Comme
dans notre vie, les lieux de culture et les théâtres
sont soumis aux incessants mouvements de l'économie, de la
politique, des modes et des batailles corporatistes, de la philosophie...
Le spectacle est à la fois le reflet de notre condition humaine
et la loupe de nos aspirations les plus profondes. à Lyon comme
ailleurs, la saison culturelle 1996/97 a vécu -comme les précédentes-
son lot de crises sociales et financières et parfois la démocratie
a été menacée. On a vu un spectacle interrompu
par le Front National au Théâtre du Point du Jour et
l'on s'est rappelé qu'historiquement une montée en puissance
du fascisme commence toujours par des attaques directes à la
vie artistique. Une nouvelle fois, le statut des intermittents du
spectacle a été remis en question et il aura fallu d'âpres
combats pour ne gagner en définitive que quelques mois de répit.
L'Etat et les collectivités régionales, prétextant
toujours d'être au bord de la faillite, ont continué
à privilégier les financements des grosses machines
institutionnelles au détriment d'une politique plus partageuse
où petits et grands auraient pu cohabiter avec des moyens plus
équilibrés.
Dans ce climat parfois hostile, des compagnies, des directeurs d'équipements
culturels, des metteurs en scène, des chorégraphes,
ont continué leur cheminement vers la création. Au moment
où une nouvelle saison artistique se profile, il nous a semblé
intéressant de questionner quelques responsables de lieux du
spectacle vivant.
Nous leur avons adressé d'abord deux questions de fond :
La première fait appel à leur réflexion sur le
sens profond de leur action, même si elle a un côté
"sujet du bac".
La deuxième traite d'une sorte de "morale et de justice
économique" dans l'univers artistique, le piège
a éviter étant : les riches en prison !
Enfin, ils ont tous reçu une question supplémentaire
adaptée en fonction de notre perception de leur ancienne et
nouvelle politique de programmation.
Nous leur avons aussi demandé de joindre une photo de leur
choix.
Voici leurs réponses.
Bonne lecture!
Gabin
Gabriel et Bruno Pin
Aujourd'hui,
quelle est l'utilité et le sens du spectacle vivant, dans un
environnement paradoxal
où se côtoient constamment grande consommation et grande
précarité
Gisèle
Godard - Théâtre de Vénissieux
Aujourd'hui plus que jamais le spectacle vivant doit déranger,
interpeller, montrer la création contemporaine.
Il ne doit pas sombrer dans le populisme qui fustige l'écriture
d'aujourd'hui et que l'on impose à Vitrolles, Orange ou Châteauvallon.
Il ne doit se soumettre à la demande qu'on lui fait toujours
de résoudre la fracture sociale. L'art ne peut être humanitaire,
et l'artiste remplacer les éducateurs, sociologues et animateurs
confrontés aux réalités du terrain. Je pense
aussi que le spectacle vivant ne doit pas être libéraliste
et répondre à l'audimat, il ne peut faire "joli"
et divertir systématiquement. Pétrarque disait : "Pourquoi
n'y aurait-il pas d'efforts du public pour me lire, quand moi je fais
tellement d'efforts pour écrire ?".
Michel Belletante - L'Amphithéâtre à Pont
de Claix
L'utilité du spectacle vivant aujourd'hui, c'est plus que jamais
essayer de dire le sens, justement. dire le sens de la précarité,
et peut-être celui de la consommation. Dire et divertir. Le
théâtre, qui est sans doute le seul art collectif qui
nous reste, permet
à un groupe vivant de s'adresser à lui-même pour
se redire cette humanité commune, alors qu'aujourd'hui, tout,
autour de nous, nous ramène à la jungle et à
notre individuelle animalité.
Laurent
Darcueil - Théâtre de la renaissance à Oullins
Que se côtoient grande consommation et grande précarité
ne me paraît pas paradoxal, bien au contraire : tel est le cas
depuis des siècles pour la plupart des sociétés
humaines, en particulier occidentales. Le paradoxe, ou l'utopie, est
d'imaginer réduire l'écart entre très riches
et très pauvres. Cette utopie (de gauche), elle aussi, existe
depuis des siècles, précisément,
à en croire Emmanuel Leroy-Ladurie, depuis Calvin.
Pour moi le spectacle vivant ne prend sens qu'à s'inscrire
dans cette utopie, c'est à dire à ne pas se contenter
d'être l'un
des divertissements de la petite bourgeoisie, mais à participer,
dans sa modeste mesure, au ravaudage de tissus imaginaires
et sociaux largement déchirés.
Gilles Chavassieux - Théâtre des Ateliers à
Lyon
Jean Genet disait : "inventer n'est pas raconter". Le spectacle
vivant de création, celui qui invente, a pleinement sa place
dans notre environnement paradoxal; les mini déflagrations
qu'il suscite aèrent cet environnement et participent à
l'émancipation de chaque spectateur. Le spectacle vivant de
consommation, celui qui raconte en reproduisant, est une activité
d'abord économique qui vise prioritairement à tenir
captive une clientèle passive.
Ce type de spectacle s'inscrit dans la tendance actuelle de nos sociétés
où s'accentue l'écart entre grande consommation
et grande précarité, toutes deux anesthésiantes.
Que pensez-vous de l'argent public qui est distribué majoritairement
par les fonctionnaires
et les politiques aux grosses institutions culturelles ?
Gisèle Godard
C'est rassurant pour tout le monde, sauf, bien sûr, pour les
jeunes compagnies et les lieux peu subventionnés que nous sommes.
Toutefois cela nous permet d'appréhender des créations
du monde entier. Je repense avec émotion à Tadusz, Heiner
Muller, ou Bob Wilson. Cela permet à leur public d'appréhender
de grands courants d'écriture, de qualité presque toujours.
Laurent Darcueil
La question ne me semble pas être celle d'une opposition entre
grosses et petites institutions culturelles, mais celle du projet
et du rôle politique des dites institutions, grosses ou petites
? Dans ce contexte, l'argent public attribué au Parc de la
Villette me convient autant que celui qui est destiné au Théâtre
de la Renaissance, et me dérangent autant les sommes englouties
par les Opéras que les subventions accordées à
des petits théâtres privés ou para-privés.
Michel Belletante
Question piégée car il est impossible de savoir réellement
quel argent public passe où et comment. À partir de
quand
est-on une institution culturelle ? On est toujours la grosse institution
de quelqu'un. Bien sûr qu'a priori il y a une disparité
entre ceux qui touchent plus de 85 % des subventions visibles (nationales
et locales) et ceux qui se partagent les 15% restants, et qu'il serait
souhaitable de rééquilibrer ces subsides, surtout que
souvent, ceux qui irriguent vraiment le territoire, sont ceux qui
ont le moins. Mais qui prendra une décision aussi radicale
? Sur quels critères ? Et puis le "public" a-t-il
vraiment besoin
d'artistes ? Si oui, ils devraient être à la tête
desdites institutions, et mes gestionnaires et médiateurs de
tout poil remis à leur place, importante mais seconde, et l'argent
public devrait plus servir à la création, c'est à
dire à la fabrication des spectacles et des uvres, qu'au
fonctionnement institutionnel.
Gilles Chavassieux
L'argent public doit servir d'abord à rendre financièrement
accessible au plus grand nombre les manifestations artistiques (celles
qui inventent), ensuite à permettre de produire ces manifestations
dans des conditions acceptables pour les équipes artistiques.
Les artistes déjà reconnus se rassemblent dans les grandes
institutions, il en est de même pour les équipes de direction,
les administratifs, les techniciens. Les références
salariales de ces entreprises sont celles d'alter ego allemands, italiens,
hollandais etc... L'excellence coûte cher, devrait-elle coûter
moins cher ? et coûterait-elle moins cher qu'il n'y aurait pas
mécaniquement plus pour les petites et moyennes structures;
n'oublions pas le proverbe chinois : "quand les gros maigrissent,
les maigres sont encore plus maigres !" Peut-être nos sociétés
ne sont-elles capables que de faire grossir les gros, jusqu'à
l'apoplexie pour qu'une redistribution puisse avoir lieu.
Les trois Huit quittent leur résidence à Vénissieux,
cette année c'est Nicolas Ramond qui prend la suite.
Comment s'est effectué votre choix ? Vous intégrez des
concerts du festival Jazz de Rive-de-Giers
et de Musiques en Scène dans votre programmation. Comment s'est
passée cette évolution ?
Gisèle Godard
Le travail de résidence de Nicolas s'inscrit dans la continuité
de ce qu'avaient démarré les 3/8 sur notre ville. Pourquoi
l'avoir choisi ? Pour affirmer haut et clair mon soutien à
la jeune création, à son interrogation, à ses
doutes pour lui permettre, pendant un an, de disposer d'un lieu, d'une
équipe et d'un public et de partager le quotidien d'un théâtre
comme le nôtre avec ses difficultés, ses découragements,
ses espérances et ses expériences. Pour que nous essayons
ensemble de défricher quelques nouvelles formes de rencontres
entre le public et l'écriture d'aujourd'hui.L'intégration
de concerts des Festivals
de Rive de Gier et de Musiques en Scène relève de la
même préoccupation : placer la barre haut et familiariser
un public averti à notre théâtre où il
découvrira une programmation digne de ce qu'il appréhende
au cours de ces festivals.
P.S. J'apprends la mort d'Annie Fratellini et voudrais dire combien
elle m'a appris
et combien elle représente pour moi la poésie.
La spécificité du théâtre de la Renaissance
c'est outre le théâtre et la résidence de la Cie
Lhoré Dana, une ouverture vers d'autres cultures, notamment
celles de la Méditerranée. Continuerez-vous dans cette
direction, si oui pourquoi et quelle va être l'évolution
de votre programmation pour cette nouvelle saison ?
Laurent Darcueil
Raison d'être du Théâtre de la Renaissance : l'ouverture
à d'autres cultures, et à d'autres gens. Ce n'est possible
qu'avec du temps et de l'obstination : aussi persévérons-nous,
de plus en plus fortement chaque saison, dans quatre voies qui s'entrecroisent
: la création théâtrale, les formes inusitées
du théâtre, les musiques d'aujourd'hui et les voix traditionnelles
du monde entier. Pourquoi ? Parce que les frontières sont les
lieux les plus riches d'inventions possibles, en même temps
délimitations et passages.
Vous n'aurez pas de création cette année à
l'Amphithéâtre, pourquoi ? Vous reprenez votre semaine
"Hommage à l'acteur II" pour une deuxième
année, comment s'était passée cette première
année de lectures ?
Michel Belletante
Nous tournons cette saison "Vestiaires" en 97 (à
la Croix-Rousse en novembre) et "Les caprices de Marianne"
en 98,
ce qui ne laisse que peu de place à une nouvelle création;
cependant, dans une mise en scène de Pierre Tarrare, nous créerons
pour le jeune public, un "Don Quichotte" en janvier à
Pont de Claix.
L'hommage à l'acteur I a été un grand moment
de plaisir et de découvertes. Aucun des spectacles proposés
n'était des "lectures", contrairement à ce
qui a pu parfois se dire, tous les comédiens ont pris le plateau
avec fougue, invention et plaisir, et si le ton pouvait être
grave, l'humour et le rire étaient toujours présents.
De vrais grands moments de théâtre, et la deuxième
édition s'annonce au moins aussi belle.
Votre programmation est axée exclusivement vers le théâtre.Cette
année vous allez accueillir la création d'Amar. Est-ce
une volonté de vous ouvrir sur d'autres formes de spectacles
et attirer un public différent qui ne se rend pas forcément
au théâtre ?
Gilles Chavassieux
Depuis notre ouverture, des dizaines de musiciens et de compositeurs
chanteurs ont été reçus, de Jean-Roger Caussimon
à Colette Magny, Michel Hermon, du Cabaret Napolitain à
Angélique Ionatos, de Arthur H. à Anna Prucnal etc...
Amar est un artiste rare; il arrive avec tout son "monde"
aux Ateliers, après y avoir répété plusieurs
semaines, comme Michel Véricel, Jean-Paul Delore l'ont fait.
D'autres artistes aussi singuliers l'ont précédé
comme Pip Simons, Hauser Orkater, Los Compesinos,
Els Comediants, le Footsbarn Theatre etc... Tous ces artistes apportent
leur force de création et comme Amar,
ont ouvert le Théâtre à de nouveaux publics :
un public citoyen.