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  OCTOBRE N°20  



 

Joëlle Léandre

Le 7 octobre Joëlle Léandre sera en solo au Théâtre de la Renaissance. « Beauty is a rare thing » : rare, un solo de contrebasse, rare une musicienne qui intègre avec autant de bonheur composition et improvisation, rare ce jeu qui mêle naturellement la voix à l’instrument, sans hiérarchie. Peu de disques résistent au temps comme « Urban Bass » son disque solo, peut-être justement parce qu’il y est question de temps, pour une fois, et de cordes qui vibrent, de cris, de mots, de soupirs, de mélodies envoûtantes dont on perd le début ou la fin. En mai aux Instants Chavirés à Paris Joëlle Léandre improvisait avec le guitariste anglais Derek Bailey. Je ne m’en suis toujours pas remis et ce concert à venir ne devrait rien arranger. Joëlle Léandre donne beaucoup et laisse des traces, des émotions, longtemps. Elle parle aussi de son instrument, de sa vie, avec passion.

Parlons du solo, est-ce qu’on y retrouvera des choses de Urban Bass»
Non pas du tout, c’est un solo, je dirais à 80 % spontané. Avec évidemment des concepts, des cuisines personnelles, des morceaux mais qui sont sans arrêt en mouvance. La musique c’est du mouvement, ça ne se fixe pas. Il y aura peut-être une composition...
Pour les fans de «Taxi»
Peut-être « Taxi » ou « Piece for dog » la pièce pour chien, mais c’est quand même assez basé sur l’improvisation.
Tu composes et tu improvises. De quel côté penche plus facilement la balance ? Il y a un combat entre les deux ?
Il y a d’une part un combat entre les deux mais je suis avant tout une musicienne donc je suis plus sur les plateaux à m’exprimer, je suis une dame de « stage »... ce n’est pas incompatible mais c’est très différent. Porter une pièce, une composition, une écriture pendant parfois quatre, cinq mois pour une durée d’à peine un quart d’heure et donner la même chose dans un temps réel. La composition c’est du temps différé, l’improvisation c’est du réel dans le temps qui s’écoule, le moment où tu joues c’est le temps de la vie. La composition c’est une remise en pratique, c’est un temps différé : tu peux penser une pièce et la monter, l’écrire pour l’année d’après, tu y reviens, tu as des esquisses. Mais ce n’est pas incompatible je croix et comme je suis toujours polémiste je pourrais dire que la matière de l’improvisation devrait il me semble beaucoup plus intéresser certains compositeurs qui ont totalement fuit et refusé cette matière compositionnelle.
Je n’aime pas du tout la formule «composition instantannée» souvent employée...
Moi non plus, mais je ne t’ai pas dit ça, je t’ai bien dit les différences de ces deux soeurs jumelles qui s’attirent, qui se détestent peut-être, mais je crois qu’on pourrait parler de plein de sens de musiques européennes, Occident, black, blanc... Ce sont deux familles qui ne pourraient que s’attirer et s’organiser dans les musiques dites actuelles, d’aujourd’hui, d’écriture, de pensée, de choses contemporaines, (je n’aime pas cette appellation), ce n’est pas assez clair cette donnée. C’est plus clair ailleurs, par exemple dans le jazz, les musiciens ne se sont jamais posés la question, c’est pourquoi je suis très attirée depuis plusieurs années, je pourrais presque dire que je suis une jazz-woman, tout au moins dans l’esprit de ces gens-là parce qu’ils sont musiciens avant tout, improvisateurs et compositeurs.
D’où viens-tu ?
Du classique, j’ai commencé la basse à neuf ans, sur un tabouret...
Je me suis toujours demandé comment c’était possible, la contrebasse pour un enfant... ?
Sur un tabouret, j’avais le bras tendu comme une pauvre misérable, je pleurais pendant deux ans, je chialais « J’veux plus le faire » et plus le professeur, la famille...
Tu n’es pas passée par le violoncelle ?
Non jamais, en même temps j’ai commencé le piano, cinq, six ans.
Et le chant ?
Ce n’est pas le chant, c’est la voix. La voix est une matière, c’est tellement simple, tout le monde chante. Regarde les musiques orales, indiennes, chinoises, évidemment africaines. C’est ici dans notre Occident où il semble qu’il faut faire des études de chant pour devenir chanteuse... non ! La voix fait partie intégrante du musicien, tant mieux si j’ai une belle voix peut-être que j’ose. Je croix que tout musicien chante en jouant à l’intérieur, c’est naturel !
Quand dans une improvisation tu te mets à chanter, c’est un prolongement de l’instrument ?
Oui, c’est que j’ai une chose à dire avec émotion, avec révolte, furieuse ou drôle... ça peut être comme un conte. Moi je suis provençale, on parle des fameux conteurs provençaux, va savoir si je n’ai pas des racines... Je crois que oui, j’aime bien dire des choses, c’est une matière sonore vocale, vocable. Le chant est autre chose, je travaille beaucoup avec des chanteuses.
Tu ne te considères pas comme chanteuse... vocaliste ?
Voilà oui, ou clameuse, ou crieuse, j’aime bien ce mot. Je suis une crieuse, c’est joli non ?
Et les mots arrivent de temps en temps , tu écrits ?
J’ai écrit un livre de poésie. J’écris beaucoup, prose et poésie. Quand j’étais à Berlin j’ai fait une « Ode à Berlin », tu ne peux pas savoir ce que tu peux faire avec les mots « Ode à Berlin ». L’année dernière j’ai écrit un texte en hommage à Satie « Satie-mental Journey » avec l’octet, des musiques écrites et improvisées. Mais je n’ai pas la prétention de dire que je sui écrivain. Je viens de finir une pièce qui fera peut-être une trilogie « Taxi » - « Piece for dog » et « Cat studies », les études du chat... (les gens vont se rouler sur le siège et se dire « elle est toquée en prenant de l’âge...», c’est tragiquement basé sur la solitude, un individu en fait qui n’a que ses chats. Mais ça je le mets en musique, c’est aussi le quotidien, la vie. Moi je ne peux pas parler de musique, après ce sont les institutions, les marketings, les looks : là ça danse, là c’est ça. Ça c’est vendable, on vend plus, là c’est pour écouter plus, là c’est touchant... sinon on ne peut pas en parler de la musique, c’est la société qui crée les clivages, pas le musicien.
Dans «Taxi» tu parles de l’incompréhension que rencontre une femme qui joue de la contrebasse ?
Non, je dis avec beaucoup de raillerie les réflexions authentiques des taxis. Ce n’est pas une rage d’être femme, c’est sur la normalité et l’anormalité : si tu es trop gros, grand, petit, la basse c’est comme un corps tu es emmerdé, on te regarde « Ah bon ce n’est pas une flûte ! »... Si tu transposes ça chez l’être humain, un gars qui fait deux mètres cinq, un nain, j’ai voulu dire ça, pas plus homme que femme. J’ai fait la relation avec cet objet qui fait partie de ma vie : ça fait 36 ans que je joue de la basse. J’ai vu combien parfois j’avais mal de jouer un objet assez immense, quand tu vois un ou une bassiste tu te dis « Mais qu’est-ce qu’il fait avec cette demi-armoire ? ». C’est assez monumental comme objet. C’est un objet qui devait dans l’histoire et l’instrumentation rester au fond, dans l’orchestre, les graves sont au fond, il faut tendre l’oreille, on a l’habitude d’une certaine tessiture d’écoute. C’est très rare une basse devant, même dans le jazz et ça m’a toujours trotté dans la tête. J’ai fait douze ans d’orchestre symphonique ou de chambre, on est au fond : Tu fais « pom pom » tu comptes trois heures « pom pom pom » puis deux heures et demi « poup » puis tu comptes 50 mesures 53, 54 « papapapam » et puis 12... à un moment quand même tu te dis que tu ne vas pas faire ça toute ta vie. Donc tu as envie d’éclaircir, de bouleverser tout ça. D’une certaine manière j’ai été ou je continue d’être une forme de pionnier de la basse. J’ai poussé tout ça.
Quels sont tes projets ?
Une résidence d’un an à Metz après des vrais compositeurs, assez académiques, la musique contemporaine où moi je suis un peu bâtardisée. Ça me touche qu’on commence peut-être à reconnaître mon travail, de cette complexité, fragilité de ne pas choisir et dire « ça y est j’ai trouvé ». On me donne quand même un truc très institutionnel et je vais parler totalement de l’improvisation, de l’écriture, du jazz, de l’oralité. Mais on me donne une année pour synthétiser ma pensée, inviter des potes, des gens free. Faire jouer mon octet, donner un récital de musique contemporaine puisque je joue aussi encore quelques fois cette musique. Je suis assez contente, je le dis avec simplicité, je viens de recevoir une bourse pour quatre mois au Japon aussi autour de cette thématique. J’ai beaucoup de tournées en duo, trio, tout ce que je mène depuis pas loin de 25 ans, avec toujours des rencontres, le côté voyageuse je dirais.
Et le duo avec Derek Bailey ?
Le concert des Instants va sortir très bientôt sur le tout nouveau lavel que Jean-Marc Foussat veut faire. Derek m’a encore appelée hier, on est enchanté.
Ça fait longtemps que tu joues avec lui ?
Derek je l’ai rencontré dans les années 80-81 à New York. J’avais joué à un festival à Londres avec Maggie Nicols et Irène Schweizer déjà, on était tellement toquées toutes les trois que George Lewis est venu « You have to meet Derek Bailey ! », je devais aller à New York et j’ai tapé à sa porte... comme je suis d’abord aussi allée taper à la porte de John Cage. Tu te jettes dans je ne sais quel bateau et tu y crois, il y a un côté guerrier en moi sûrement. Ce fut une magnifique rencontre et pendant trois jours on n’a pas arrêté de jouer ensemble. Mais je pourrais aussi te parler de la rencontre avec Anthony Braxton, j’avais un solo au Canada et on me dit que Braxton n’a pas son bassiste qu’il veut à tout prix que ce soit moi... j’ai tremblé, j’ai fait de l’huile, les cheveux sont tombés, les dents devenaient rondes, j’ai serré la main à Braxton et il m’a filé quatre kilos de partitions. J’ai rencontré Xenakis, Bério, c’est un longs parcours. Chaque époque, temps, rencontre, partition, bout de papier, graphisme de Erb Brown, John Cage, Morton Feldman, ou d’avoir été sous la baguette de Bernstein, Lorin Maazel, ou d’avoir travaillé Scelsi sont les mêmes valeurs que si je rencontre Lazro, Lewis, Bailey et Annick Nozati... ou d’avoir travaillé pendant 15 ans avec des poètes, la beat generation, John, Giorno, tous ces gens qui font une lecture et veulent un musicien. C’est cette alerte, cette vibration de ce qui se fait crucialement dans ton époque. Je suis tellement dans mon époque mais consciente du passé, j’ai joué Bach ! Quand tu es au Conservatoire de Paris tu te tapes les suites de Bach, transcrites pour contrebasse évidemment. Tout ça tu le vis, tu le nettoies, tu élagues. Te dire où je vais, je ne sais pas, et tant mieux. Je prétends que l’improvisation est une écriture quotidienne. Regarde les nuages il n’y a pas un instant où rien ne bouge. C’est une chose qui m’alerte presque émotivement tu ne peux pas le cerner. Le son tu ne peux pas le cerner, l’arrêter. La musique ce n’est que l’univers des sons, sans hiérarchie, Cage disait : « Surtout pas de hiérarchie ! Tous les sons sont beaux », même une porte qui claque. Ce sont les autres après qui figurent et décident : ça c’est bien, ça c’est moins bien, ça ça touche, ça c’est beau, ça on doit le faire, ça c’est inécoutable, ça on ne peut pas le juxtaposer, ça ça s’écrit, non mais ça ça doit pas s’écrire, parce que ça si c’est pas ça ce ça ça se scrr... Moi je suis là-dedans, cette presque douleur d’être quelque chose et de devenir quelqu’un. C’est la société d’être grand, beau, sublime ; numéro un, tac, truc, boum, paf, tout ça c’est ennuyeux pour moi.
Je pense être profondément anarchiste. Profondément et de plus en plus.

Vincent Domeyne