Pendant
des années, le jazz ne m'évoquait que passéisme,
vieux big bands poussiéreux. Et puis grâce à une
génération de musiciens navigant et créant des
ponts entre free-rock, noisy, improvisation, free jazz, ma vision
a changé.
Ainsi j'ai découvert Daunik Lazro par le collectif 60 étages,
par sa participation avec Berrocal à Outlaws in Jazz. Ceux-ci
seront en concert à la Tour Rose les 15 et 16 janvier.
"Pour les concerts de janvier, Jacques Berrocal s'est mis en
congé, on le remplace par le tromboniste Yves Robert. Intentionnellement
par quelqu'un d'autre qu'un trompettiste, il n'y a pas de place à
prendre. On s'est dit aussi depuis longtemps que si ce groupe continuait,
on allait sortir du revival, c'est à dire rejouer à
la manière de... des thèmes d' 0rnette Coleman ou Albert
Ayler. Je ne sais pas ce que cela va donner mais on va tâcher
de trouver un répertoire propre".
Nous avons pu le rencontrer avant le concert de son quintette au théâtre
de Vénissieux. 2h30 magnifiques de jazz libéré
et audacieux. " Ce soir, c'est très structuré,
c'est pour cela que c'est un quintette de Jazz. J'ai surtout cherché
à ce que chaque morceau ait une forme, au lieu que chacun vienne
improviser quand cela lui chante. J'en ai autant ras le bol de l'anarcho
punk ou le mettons "free Jazz". Il y a des limites, chacun
fait ce qu'il veut quand il est génial, mais quand, dans un
quintette on n'est pas tous géniaux, qu'est-ce que l'on fait
pour échapper à la merde ambiante (Sourires)"
D'après lui, la jonction entre rock lourd et jazz ne se fera
pas avec des gens comme lui, mais des musiciens plus jeunes de 25/30
ans comme Akchoté. Moi la synthèse que j'essaye
de faire, c'est entre ce qui est vivant dans le jazz aujourd'hui,
sans frontières, et puis l'improvisation la plus avancée.
C'est là, je crois, que je peux faire avancer les choses en
ce moment. Il y a 30 % du jazz actuel, qui même s'il n'est pas
pointu est respectable, bien que l'on ignore complètement les
avancées qu'il y a eues dans l'improvisation totale, surtout
en Europe depuis 70. Je veux continuer à faire de l'improvisation
pure. Il y a des gens qui ne veulent pas mettre le nez sur une partition,
comme Carlos Zingaros, Doneda... Je continuerai à travailler
avec eux, mais mon devoir c'est de faire la jonction avec ce qui peut
être sauvé du jazz, pour faire un jazz de pointe, de
combat de générosité, de folie lyrique, qui fasse
reculer ce jazz dominant qui ne va pas aller loin, qui va droit dans
le gouffre ou le mur... Les éléments extérieurs
conditionnent-ils votre musique ? Oui ! Il faut dire non par
tous les moyens. Mon moyen principal de dire non au rouleau compresseur,
destructeur de vie et d'humanité qui avance chaque jour plus,
y compris dans notre jolie contrée, c'est de souffler dans
des saxes, c'est de proposer des concerts qui disent non à
l'industrie du disque, à l'oppression idéologique, il
faut bien le dire. Qu'est-ce que c'est la musique pour 99 % des gens,
c'est de la merde, de la merde publicitaire. Pour moi, il y a longtemps
que ce n'est plus de la musique, en ce qui concerne 99 % des concerts
qui se font au Zénith ou dans les lieux de consommations de
masse, ou même dans les clubs de jazz, hein ?
Propos
recueillis par Etienne Faye et Ben Saglio