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1996

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DECEMBRE N°11
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Pez Ner
Turak Théâtre

  DECEMBRE N°11  


KEIJI HAINO
Ph : Hiromi Wakui

 

Pez Ner

"Tu crois que ça va ouvrir ? Tu parles, c'est un projet fantôme de Lyon.Je connais l'équipe : des bargeots !... Jamais il n'y aura de nouvelle salle... C'est encore retardé... Je te dis, c'est enterré... Ils n'ont pas de subvention... Et ceci et cela..."
Voici un échantillon des brèves de comptoir, ragots, conversations de gens bien informés. Et puis fi de tout cela : le 31 octobre 96, le bébé est né, le Pez Ner a ouvert. 800 personnes se pressent, s'entassent, s'éclatent, suent pour écouter Goz of Kermeur et Fastilio et surtout voir, découvrir, la bête, cette salle de 300 places, dédiée à la musique hors normes (noise, expérimental, free jazz, indus...) 7 concerts plus tard, état des lieux avec deux des membres fondateurs Marie-Claire et Christophe, des gens qui s'évertuent depuis des années, pour faire rimer Lyon et rock underground, que cela soit par Central Service, le squat l'Exit, une génération de lyonnais ont eu les oreilles éduquées de bien belle manière.
Marie Claire : Il y a la crise économique. On sait ce que l'on a envie de vivre, on ne veut pas faire la queue à l'ANPE, ça ne marche pas pour des gens comme nous d'attendre une place dans la société, on sait quelle place on a dans la société. On parle de créations d'emplois, ça veut dire se prendre en charge soi-même, c'est ce que l'on fait. Maintenant, il faut que cela suive, il faut que les autorités comprennent, qu'ils ont affaire à des gens capables de se prendre en charge, qu'ils ont trente ans et dix ans de galères et de RMI, il est bien normal que ces gens sachent ce qu'ils veulent et suivent leurs passions. Même si cela passe par des galères financières, On est huit personnes, on a la chance de tomber sur des bénévoles passionnés. Il faut que l'on règle ces problèmes d'emplois. Je suis la seule à être salariée en contrat consolidé à 2500F, les autres sont bénévoles ou RMIstes, ou des galères administratives. Ce qui explique le délai assez long d'ouverture.
Christophe : Des galères on en a eu pas mal, surtout au niveau administratif, entre les obligations pour avoir un permis de construire, les problèmes pour monter à bien un projet de subvention, ce sont des choses qui prennent beaucoup de temps, on avait du mal à penser que cela serait aussi long. C'est à dire, une subvention, on te l'accorde verbalement un an avant, mais tu n'as pas le droit de commencer les travaux avant d'avoir reçu un arrêté administratif, et cela crée des imbroglios qui peuvent prendre de six mois à un an, c'est ce qui nous est arrivé. Surtout du fait d'un financement croisé qui allie Etat, région et ville. Chacun ayant des obligations budgétaires différentes.
Marie-Claire : C'est soit tout, soit rien. C'est pour cela qu'il y a eu des périodes de doutes, tu es pris entre deux feux, tu ne peux ni faire un pas en avant, ni faire un pas en arrière. C'est pas toujours facile à vivre mentalement, c'est plus facile de faire des travaux, du plâtre. Dans l'esprit, on est un café musique. La labelisation vient une fois que tu as fais tes preuves sur le terrain, plutôt avec le temps. C'est une question de pérennité, comme il y a eu pas mal d'échecs... Espérons que cela viendra, surtout qu'au vue de la programmation, ce lieu est fait pour tenir.
Christophe : La programmation a été un peu compactée au début, du fait des problèmes d'ouvertures. On n'est pas dans une logique de faire passer des grosses pointures sur deux soirs comme à Paris, cela me parait délicat d'essayer de motiver un public sur deux soirs. Je crois que sur le premier trimestre 97, on va faire quelques grosses pointures, pour nous permettre de perdre un peu d'argent sur des trucs particuliers. Ce qui se passe, c'est que l'on va vraiment essayer de travailler en partenariat avec des assos comme les Silly ou les 7 Piliers. Toujours dans cet esprit d'ouverture, il y a des scènes ouvertes avec la municipalité de Villeurbanne, pour permettre à dix jeunes groupes de répéter live, que ce soit du rock alternatif "Solution H" ou du folk celtique. De plus un partenariat avec l'ENM permettra de faire passer du jazz plutôt novateur. Et a côté de cela, on a l'impression que la promo a été un poil négligée, problème de beaucoup de lieux dits rock.
Marie-Claire : On est sorti de trois mois de travaux avec aucune certitude d'ouverture le 31 octobre. Cela a été assez épique, on n'a pas dormi. Le 30 la commission de sécurité passait, elle nous laissait 70 détails à régler dans la nuit, le 31 à 13h elle repassait, à 14 h on recevait les groupes, à 20h il y avait 300 personnes, à 22h 800 personnes...Tout ça sans dormir... Depuis ça n'arrête pas.
Mais à côté de cela, le Pez ner est aussi un lieu d'expos "Arts Confondus" sur des artistes hors normes (Paquito Bolino, Le Junter, Pitch sont programmés en 97) et très diversifiés, la saison 96/97 est axée sur le corps.
Marie-Claire : J'y tiens beaucoup parce que le problème de l'esprit et du corps est la donnée du XXème siècle. Cela permet de perpétrer l'esprit d'Antonin Artaud (d'où est tiré le nom de la salle), qui est de mélanger tous les arts, les faire se rencontrer. Artaud est pour moi un artiste total, il a été comédien, écrivain, il a dessiné. Il a touché à tout pour son idée de l'art. Il a touché le point sensible, la chair, le sexe, la souffrance. C'est un espèce de décloisonnement. Les gens ont trop tendance à vivre sous des étiquettes : je suis peintre, ma profession est peintre. Artiste est-ce que c'est une profession ? Dans Artaud, la profession est annulée pour le combat de l'esprit.

D'après Christophe : Surveillez les colonnes de ...491, il y aura des surprises.

Ben


Pez ner : Impressions et prévisions
Deux années que l'on chuchotait le doux nom du Pez ner. Une nouvelle salle enfin à la hauteur, avec des ambitions musicalement clairement affichées et le 31 octobre dernier ce fut enfin la soirée d'ouverture avec Fastilio et Goz of Kermeur : le rêve devenu réalité et les premiers concerts ont déjà comblé toutes nos espérances. Le 2 novembre, Oxbow, groupe rare à plus d'un titre et foncièrement allumé a littéralement mis le feu aux poudres avec un concert noise teinté de blues et de rock'n'roll malsain : des musiciens irréprochables, une cohésion parfaite et un chanteur (?) hallucinant et halluciné, un performer hors pair et imposant (120 kilos !). Intenses et oppressants, Oxbow nous ont certainement délivré le meilleur concert du genre depuis des années.
Autres bonnes surprises : X Ray Eyes (avec des ex-Honkies et un Spaceheads) et deux délires fanfare, jazz, free rock, tout en humour et en auto dérision. Le lendemain, 15 novembre, c'est Hint de retour à Lyon pour un troisième concert en un an qui nous ont fait goûter quelques titres de leur nouvel album à paraître début décembre chez Pandémonium, un album qui s'annonce plus que prometteur. Ils reviendront peut-être au printemps, et il ne faudra pas les rater. Ce mois de novembre aussi morose, froid et pluvieux que les précédents aura aussi vu se produire au Pez ner, Alboth, Ulan Bator, Zeni Geva, Condense et Skull Duggery à l'occasion de la sortie d'un split single chez les 7 Piliers.
Mais ce n'est pas fini avec le 5 décembre un concert solo de Keiji Haino, multi instrumentiste (guitare, percussions, vielle à roue, voix) pour un déferlement d'électricité, de tradition musicale japonaise, d'émotion et d'angoisse intimiste : une performance plus qu'un concert qui sera certainement un événement. Le lendemain (le 6) ce sera dur mais on remet ça : un duo Tom Cora (violoncelle) et Hakim Hamadouche (luth, mandoline) pour une musique hors frontières mêlant improvisation et tradition. Le 19 décembre marquera le grand retour de Ted Milton et de son groupe Blurt. Ceux qui les ont déjà vus s'en souviennent encore et à l'heure où le free rock rencontre une relative reconnaissance publique, il serait temps de rendre à Milton la place qui est la sienne. L'année se finira en beauté avec, le 23 décembre, le "cadeau de Noël" : un concert gratuit de Jad Fair, patriarche new yorkais du lo-fi.
Quinze jours de repos bien mérités et toute l'équipe du Pez ner recommencera de plus belle en 1997. Quelques projets, quelques rêves sont déjà échafaudés et l'avenir risque fort de nous réserver quelques surprises de taille. Un lieu attractif, une programmation osée et intelligente, le Pez ner offre aux amateurs comme aux curieux des moments rares dont on se souviendra longtemps.

Guillaume