ARCHIVES
1997

JANVIER N°12
Noël Akchoté
Outlaws in Jazz
Jean-Luc Godard
Cie Lhoré Dana

FEVRIER N°13
Prohibition
Acting Out
Jacques Roman
A la corbeille

MARS N°14
Musiques en scène
Diabologum
Rashied Ali
Didier Daeninckx

Denis Plassard
Les Trois Huit
Philippe Vincent
Dominique Lardenois

AVRIL N°15
Benoit Poelvoorde
Wladislaw Znorko
Virginie Despentes

MAI N°16
Christophe Miossec
Fred Frith
No One is Innocent
Thierry Robin
Cie Accrorap
Jean-Paul Delore

JUIN N°17
Tom Cora
Faust

SEPTEMBRE N°19
Maguy Marin
Samiam
Tchangodeï
Biennale d'art contemporain
Traction Avant Cie

Les quatres saisons

OCTOBRE N°20
Joêlle Léandre
Jean-Rochard

NOVEMBRE N°21
Jean-François Duroure
Louise Attaque
Les Thugs
Turak Théâtre

DECEMBRE N°22
Tindersticks
Jim O'Rourke
HP 905
L'Usage de la vie

  MARS N°14  



 

Rashied Ali, Sam Rivers

Il n'y a pas si longtemps, les mois se suivaient : "Alors, Flagada Stompers du Hot Club ou René Lacaille à Tassin la Demi-Lune ? Je me tâte... " Par bonheur, des lieux de découvertes se sont créés et tiennent la corde, contre vents et marées. Hasard des programmations, les deux lieux les plus exemplaires recevront ce mois-ci deux anciens leaders de la scène Loft, qui ne joueront donc pas dans leur grenier, mais au Pez ner pour Rashied Ali le 28 et à la Tour Rose pour Sam Rivers le 28 (drame !) et le 29 (ouf). Le premier fut le dernier batteur de Coltrane, deux années pour graver quelques merveilles parmis les plus extrêmes du saxophoniste. "Interstellar Space" en duo, c'était en 67, année de la mort de Coltrane, 24 ans plus tard, Charles Gayle enregistre "Touchin'on Trane" avec William Parker et ce même Ali. Deux disques splendides, d'un esprit proche, et une constatation : difficile d'aller plus loin que "Trane". Le jeu de Rashied Ali est resté d'actualité, un énorme volume, matière en fusion d'où émerge quelques irruptions (roulements). L'enfer des métronomes : des rythmes multi-directionnels qui laissent toute liberté au soliste. Marqué par la révolution Free (il a croisé Don Cherry, Sun Ra) mais aussi passé par le rock, le funk, Rashied Ali depuis trois ans, se consacre aux œuvres des Coltrane, Dolphy, Ayler, avec son groupe Prima Materia qui réunira Joe Gallant à la basse, Greg Murphy au piano et Louie Belogenis au ténor (qui a aussi joué avec God Is My Co-Pilot). Hommage donc, mais pas revival, avec le dernier disque "Méditation" par exemple, l'idée est de partir du point où Coltrane était arrivé. Le résultat est très dense, fort, un mélange de cris, de psalmodies où l'on distingue une mélodie, presque un Spiritual. Il est conseillé d'attacher sa ceinture et de bien s'accrocher à son siège (non ce n'est pas un rêve, des chaises sont annoncées au Pez ner le 28 !).
Tout le confort de la Tour Rose en revanche pour accueillir Sam Rivers deux soirs. Je ne sais pas si beaucoup de musiciens peuvent se vanter d'avoir travaillé comme lui, avec Billie Holliday, Miles Davis et Cecil Taylor, trois noms qui racontent presque toute l'histoire de cette musique. Or Sam Rivers est un passeur, poly instrumentiste rompu à l'improvisation même la plus libre, mais aussi compositeur subtil et savant. S'il participe d'une histoire du Jazz américain, ses partenaires actuels, deux français et deux anglais de générations diverses sont liés par une certaine idée du Jazz en Europe : Jacques Thollot à la batterie, Tony Hymas au piano, Noël Akchoté à la guitare et Paul Rogers à la basse. Quelques égarés qui trainaient au Pez ner le 17 janvier ont peut-être frémi en lisant les deux derniers noms, auteurs d'un concert terrible, âpre (grand souvenir). Ils seraient sans doutes surpris par le disque du groupe : "Configuration". Quelques instants free, oui, mais surtout des compositions colorées, sensuelles, où la forme varie du solo au quintet, avec ce son si particulier de Sam Rivers au ténor, teinté de nostalgie (à noter un son étonnant, épais à la flûte qui m'a réconcillié avec l'instrument). Ce groupe a peut-être trouvé l'une des meilleures manières d'appréhender le Jazz dans sa continuité, sans posture marquée vers le passé, mais pas sans mémoire.
Il reste à ajouter deux concerts (qui auraient mérité plus de place) : Lol Coxhill les 8 et 9 à la Tour Rose et Babkas le 16 au Pez ner. Lol Coxhill c'est un saxophoniste et chanteur britannique, l'inévitable bande des Derek Bailey, Evan Parker... improvisation encore, mais aussi chansons délirantes sur le mode burlesque avec les Melody Four dont le répertoire va des génériques TV aux Marx Brothers. Son association avec Noël Akchoté et Mark Sanders à la batterie (encore un anglais, ils sont incontournables) s'annonce imprévisible et déchainée, âmes sensibles s'abstenir. Babkas est un trio de Seattle qui réunit Briggan Krauss à l'alto, Aaron Alexander à la batterie et Brad Schoeppach le guitariste du Tiny Bell de Dave Douglas. Groupe où chacun est libre, pas d'accompagnement traditionnel, tout peut arriver... avec quelques bribes de musiques d'Europe orientale.
Voilà de quoi se décrasser les oreilles.

Vincent Domeyne