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Philippe Vincent
Réquiem pour les Bonnes

Philippe Vincent s'attaque au texte de Jean Genet "Les bonnes". Dire qu'il s'attaque au texte n'est pas un euphémisme, Philippe Vincent prend le texte comme un matériau, le travaille, l'explose, c'est vrai qu'il a le don de surprendre, nullement pour leurrer le spectateur, mais parce que l'on sent en lui une envie de prendre ce théâtre et de secouer son vieux rideau rouge. Le théâtre se doit de nous emmener ailleurs, prise de parole, prise de position il se doit de rester du spectacle "bien" vivant. Qu'attendre de ses mises en scène qui ronronnent comme des gros matous engraissés par des années bien à l'abri du risque. Philippe Vincent fait partie de ces metteurs de théâtre qui saisissent le texte, la mise en scène, les gestes et qui amènent les comédiens au bout d'une œuvre, pour le cas présent celle de Jean Genet.
Les premières créations de Philippe Vincent datent du début des années 1990, avec "L'homme dans l'ascenseur" de Heiner Müller et "Je chie sur l'ordre du monde" textes : Hamlet-Machine. Il reviendra souvent sur l'œuvre de Heiner Müller avec "Mauser", puis l'année passée "L'affaire de la rue de Lourcine" avec un prologue de Heiner Müller "Paysage sous surveillance". Manifestement Philippe Vincent aime surprendre avec du talent.
Assistant à une répétition, au travail des comédiennes et du metteur en scène, dès les premières minutes, on sait que l'on est devant une pièce forte. Claire Cathy, Anne Ferret et Anne Raymond sont des comédiennes d'où jaillit le texte avec intensité, avec violence, revoir cinq fois de suite la première scène (Philippe Vincent guidant) évoluer de cette façon là, fut un de ces moments où l'on se dit qu'on vient de revoir du théâtre. Un prologue et six scènes, la musique installe une ambiance tendue. Les comédiennes évoluent dans une étrange chorégraphie, qui est Madame ? qui sont les bonnes ? Les bonnes jouent à Madame. Les masques vont tomber. Le texte de Genet est toujours aussi intense dans sa dramatique et la complexité des personnages.

Le choix de mettre en scène “les Bonnes” de Jean Genet n'est sûrement pas un hasard ?
Ce n'est pas moi qui l'ai choisi, c'est Philippe Faure. C'est une commande, qui n'est pas vraiment une commande, il m'a demandé si je voulais monter “les Bonnes”. Pourquoi pas !
Vous avez l'habitude de surprendre par vos mises en scènes, c'est un rapport de force que vous entretenez avec le théâtre ?
Oui, les textes comme on les travaille c'est de rester en conflit avec les choses. Pas défier les textes ni le théâtre, ça reste un outil dont on peut se servir. Un outil on peut taper dessus, c'est costaud un outil pour construire quelque chose, même si on ne sait pas exactement ce qu'on veut construire au moins on a un matériau. Le texte c'est pareil, il faut qu'il reste un outil.
Le texte c'est un prétexte...
Non, le texte c'est un matériau qui existe, comme un bout de bois. Ce n’est pas un prétexte, vous prenez une pierre, vous taillez un arc dedans vous aurez exactement l'arc, mais l'arc vous pourrez jamais vous en servir parce qu'il n'aura pas la souplesse, donc il faudra prendre du bois. Le matériau il impose certaines choses, telle manière d'être, telle attitude à adopter par rapport à lui. Donc après, je m'en fous du côté explication de texte, on n’est pas là pour expliquer les textes, c'est dans les écoles, ceux que ça intéresse qu'ils le fassent. On est issu de la littérature, on n'est pas au service de la littérature.
C'est le texte sur scène...
Je suis pour la profération du texte, la vocifération du texte, j'aime qu'il soit porté. Après il faut trouver un rapport au public, il ne faut pas créer le quatrième mur, il n'y a pas d'illusions scéniques à avoir.
La musique est un élément assez important dans vos pièces ?
Mon travail est énormément lié à la musique, je fonctionne plus par rapport au rythme. Pour les Bonnes ça a été flagrant, on a trouvé des situations, comment faire sonner le texte, pas un sens mais plus une signification. Il ne faut pas oublier le sujet que l'on traite, ne pas tomber dans l'exercice de style formel. Après on travaille sur le sujet des Bonnes qui est explicable en deux mots : deux bonnes qui veulent tuer leur maîtresse, c'est simple, il n'y a pas à tergiverser. Genet quand il écrit la pièce, il dit et redit différemment qu'on veut tuer madame, ne pas y arriver et après mourir. Nous avons joué plus sur le côté mental des bonnes, c'est comme si on était à l'intérieur de leurs têtes.
Vous êtes-vous servis des indications de Genet ?
Je ne les ai pas lues. J'ai lu d'autres textes qui parlent des Bonnes. Je ne sais pas si c'est lui qui le disait "mais, il disait que chaque soir il fallait tirer au sort pour savoir quelle comédienne jouerait tel rôle"
Heiner Mûller fait partie de vos auteurs favoris ?
C'est vrai, c'est un auteur qui fait vraiment irréférence (je dis ça, mais s'il voyait ça il ne dirait peut-être pas pareil) mais je m'en fous, il est mort. De toute façon le principe de l'œuvre de Müller c'était de trahir. Trahissons Müller pour y être fidèle.
Le cinéma...
Godard, d'ailleurs ils se ressemblent avec Müller, ils ont un peu la même tronche avec leurs lunettes et leurs cigares.

Bruno Pin