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1997

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Jean-Luc Godard
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OCTOBRE N°20
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Les Thugs
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Jim O'Rourke
HP 905
L'Usage de la vie

  MAI N°16  


Laurence Danière©

 

Fred Frith

Fred Frith laisse des traces, des mélodies, attitudes, émotions qui résonnent longtemps. Aujourd’hui, à Villeurbanne et un peu plus loin, beaucoup de personnes peu familières auparavant avec ces musiques, sourient en évoquant Frith : on n’oublie pas ce drôle de bonhomme, les histoires qu’il raconte... Celle du transbordeur par exemple il y a deux ans pour inaugurer sa résidence à l’Ecole de Musique de Villeurbanne, un solo impromptu entre deux groupes de rock (les Garlic et Parkinson) et un public, venu en majorité pour ces derniers, soufflé par ce guitariste, pour qui jeter des graines sur un micro ou dérouler un fil entre deux cordes n’est pas une technique guitaristique moins noble qu’une autre. Un saut sans filet dans l’univers des sons, un voyage entre folklores et bruits de la vie. Cette expérience rare et toujours différente, on pourra la revivre le 12 mai au C.C.O où Frith jouera d’abord en solo puis dirigera une création qui marquait l’an dernier la fin de son travail avec l’ENM : “Impur” sous titré pour cette occasion “aventure musicale pour 17 musiciens et un étranger”... devinez qui est l’étranger. Là encore chaque concert est différent, c’est très écrit mais Frith par un signe peut changer des choses... et par exemple introduire cette fois quelques phrases de l’immonde Bruno Mégret, histoire de voir ce qu’elles ont dans le ventre.

Incontestablement vous êtes pour beaucoup de musiciens une référence. Votre public s'est élargi à un public jeune qui écoute le rock de The Ex, mais aussi le jazz de John Coltrane, comment d'après vous ce public est-il venu à votre musique ?

C'est impossible de généraliser; je pense que si on fait de la musique qui vient du désir d'être fidèle à sa propre vision, on essaye de répondre aux questions qui se posent constamment (musicales ou sociales), on communique la passion et la joie de découvrir les choses, et si on tente honnêtement de rendre le monde compréhensible, les gens vont chercher... Et ils se reconnaîtront dans ce que l'on fait, si ça résonne pour eux, ils vont probablement revenir. Mon public a toujours été très large et difficile à catégoriser, un peu comme la musique même...
Votre éclectisme musical vous fait rencontrer et jouer avec des musiciens aussi divers que John Zorn, Réné Lussier ou Tom Cora, est-ce une nécessité pour vous d'aborder des musiques différentes ?
Vous citez des exemples qui sont assez proches les uns des autres à mon avis ! Et ces trois musiciens, eux aussi, s'intéressent à l'action musicale très large. Je pense que pour nous c'est simplement que nous rejetons des définitions commerciales qui donnent aux musiciens la tendance à se censurer; nous rejetons des classifications hiérarchiques de la musique avec le "classique" au sommet et tout le reste en bas (comme a dit John "I' d rather be a master of Muzak than a Classical hack"); et nous adorons les musiques de tous genres et donc comment éviter d'être influencé, comment s'empêcher d'incorporer des éléments qui viennent de partout ? Ce qu'il faut remarquer, c'est qu'on a chacun un style très différent et très reconnaissable, malgré cette ouverture vers des musiques diverses.
Vous composez pour le théâtre, le cinéma et la danse, une approche divergeante de la musique par rapport à vos autres compositions ?
Composer pour des médias visuels est forcément différent, et les trois que vous citez -le théâtre, la danse, le cinéma- ont chacun leurs exigences et leurs contraintes, leur propre sens du temps qui passe, leurs propres disciplines... Ça m'apprend beaucoup, ce qui m'aide dans les autres projets que j'ai à faire.
Quelle est la part de hasard dans vos compositions ?
Il y a deux réponses à cette question. D'abord, depuis que j'ai lu Cage dans les années 60, j'ai expérimenté avec l'idée de composer en utilisant des méthodes aléatoires, et je continue parfois, surtout quand je me trouve coincé, de générer de la matière -mélodique, harmonique, rythmique, dynamique- avec ces méthodes. Philosophiquement ce n'est pas très Cagéen, mais ça me donne d’autres perspectives. Et puis, il y a l'idée d'être vigilant aux incidents, d'être flexible et ouverts à ce que les incidents peuvent m'apporter ! J'ai appris ça en tant qu'improvisateur, mais c'est également important dans la démarche de compositeur. Entre autre, c'est une manière de réexaminer continuellement ce que l'on fait.
Pour beaucoup la musique du film Step Accross The Border permit de découvrir Fred Frith, ça reste pour moi une des plus belles musiques de film qui permette d'imaginer des images sans avoir vu le film. Comment avez-vous abordé la composition pour ce film ?
Quand je fais un soundtrack CD, je tente d'éviter de simplement transférer la musique d'un média à l'autre. La musique de Step Across the Border était choisie par les cinéastes -j'ai aidé dans la création d'une ou deux sections dans le film qui devaient avoir une musique originale (comme sur les crédits, par exemple) ou bien j'ai remplacé des partitions qui ne s'entendaient pas assez, mais Werner et Nico ont sélectionné les morceaux, et Vera Burnus, le sound éditor, a fait que ça marche merveilleusement bien avec l'image. Quand j'ai fait le CD, c'est comme si c'était ma propre version du film, une espèce de film pour les oreilles. Il y a plusieurs compositions qui ne sont pas dans le film, mais qui donnent une idée du film qui est très efficace. J'aime bien travailler comme ça, et le CD du Middle of the Moment est même plus extrême à cet égard.
Quel regard portez-vous sur votre travail avec le groupe anglais Henry Cow avec qui vous avez joué dans les années 70 ?
Je suis fier de mon association avec Henry Cow. La musique me touche toujours, malgré le fait que je sais très bien que nous pouvons tous jouer beaucoup mieux maintenant. Le groupe était éducatif, avec tout le positif et le négatif que ça suggère !
Est-ce que vous restez toujours vigilant sur ce qui se passe dans le monde, l'actualité, les aberrations des systèmes et des pouvoirs ?
Je lis les journaux; je discute; et je voyage beaucoup, donc j'essaie toujours de voir ce qu'il y a en dessous de la surface. J'essaie, parfois difficilement, de rester optimiste.
Y a-t-il un fait particulier dans l'actualité dont vous avez envie de parler ?
La situation en France avec M. Le Pen. C'est aberrant et dangereux -il faut réagir !
Quels guitaristes actuellement vous procurent le plus de plaisir ?
Les membres de mon quatuor de guitares - Lussier, Mark stewart, Nick Didkovsky, tous les trois des joueurs extraordinaires - et puis Duck Baker, Vance Galloway, Speedy West, Noël Akchoté...
Quand vous avez enseigné à Villeurbanne, comment se sont passés les rapports avec les autres enseignements qui pour certains auraient à première vue une approche plus rigide de la musique ?
L'Ecole Nationale de Musique de Villeurbanne est comme les autres institutions -il y a les côtés pédagogiques et bureaucratiques sans lesquelles ça ne pourrait pas fonctionner, et parfois c'est difficile de se rappeller pourquoi on est là. Ce qui est excitant, c'est que malgré tout ça il y a des pulsations créatives qui traversent tous les départements et qui rendent autre chose. Je n'imaginais pas, avant de venir, que j'aurais été accueilli par tout le monde, ce n'est pas logique... Ce qui m'a touché, et me touche toujours, c'est la chaleur et l'engagement des gens dans tous les secteurs de l'école -de la guitare rock à la flûte baroque- qui voulaient travailler avec moi, et qui transmettaient à leurs élèves cet enthousiasme. Ils et elles ont rendu ma visite très spéciale, et ça menait au résultat plus que satisfaisant qu'on a obtenu. C'était, en fin de compte, un grand plaisir que je voudrais bien relancer un jour.
Dans votre côté nomade il y a une recherche de folklore, est-ce que vous avez trouvé des traces de folklore à Villeurbanne ?
Le folklore se réinvente sans arrêt, les cultures sont continuellement en collision - Villeurbanne est un très bon exemple. Le désir de la part du F.N de supprimer le Rap et d'autres manifestations des cultures "non-françaises" n'est pas seulement arrogant et stupide, mais aussi profondément ignorant de l'histoire, y compris de l'histoire française.

Vincent Domeyne et Bruno Pin.