Cétait
en 1983. Il les a pris, a souffert avec eux, sest régalé
de bonheurs partagés. Il les a amenés du théâtre
à la danse, de New York au Québec, du Japon à
lAfrique, de villes en villes, de quartiers en quartiers. Il,
cest Marcel Notar-Giacomo, fondateur de Traction Avant Cie.
Un homme passionné de création artistique et qui na
jamais oublié damener avec lui de nombreux jeunes de
banlieues dont certains comptent aujourdhui pour la danse en
France. Derrière le succès visible, il y a la démarche
dun précurseur en France et qui ne veut pas que linvisible
soublie, le travail au quotidien qui dans les coulisses de quartiers
na rien à voir avec la vie spectacle.
Alors pour ne pas oublier... entretien.
La
création de Traction Avant Cie sest faite en 1983, sous
votre impulsion ?
Sous mon impulsion oui et avec le soutien de la ville de Vénissieux,
du FAS, de la DRAC, du Conseil Général et de différents
ministères. À lorigine, cétait un
projet FIC (Fond dIntervention Culturelle) et expérimental
qui ne devait durer quun an et demi. Et Traction Avant existe
toujours...
Comment en êtes-vous venu à créer cette compagnie ?
Je travaillais depuis 15 ans sur Vénissieux, comme animateur
puis directeur de structures socioculturelles. Javais une connaissance
assez profonde de ce milieu. En parallèle, je suivais le Conservatoire
dArt Dramatique de Lyon. Jétais très surpris
de voir à quel point, à lépoque, lart
était coupé de la vie et jai eu envie de créer
une compagnie qui explore des enjeux artistiques nouveaux.
TAC est né à Vénissieux, aux Minguettes, en
1983 et cette année nest pas un hasard ?
Je crois que cest parti de la Marche pour légalité
contre le racisme. Des jeunes revendiquaient une citoyenneté
nouvelle, une identité quils mettaient en perspective
tout en voulant sapproprier leur histoire. Il mest apparu
fondamental quil fallait, entre autres, passer par lart
pour sortir dun milieu difficile. Ancrée dans la vie
humaine, la création artistique devait être autre chose
que de la virtuosité. Moi, jétais confronté
à lexclusion des jeunes et je savais quil fallait
faire avec ces jeunes eux-mêmes exclus. Jai eu envie dimaginer
une manière dallier lart et la société.
Vous avez rencontré des jeunes qui portaient tous, plus
ou moins, des passions en eux ?
Oui, cest vrai. Cétait le point de départ
nécessaire pour aller vers une écriture artistique à
part entière. Mais il fallait aussi éviter dêtre
dans une culture de ghetto et navoir comme seul objectif, que
le désir de les écouter.
Votre autre objectif était aussi de faire en sorte que la réalité
de lart ne soit pas uniquement en rapport avec la cité ?
Oui et cela sest démontré avec la 1ère
création faite avec Wladislaw Znorko. Il nous a bousculé
dans une conception du théâtre autre. Le théâtre
à la frontière des arts plastiques avec univers nouveaux,
des rapports fantastiques aux objets, aux lieux. Par ce bouleversant
élargissement du théâtre, il ouvrait sans fin
les limites de la création.
Votre travail théâtral a démarré avec
Znorko tandis quapparaissait le phénomène smurf.
Là encore, on ne pouvait quêtre attentif à
ce quil se passait. À cette époque, le hip-hop
devenait véritablement une revendication existentielle. Ça
lest beaucoup moins aujourdhui. Jai donc monté
un stage de danse avec Pierre Deloche et des jeunes breakers-smurfers,
pour voir si un parcours était possible avec un chorégraphe.
Le but était dinventer une écriture artistique
qui ne reniait pas leur histoire et avec des spectacles qui seraient
la traduction de ce quils ont partagé ensemble.
Et ça a fonctionné ?
Ce fût très difficile. Il y avait beaucoup de réticences
chez les jeunes breakers. Mais à force de travail, ils ont
compris la nécessité de travailler au-delà de
linstinctif et la richesse des différents langages mis
en commun.
Beaucoup de ces jeunes, connus ou pas connus travaillent le contemporain,
vous navez pas peur que cela devienne leur unique langage ?
Cest vrai que lon peut se poser la question. Est-ce lincertitude
de la durée de vie du hip-hop, est-ce que pour tourner un spectacle,
il nest pas nécessaire davoir un langage contemporain ?
Mais lessentiel, cest que ce soit eux qui décident
daller là où ils veulent aller. Ce choix devient
alors véritablement leur parcours de créateur, là
où ils doivent trouver leur propre langage.
En dehors daider ceux qui tournent, il y a le travail de
formation au quotidien avec ceux qui ne tourneront pas forcément,
est-ce quils ont la notion de laléatoire ?
On ne pourra jamais empêcher des adolescents en situation déchecs
de fantasmer sur la réussite des autres. Cest là
quintervient limportance de mettre en avant un travail
qui est fait de manière collective. Sils sont accompagnés
de médiateurs avec une réflexion sur le sens de leur
travail, cela vient au moins en débat et cest pour cela
quil est nécessaire de penser autant quon danse.
Quels sont les risques sil ny a pas cette réflexion ?
Le risque, cest que les jeunes croient que cest facile
alors quil faut comprendre par quoi on doit passer pour réussir.
Il ne faut jamais oublier de dire quils ne se sont pas faits
tout seul, quils ont vécu des aventures collectives,
quils se sont ouverts aux autres. À Traction Avant, nous
avons passé beaucoup de temps à réfléchir
à ce quon vivait, au sens de notre travail.
Peu de gens savent que Fred ou Samir avaient un budget de 2500 F pour
aller se former, 500 F pour aller voir des spectacles, un budget vêtements
pour travailler décemment dans une salle de répétition,
il y avait sans cesse un budget personnel pour chaque projet. Je regrette
que ceux qui sont connus naient pas une parole claire par rapport
à ça, justement pour les autres. Que lon sache
que pour tous les projets qui se montent dans une ville, il est nécessaire
davoir un accompagnement, quils disent à quel point
ils ont pu grandir en rencontrant des gens différents deux-mêmes
alors quils refusaient ces rencontres au départ et quils
avaient plutôt envie de rester dans une culture urbaine. Si
tout cela était dit par eux, je crois que cela serait plus
fort.
Pourquoi est-ce si important, pour vous, de rappeler souvent quil
y a un parcours avant ?
Parce que si ce nest pas rappelé, on oublie de parler
de la véritable histoire, avec une contribution de ces gens
de banlieue à écrire une page artistique et culturelle.
Si on reste dans le fantasme, on est encore dans lidéologie
que lartiste se fait en étant déconnecté
du social. Or, cest ce social-là qui a donné lémergence
de ces mouvements. On sait bien que la majorité des chorégraphes
et metteurs en scène nest pas issue de ces milieux sociaux
et que ce quils vont réinjecter dans leur parcours et
leur création sera nourri de leur propre histoire. Il est important,
pour moi que ces milieux sociaux soient producteurs dart et
de culture, quils soient inscrits dans un patrimoine culturel
dont la trace nen sera que plus forte.
Pourquoi selon vous les jeunes compagnies issues de ces mouvements
sont-elles de plus en plus programmées ?
Elles sont programmées parce quil y a une politique de
la ville, une incitation politique qui quelque part lexigent
et il est normal que les élus soient attentifs à leurs
objectifs et puis quand un programmateur découvre un Fred Bendongué
à un moment où cest un artiste reconnu, cela devient
de fait évident.
Pourtant les programmateurs nont pas toujours été
intéressés par votre travail et ces jeunes.
Cest vrai et cest pourquoi lhistoire commencera
à un moment où les responsables déquipements
ont commencé à les programmer, en 89, 90 et pas avant.
On évacuera le parcours et cest pour quon n'écrive
pas une autre histoire que je tiens à répéter
limportance de ce parcours. La vie humaine est tellement mise
en spectacle, y compris pour les danseurs. Sils nont pas
envie de parler de leur passé cest parce que cela nécessiterait
de reparler des Minguettes, de parler de quelquun qui les a
poussés à souvrir... Il faudrait revenir de manière
humble à un parcours alors quaujourdhui on préfère
raconter son histoire comme si on lavait construit soi-même,
si on en était le seul artisan. Je pense quil y a un
contenu éducatif dans tout art, quil permet de sortir
de lenfer et quil faut le dire.
Autour de la culture hip-hop...
La maison de la Danse présente du 25 au 27 Septembre, deux
spectacles : La compagnie KAFIG présente une création
de 96 Kafig.
Traction Avant Cie qui présente Désert,
où la rencontre de la break danse et du butô sur une
chorégraphie de Zoro Henchiri. Un spectacle à ne pas
rater juste pour découvrir un jeune danseur de 20 ans à
la présence époustouflante, Kader Belkomar.
Propos
recueillis par Martine Pullara