ARCHIVES
1997

JANVIER N°12
Noël Akchoté
Outlaws in Jazz
Jean-Luc Godard
Cie Lhoré Dana

FEVRIER N°13
Prohibition
Acting Out
Jacques Roman
A la corbeille

MARS N°14
Musiques en scène
Diabologum
Rashied Ali
Didier Daeninckx

Denis Plassard
Les Trois Huit
Philippe Vincent
Dominique Lardenois

AVRIL N°15
Benoit Poelvoorde
Wladislaw Znorko
Virginie Despentes

MAI N°16
Christophe Miossec
Fred Frith
No One is Innocent
Thierry Robin
Cie Accrorap
Jean-Paul Delore

JUIN N°17
Tom Cora
Faust

SEPTEMBRE N°19
Maguy Marin
Samiam
Tchangodeï
Biennale d'art contemporain
Traction Avant Cie

Les quatres saisons

OCTOBRE N°20
Joêlle Léandre
Jean-Rochard

NOVEMBRE N°21
Jean-François Duroure
Louise Attaque
Les Thugs
Turak Théâtre

DECEMBRE N°22
Tindersticks
Jim O'Rourke
HP 905
L'Usage de la vie

  JANVIER N°12  



 

Le sens de la chute

C'est dans un café "relooké" de la place des terreaux qu'Olivier Maurin, metteur en scène de la Compagnie Lhoré Dana, évoque son travail à partir du texte de Grégory Motton jeune auteur anglais. Autour de nous la décoration mélange matériaux modernes et audaces décoratives en un agencement qui laisse pourtant l'œil indifférent. Tout en se voulant moderne, l'ensemble est calculé pour ne pas heurter la sensibilité du client. Consensus architectural qui rappelle un certain théâtre bien léché où l'on préfère mettre en représentation l'audace plutôt que d'en faire l'usage, exactement ce que Grégory Motton se refuse d'écrire .

C'est dans les cinquante-six textes courts de “Chutes”, qu'Olivier Maurin a puisé l'essence de son spectacle même si la première lecture lui a laissé un goût particulier : "Le nom de Motton traînait depuis un moment en France, j'ai fini par acheter Chutes. Arrivé à la fin -j'aime bien répéter cela- je n'avais rien compris. En même temps je ressentais quelque chose de très fort, comme si ce livre me parlait de l'état du monde, malgré moi. J'éprouvais des sensations difficiles à exprimer. J'ai pensé alors que cela devait être un fabuleux texte de théâtre. Il y une telle ouverture, une telle liberté... C'est plutôt rare. Et les histoires du livre me permettaient de mettre du monde sur le plateau, j'avais aussi envie de cela."
Rencontres fugitives et fortes de personnages qui se parlent sans vraiment dialoguer, qui se croisent sans se reconnaître et baladent le spectateur entre rire et malaise.
Une vision pas toujours confortable sans pour autant mettre en difficulté le spectateur. Simplement Motton n'aime pas le consensus et précise dans un interview pour la revue du théâtre de la Bastille :
"En Angleterre, quand les gens vont au théâtre, c'est pour être d'accord avec ce qui se passe, et peu importe ce qui se dit sur la scène. Et tant que la pièce leur permettra d'être d'accord, ils sont heureux."
Et une certaine partie du public anglais de se sentir agressé alors que les textes de Motton n'ont rien d'agressif même s'il sait être virulent. Ils offrent plutôt une grande liberté d'interprétation, et c'est cette liberté même qui semble mettre à mal les spectateurs. A la grande surprise de Motton qui ne se situe pas comme un écrivain marginal, mais plutôt comme un écrivain désireux de parler d'une époque, tout en refusant les raccourcis de l'idéologie politique.
Désir impérieux de mettre la tête en bas aux idées reçues.
SI ON CHERCHE LE MESSAGE. ÇA DEVIENT CON.
C'est dans une gare qu'Olivier Maurin a choisi d'installer les personnages de Motton : "des égarés... pas des paumés. Des gens qui vivent dans la rue mais ne les appelons pas des SDF ou des clochards, ça fige trop. Il faut faire gaffe aux sens des mots. Qui sait, ces gens ont peut-être choisi cette forme de vie. Une vie terrible et drôle malgré tout. Au spectateur de penser s'il s'agit ou pas d'une représentation de la misère. Et puis il y a un tel mélange de situations..."
Malgré l'énergie communicative des textes de Motton, difficile de les raconter sans s'empêtrer dans des interprétations douteuses et maladroites. Aussi Olivier Maurin ne cherche pas à approfondir le sens mais plutôt à préserver le flou : "il y a plein de choses qui nous échappent et c'est bien. Si on cherche le message, ça devient très con, très décevant. C'est comme pour un symbole si on cherche à l'expliquer, on l'éteint. Ce n'est plus un symbole alors mais un signe"
La salle du café se remplit, bientôt midi, le bruit environnant envahit l'espace. De tout façon, il est temps de partir, Lhoré Dana propose une répétition publique ce soir. Il faut également rattraper le temps perdu à mener des actions pour le maintient du statut des intermittents.
A peine debout, le serveur essuie notre table, replace la carte des boissons. Le cendrier est vidé, plus aucune trace de notre passage sur la table stratifiée.

Fabienne Swiatly