ARCHIVES
1997

JANVIER N°12
Noël Akchoté
Outlaws in Jazz
Jean-Luc Godard
Cie Lhoré Dana

FEVRIER N°13
Prohibition
Acting Out
Jacques Roman
A la corbeille

MARS N°14
Musiques en scène
Diabologum
Rashied Ali
Didier Daeninckx

Denis Plassard
Les Trois Huit
Philippe Vincent
Dominique Lardenois

AVRIL N°15
Benoit Poelvoorde
Wladislaw Znorko
Virginie Despentes

MAI N°16
Christophe Miossec
Fred Frith
No One is Innocent
Thierry Robin
Cie Accrorap
Jean-Paul Delore

JUIN N°17
Tom Cora
Faust

SEPTEMBRE N°19
Maguy Marin
Samiam
Tchangodeï
Biennale d'art contemporain
Traction Avant Cie

Les quatres saisons

OCTOBRE N°20
Joêlle Léandre
Jean-Rochard

NOVEMBRE N°21
Jean-François Duroure
Louise Attaque
Les Thugs
Turak Théâtre

DECEMBRE N°22
Tindersticks
Jim O'Rourke
HP 905
L'Usage de la vie

  SEPTEMBRE N°19  



 

Les quatres saisons

Comme dans notre vie, les lieux de culture et les théâtres sont soumis aux incessants mouvements de l'économie, de la politique, des modes et des batailles corporatistes, de la philosophie... Le spectacle est à la fois le reflet de notre condition humaine et la loupe de nos aspirations les plus profondes. à Lyon comme ailleurs, la saison culturelle 1996/97 a vécu -comme les précédentes- son lot de crises sociales et financières et parfois la démocratie a été menacée. On a vu un spectacle interrompu par le Front National au Théâtre du Point du Jour et l'on s'est rappelé qu'historiquement une montée en puissance du fascisme commence toujours par des attaques directes à la vie artistique. Une nouvelle fois, le statut des intermittents du spectacle a été remis en question et il aura fallu d'âpres combats pour ne gagner en définitive que quelques mois de répit.
L'Etat et les collectivités régionales, prétextant toujours d'être au bord de la faillite, ont continué à privilégier les financements des grosses machines institutionnelles au détriment d'une politique plus partageuse où petits et grands auraient pu cohabiter avec des moyens plus équilibrés.
Dans ce climat parfois hostile, des compagnies, des directeurs d'équipements culturels, des metteurs en scène, des chorégraphes, ont continué leur cheminement vers la création. Au moment où une nouvelle saison artistique se profile, il nous a semblé intéressant de questionner quelques responsables de lieux du spectacle vivant.
Nous leur avons adressé d'abord deux questions de fond :
La première fait appel à leur réflexion sur le sens profond de leur action, même si elle a un côté "sujet du bac".
La deuxième traite d'une sorte de "morale et de justice économique" dans l'univers artistique, le piège a éviter étant : les riches en prison !
Enfin, ils ont tous reçu une question supplémentaire adaptée en fonction de notre perception de leur ancienne et nouvelle politique de programmation.
Nous leur avons aussi demandé de joindre une photo de leur choix.

Voici leurs réponses.
Bonne lecture!

Gabin Gabriel et Bruno Pin

Aujourd'hui, quelle est l'utilité et le sens du spectacle vivant, dans un environnement paradoxal
où se côtoient constamment grande consommation et grande précarité

Gisèle Godard - Théâtre de Vénissieux
Aujourd'hui plus que jamais le spectacle vivant doit déranger, interpeller, montrer la création contemporaine.
Il ne doit pas sombrer dans le populisme qui fustige l'écriture d'aujourd'hui et que l'on impose à Vitrolles, Orange ou Châteauvallon.
Il ne doit se soumettre à la demande qu'on lui fait toujours de résoudre la fracture sociale. L'art ne peut être humanitaire,
et l'artiste remplacer les éducateurs, sociologues et animateurs confrontés aux réalités du terrain. Je pense aussi que le spectacle vivant ne doit pas être libéraliste et répondre à l'audimat, il ne peut faire "joli" et divertir systématiquement. Pétrarque disait : "Pourquoi n'y aurait-il pas d'efforts du public pour me lire, quand moi je fais tellement d'efforts pour écrire ?".

Michel Belletante - L'Amphithéâtre à Pont de Claix
L'utilité du spectacle vivant aujourd'hui, c'est plus que jamais essayer de dire le sens, justement. dire le sens de la précarité,
et peut-être celui de la consommation. Dire et divertir. Le théâtre, qui est sans doute le seul art collectif qui nous reste, permet
à un groupe vivant de s'adresser à lui-même pour se redire cette humanité commune, alors qu'aujourd'hui, tout, autour de nous, nous ramène à la jungle et à notre individuelle animalité.

Laurent Darcueil - Théâtre de la renaissance à Oullins
Que se côtoient grande consommation et grande précarité ne me paraît pas paradoxal, bien au contraire : tel est le cas depuis des siècles pour la plupart des sociétés humaines, en particulier occidentales. Le paradoxe, ou l'utopie, est d'imaginer réduire l'écart entre très riches et très pauvres. Cette utopie (de gauche), elle aussi, existe depuis des siècles, précisément,
à en croire Emmanuel Leroy-Ladurie, depuis Calvin.
Pour moi le spectacle vivant ne prend sens qu'à s'inscrire dans cette utopie, c'est à dire à ne pas se contenter d'être l'un
des divertissements de la petite bourgeoisie, mais à participer, dans sa modeste mesure, au ravaudage de tissus imaginaires
et sociaux largement déchirés.

Gilles Chavassieux - Théâtre des Ateliers à Lyon
Jean Genet disait : "inventer n'est pas raconter". Le spectacle vivant de création, celui qui invente, a pleinement sa place
dans notre environnement paradoxal; les mini déflagrations qu'il suscite aèrent cet environnement et participent à l'émancipation de chaque spectateur. Le spectacle vivant de consommation, celui qui raconte en reproduisant, est une activité d'abord économique qui vise prioritairement à tenir captive une clientèle passive.
Ce type de spectacle s'inscrit dans la tendance actuelle de nos sociétés où s'accentue l'écart entre grande consommation
et grande précarité, toutes deux anesthésiantes.


Que pensez-vous de l'argent public qui est distribué majoritairement par les fonctionnaires
et les politiques aux grosses institutions culturelles ?


Gisèle Godard
C'est rassurant pour tout le monde, sauf, bien sûr, pour les jeunes compagnies et les lieux peu subventionnés que nous sommes. Toutefois cela nous permet d'appréhender des créations du monde entier. Je repense avec émotion à Tadusz, Heiner Muller, ou Bob Wilson. Cela permet à leur public d'appréhender de grands courants d'écriture, de qualité presque toujours.

Laurent Darcueil
La question ne me semble pas être celle d'une opposition entre grosses et petites institutions culturelles, mais celle du projet et du rôle politique des dites institutions, grosses ou petites ? Dans ce contexte, l'argent public attribué au Parc de la Villette me convient autant que celui qui est destiné au Théâtre de la Renaissance, et me dérangent autant les sommes englouties par les Opéras que les subventions accordées à des petits théâtres privés ou para-privés.

Michel Belletante
Question piégée car il est impossible de savoir réellement quel argent public passe où et comment. À partir de quand
est-on une institution culturelle ? On est toujours la grosse institution de quelqu'un. Bien sûr qu'a priori il y a une disparité entre ceux qui touchent plus de 85 % des subventions visibles (nationales et locales) et ceux qui se partagent les 15% restants, et qu'il serait souhaitable de rééquilibrer ces subsides, surtout que souvent, ceux qui irriguent vraiment le territoire, sont ceux qui ont le moins. Mais qui prendra une décision aussi radicale ? Sur quels critères ? Et puis le "public" a-t-il vraiment besoin
d'artistes ? Si oui, ils devraient être à la tête desdites institutions, et mes gestionnaires et médiateurs de tout poil remis à leur place, importante mais seconde, et l'argent public devrait plus servir à la création, c'est à dire à la fabrication des spectacles et des œuvres, qu'au fonctionnement institutionnel.

Gilles Chavassieux
L'argent public doit servir d'abord à rendre financièrement accessible au plus grand nombre les manifestations artistiques (celles qui inventent), ensuite à permettre de produire ces manifestations dans des conditions acceptables pour les équipes artistiques. Les artistes déjà reconnus se rassemblent dans les grandes institutions, il en est de même pour les équipes de direction, les administratifs, les techniciens. Les références salariales de ces entreprises sont celles d'alter ego allemands, italiens, hollandais etc... L'excellence coûte cher, devrait-elle coûter moins cher ? et coûterait-elle moins cher qu'il n'y aurait pas mécaniquement plus pour les petites et moyennes structures; n'oublions pas le proverbe chinois : "quand les gros maigrissent, les maigres sont encore plus maigres !" Peut-être nos sociétés ne sont-elles capables que de faire grossir les gros, jusqu'à l'apoplexie pour qu'une redistribution puisse avoir lieu.


Les trois Huit quittent leur résidence à Vénissieux, cette année c'est Nicolas Ramond qui prend la suite.
Comment s'est effectué votre choix ? Vous intégrez des concerts du festival Jazz de Rive-de-Giers
et de Musiques en Scène dans votre programmation. Comment s'est passée cette évolution ?


Gisèle Godard
Le travail de résidence de Nicolas s'inscrit dans la continuité de ce qu'avaient démarré les 3/8 sur notre ville. Pourquoi l'avoir choisi ? Pour affirmer haut et clair mon soutien à la jeune création, à son interrogation, à ses doutes pour lui permettre, pendant un an, de disposer d'un lieu, d'une équipe et d'un public et de partager le quotidien d'un théâtre comme le nôtre avec ses difficultés, ses découragements, ses espérances et ses expériences. Pour que nous essayons ensemble de défricher quelques nouvelles formes de rencontres entre le public et l'écriture d'aujourd'hui.L'intégration de concerts des Festivals
de Rive de Gier et de Musiques en Scène relève de la même préoccupation : placer la barre haut et familiariser un public averti à notre théâtre où il découvrira une programmation digne de ce qu'il appréhende au cours de ces festivals.
P.S. J'apprends la mort d'Annie Fratellini et voudrais dire combien elle m'a appris
et combien elle représente pour moi la poésie.

La spécificité du théâtre de la Renaissance c'est outre le théâtre et la résidence de la Cie Lhoré Dana, une ouverture vers d'autres cultures, notamment celles de la Méditerranée. Continuerez-vous dans cette direction, si oui pourquoi et quelle va être l'évolution de votre programmation pour cette nouvelle saison ?

Laurent Darcueil
Raison d'être du Théâtre de la Renaissance : l'ouverture à d'autres cultures, et à d'autres gens. Ce n'est possible qu'avec du temps et de l'obstination : aussi persévérons-nous, de plus en plus fortement chaque saison, dans quatre voies qui s'entrecroisent : la création théâtrale, les formes inusitées du théâtre, les musiques d'aujourd'hui et les voix traditionnelles du monde entier. Pourquoi ? Parce que les frontières sont les lieux les plus riches d'inventions possibles, en même temps délimitations et passages.

Vous n'aurez pas de création cette année à l'Amphithéâtre, pourquoi ? Vous reprenez votre semaine "Hommage à l'acteur II" pour une deuxième année, comment s'était passée cette première année de lectures ?

Michel Belletante
Nous tournons cette saison "Vestiaires" en 97 (à la Croix-Rousse en novembre) et "Les caprices de Marianne" en 98,
ce qui ne laisse que peu de place à une nouvelle création; cependant, dans une mise en scène de Pierre Tarrare, nous créerons pour le jeune public, un "Don Quichotte" en janvier à Pont de Claix.
L'hommage à l'acteur I a été un grand moment de plaisir et de découvertes. Aucun des spectacles proposés n'était des "lectures", contrairement à ce qui a pu parfois se dire, tous les comédiens ont pris le plateau avec fougue, invention et plaisir, et si le ton pouvait être grave, l'humour et le rire étaient toujours présents. De vrais grands moments de théâtre, et la deuxième édition s'annonce au moins aussi belle.


Votre programmation est axée exclusivement vers le théâtre.Cette année vous allez accueillir la création d'Amar. Est-ce une volonté de vous ouvrir sur d'autres formes de spectacles et attirer un public différent qui ne se rend pas forcément au théâtre ?

Gilles Chavassieux
Depuis notre ouverture, des dizaines de musiciens et de compositeurs chanteurs ont été reçus, de Jean-Roger Caussimon à Colette Magny, Michel Hermon, du Cabaret Napolitain à Angélique Ionatos, de Arthur H. à Anna Prucnal etc... Amar est un artiste rare; il arrive avec tout son "monde" aux Ateliers, après y avoir répété plusieurs semaines, comme Michel Véricel, Jean-Paul Delore l'ont fait. D'autres artistes aussi singuliers l'ont précédé comme Pip Simons, Hauser Orkater, Los Compesinos,
Els Comediants, le Footsbarn Theatre etc... Tous ces artistes apportent leur force de création et comme Amar,
ont ouvert le Théâtre à de nouveaux publics : un public citoyen
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