ce n’est pas si paradoxal que ça d’ailleurs, vu que les berbères se sont faits envahir par les arabes et leur culture au cours de l’islamisation au 7ème siècle…
…et là tu préfères la musique des envahisseurs ?
Oui, enfin, je préfère qu’ils n’envahissent pas mais j’aime bien les musiques arabes, celles que je connais… Là je fais valoir la musique berbère parce que d’une part, ce sont des gens qui m’ont invité, des gens avec lesquels je vis quand je vais au Maroc. J’y construis une maison sur un terrain que m’a offert le père d’un musicien berbère qui viendra au Bataclan. Ça fait partie des musiques un peu masquées par l’orientalisme limité ! La musique arabe ce n’est pas seulement Oum Kaltoum et Cheb Khaled ! Juste une précision, pour eux je suis Raïs Dick, et Raïs c’est un titre de noblesse un peu comme MC Solar, ou King Oliver, Duke Ellington... Donc en les invitant, j’essaie d’honorer les musiciens qui m’ont honoré mais je ne suis pas Peter Gabriel, je ne suis pas un chasseur de papillons exotiques.
Pour en venir à ton dernier disque, je le trouve plus sombre, plus sérieux... la chanson, c’est un art mineur pour toi comme disait Gainsbourg ou est-ce que tu as des messages à délivrer ?
C’est une invitation à un certain voyage, qu’il soit spirituel, culturel ou voyage tout court mais c’est vrai que je ressens peut-être une plus grande responsabilité éducative dans le sens inviter à, s’intéresser à… buvant seul est un poème chinois, on pourrait dire “le pauvre alcoolique” alors que je ne bois pas, j’emprunte un peu la misère des autres, celle d’Attila Joszef aussi... Quand on va en Europe centrale on se rend compte qu’il n’y a pas cette espèce de psychose du pied qui impose d’être forcément joyeux, très violent, très beaucoup hyper speed ou cool... En Tchécoslovaquie et en Hongrie, les veuves se réunissent tous les ans pour le plaisir de pleurer leur mari qui est mort depuis 10 ou 20 ans. Moi aussi, j’ai des amours qui n’existent plus, j’ai peut-être plus de raison de tristesse et puis la société est quand même moins souriante aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Mais l’album ne s’appelle pas ma tristesse, bien que j’assume complètement une moins grande légèreté dans ce disque-ci, j’écris parallèlement un disque pour enfants où ça rigole plus mais même les enfants peuvent être très violents… Pourquoi est-ce qu’on aime bien Mireille, c’est parce qu’elle se fait écraser sur une table de bar tabac, dans mon premier disque, ça n’arrêtait pas de mourir non plus, l’institutrice, les éléphants qui se cassaient la gueule dans un ravin...
Oui mais c’était des fabulettes alors que dans ce dernier disque j’ai l’impression que tu te racontes plus…
Je ne suis pas pour l’art autobiographique. C’est vrai que j’ai osé commettre certains aspects de ma vie intime dans cet album… je ne recommencerai plus (rires).
Un nouveau public est arrivé avec le dernier album ?
Oui, au New Morning, je me suis rendu compte que la moitié de la salle avait moins de 25 ans. Ce n’est pas une recherche particulière, je ne tape pas dans le jeunisme non plus. Les mômes qui ont chanté mes chansons à 5 ans, 20 ans après ils se rendent compte que celui qui a écrit ces chansons est toujours là, écrit toujours et chante toujours. Peut-être aussi que je contrebalance un peu les bondieuseries des autres chanteurs pour enfants, chez moi, ça crève lamentablement…
Et cet amour pour l’Europe centrale ?
Là, c’est un voyage, c’est un peu pour contrecarrer les prétentions de l’Europe occidentale, c’est vrai que le mur avait deux côtés. J’avais envie d’honorer ces gens qui s’intéressent beaucoup à notre culture, à nos poètes français, anglais... N’importe quel hongrois, n’importe quel tchécoslovaque connaît dans le texte des poème de Baudelaire, Rimbaud par cœur… Comme poète tchécoslovaque je ne pourrais t’en citer aucun !
Et la part prépondérante des ensembles à cordes dans tes disques ?
J’ai essayé, il y a encore un mois de chercher des cuivres… basse batterie, ça fait longtemps que j’essaie d’éviter, le rock & roll, c’est quand même un peu convenu… et les cuivres, je me suis rendu compte à coups de sampleur que ça va bien avec ma voix, ma guitare, mais les tubistes sont souvent des gros lourds, ou des ringards avec un mélange de balloche et de jazz et je n’ai pas réussi à trouver des musiciens polyvalents sortant de ces cannons. Par contre ceux qui sortent du classicisme sont peut-être plus prêts à faire des expériences... mais je ne cherche pas non plus à me rendre classique.
En public, est-ce que les gens te réclament tes vieilles chansons, Mireille… ?
Moins depuis le dernier disque... Mireille, je la chante volontiers parce que ça ne me casse pas trop la voix, elle fait plaisir, Ubu, c’est pas facile parce que je ne peux pas vraiment m’exprimer, c’est une farce qui me fait moins rire qu’au début… je me suis rendu compte que Jarry est moins drôle que ce que je pensais, il n’est pas sorti du lycée. C’est vrai que je suis un peu énervé quand j’ai chanté 25 chansons, il y a toujours quelques emmerdeurs pour dire que dans les 75 autres il y en a au moins une que je n’ai pas chantée… Juste une chose encore parce que c’est vrai que ça revient souvent : pour moi progresser c’est un verbe et non pas un état. J’exige de mon public de progresser et s’il m’aime, de s’intéresser à autre chose qu’à la nostalgie .
Tu n’as pas peur de t’officialiser dans la culture française de bon ton ?
C’est vrai que c’est une crainte mais est-ce vraiment évitable ? Petit à petit on fait partie du patrimoine et j’ai travaillé quand même à ce que mes chansons soient dans la mémoire, c’est mon travail d’alimenter cette bibliothèque invisible de chansons dont on se rappelle. Mais c’est pas parce que je dis de temps en temps des grossièretés que j’ai la conscience tranquille. Je veux pouvoir en tous cas sortir les institutions de leurs certitudes.
Tu t’attendais à ce retour médiatique sur le devant de la scène ?
Oui, je l’ai préparé. C’est normal, j’ai même exigé qu’on sorte les albums pour lesquels j’ai signé, le 3ème ou le 4ème qu’on ne trouve toujours pas ! C’est un droit, c’est pas “merci “, je ne dis merci à personne ni à Polydor, ni à Warner, c’est normal, c’est un minimum.

Jérôme B. & Vincent Domeyne