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1996

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  FEVRIER N°2  

Michel Vericel
L’homme qui n’a rien renié


En 1600 le philosophe Giordano Bruno est brûlé sur le bûcher pour ne pas avoir voulu renier ses convictions. Si le spectacle de Michel Véricel restitue d’abord l’époque et son contexte, très vite il nous entraîne dans l’univers intérieur d’un homme qui pendant 8 ans au fond d’une cellule malgré les doutes et la peur, ne reniera jamais le droit d’apprendre et de remettre en question les acquis.

Juché sur des livres, ceux-là même qu’il a dû lire et écrire, Giordano Bruno joué par Michel Véricel nous est présenté au cours de trois nuits décisives avant sa mise à mort. Ces livres nombreux et poussiéreux, il ne les trahira pas, même si leur contenu constitue la principale pièce à conviction de ses accusateurs. Sa quête est là dans ces pages écrites par erasme et qu’il a lues malgré les interdits. Dans ses propres livres où il ose affirmer -ô blaspshème- que la terre n’est pas le centre de l’univers...
Au fond de sa cellule, Bruno harangue, pleure, philosophe, s’amuse. Nous donne à voir comment derrière l’image de l’âne peut se cacher intelligence et subtilité. A ses accusateurs, de n’être que de stériles mulets. Avec des mots crus -l’époque est gaillarde- ce Napolitain nous parle aussi de l’amour, de l’alcool, du plaisir assouvi aussi bien avec des hommes qu’avec des femmes. Et le public rit volontiers à l’évocation d’une fable où un âne se sert de son cinquième « membre » pour s’agripper au dos d’un lion « Toute occasion étant bonne à prendre ».
Le texte est dense. Emporté par un Michel Véricel habité et enthousiaste, le spectateur ressent le besoin en sortant de se replonger dans le texte de la pièce ou les autres oeuvres de Giordano Bruno. Vérifier, qu’après 400 ans l’homme nous ouvre encore des portes sur la compréhension du monde et la valeur des nos engagements.

Comment s’est faite la rencontre avec Giordano Bruno ?
Ces textes ont été traduits en français il y a 2 ou 3 ans. A partir de là j’ai pu approcher ce personnage qui était déjà dans mes pensées depuis un bout de temps. Après Dyogène j’avais envie d’un personnage d’une même force. Je voulais comprendre comment un tel bonhomme malgré la douleur, le doute et certainement des tentatives de repentir, a pu tenir pendant 8 ans. Je suis admiratif d’une telle foi.
Je ne me prétends pas spécialiste de Bruno, ce qui m’a intéressé c’est de présenter mon Bruno à moi. L’utopiste. Mais peut-être que des historiens nous diraient qu’il avait des tendances masochistes ou suicidaires maisce n’est pas mon propos. Ce qui me plaît c’est cet homme qui avec les moyens rudimentaires de l’époque a posé des principes qui ont été vérifiés beaucoup plus tard par Newton ou Einstein.
J’aime son entêtement comme quoi tout doit être remis sans cesse en mouvement.
Sur la scène 2 petits téléviseurs complètent le décor. Une manière de rappeler les duels de l’époque autour de l’usage des images et de l’iconographie ?
Non, ce n’était pas vraiment le but. Au début ces images devaient être projetées sur le mur comme décor. Puis en préparant la pièce j’ai changé.... je les ai mis sur 2 écrans de télévision. Ces écrans que l’on retrouve de nos jours dans les cellules de prison, les hôpitaux, chez soi... Cet œil qui vous aspire, vous épie, vous prend vos images puis les dégueule. La voix, l’œil de l’autorité qui surveille et donne des ordres.
L’église représentait le pouvoir à l’époque et dans tous mes spectacles j’aborde les relations avec l’autorité : le rapport de l’individu au pouvoir que ce soit avec Dieu, le père, la justice, la démocratie... la fausse démocratie. C’est même une question personnelle. J’ai d’ailleurs organisé ma vie pour être mon propre patron. J’en paye le prix mais c’est un privilège de faire ce que l’on veut.
« Plus on est travailleur, humble et tolérant, plus on est couillonné ». Cette phrase de Bruno clôt le spectacle. Déjà en décembre elle collait incroyablement à l’actualité surtout au moment des grènes.
Oui, j’en ai conscience même si je n’ai pas fait le rapprochement tout de suite. Tant mieux si le spectateur fait ce travail de rapprochement. Quelqu’un a même entendu Mitterrand s’exprimer dans cette dernière phrase. Le Mitterrand après sa mort. Vous voyez à chacun sa lecture.
Pourtant ma première démarche dans la création d’un spectacle est la rencontre avec un personnage. Et je m’en fous de le dire comme ça, mais il faut que ce personnage me touche d’abord moi et m’apprenne d’abord des choses sur moi. Même quand j’étais externe en psychiatrie, j’avais déjà cette relation avec les malades. J’étais quelqu’un qui écoutait et apportait des remèdes. Avec le théâtre c’est la même chose. On essaye d’être à l’écoute de la société. On ne ramène pas des remèdes mais on est une plaque sensible. On met en mémoire puis on met en scène.

Propos recueillis par Fabienne Swiatly