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Photo : Elisabeth Vauzelle

 

Noël Akchoté
Jazz à Vienne

Seize ans et une histoire, des légendes. Seize années qui auront permis à un large public de découvrir une certaine idée du Jazz. Des images, des sons m'ont marqué et ne s'effaceront pas : Chet Baker en maillot de corps, quelques barrissements du Living Time Orchestra de Georges Russel, Dizzy Gillespie sous un orage tropical, les convulsions de Cecil Taylor devant un public hostile, quelques envolées d'Ornette Coleman...
Aujourd'hui Jazz à Vienne draine beaucoup de monde et le théâtre antique est devenu une étape incontournable pour pas mal de grands noms. Les Corea, Hancock, Mc Laughlin, Tyner présents cette année, sont bien sûr capables du meilleur mais sombrent souvent dans la routine... espérons que cette édition voit un Wayne Shorter par exemple se mettre un peu en danger. Avec Keith Jarrett normalement, la musique passe toujours en priorité mais le public a intérêt à être sage, sinon la star se fâche !
Chaque année Jean-Paul Boutelier s'efforce de caser quelques instants free (l'année dernière, c'était la révélation de David S Ware au club). Dommage que cette fois-ci une soirée Henry Threadgill-Ornette Coleman n'ait pas pu aboutir, mais parmi tous ces pianistes illustres, la claque viendra peut-être de Tchangodei en trio le 9 juillet avec Georges Lewis (tb) et Oliver Johnson (dm). Tchangodei, né au Bénin mais attaché à Lyon depuis longtemps. Le pianiste est rare, il se déplace peu, sa musique est un travail intérieur permanent. Une musique, une énergie que l'on peut surprendre parfois la nuit, dans son bar... et ne plus jamais oublier Tchangodei. Il a joué avec Steve Lacy, Bille Dixon ou Archie Shepp qui sera là ce soir avec l'Attica Blues Band, alors peut-être un duo ?
Le 29 juin, en première partie de Martial Solal, ce sera un bonheur de revoir Henri Texier à Vienne avec cette fois-ci le "Soñjal" Septet. Formation qui, outre Jacques Mahieux (dm) et François Corneloup -tb), réunit autour du contrebassiste quatre membres de cette jeune génération turbulente rassemblée un temps au sein de l'Orchestre des Monstres Gentils pour bousculer les règles du jazz, des musiques improvisées. Soit donc Julien Loureau (s), Sébastien Texier (s), Bojan Zulfikarpasic (p) et Noël Akchoté (g). Ce dernier n'est jamais à cours de
projets, un premier disque dédié à Serge Daney, un autre qui s'appelle M.A.O. où le petit livre rouge fréquente des riffs de guitare musclés, mais aussi de la Jungle, du cinéma, des vinyles.
..

Echange au bar de la Tour Rose :

Tu penses continuer à utiliser Mao comme parolier ?
Noël Akchoté : Peut-être, je ne sais pas... C'est un jet comme ça que j'ai posé là... Moi j'ai besoin de retour maintenant pour savoir si je continue.
J'adore "la guerre révolutionnaire", tu as quasiment utilisé à la lettre le début du petit livre rouge, à part peut-être "merde, connard, pomme" ?
N A : Dom Farkas qui est quelqu'un de très professionnel, s'est planté sur un truc et a dit "merde, connard..." dans le plan du texte. Je l'ai laissé, je trouvais ça très bien...
Mao comment c'est venu ?
N A : Il y a un marché au livre à côté de chez moi avec des textes politiques comme ça et j'avais envie de me confronter à ce genre d'écriture. Et puis, il y a le côté image de Mao qui m'intéresse, c'est une image très forte, on ne sait pas trop... C'est un mec que les gens ont plutôt à la bonne, mais concrètement ça n'a pas été tout blanc ! Et puis ça a déclenché un espèce d'engouement qui est très franco français, je dirais même qui va du boulevard St Germain à la place St Michel et qui s'arrête là. Ceux qui ont participé à ça en dehors, vont me faire la gueule, mais il y a un peu ce côté là.
Tu n'as pas eu peur que ce soit mal pris ?...
N A : C'est mal pris.
... Qu'on dise "Achoté est maoïste"... etc ?...
N A : Moi ce qui m'intéresse, c'est l'intention, toujours. C'est qu'il y a un texte, quand tu le lis, tu ne le crois pas... alors tu le relis deux fois : pourquoi il répète 27 fois la même chose ? C'est vraiment un texte de propagande ! La réaction généralement ce n'est pas "Akchoté il est maoïste", un peu au début, c'est plutôt des gens qui l'ont été ou qui ont un peu envie de mettre cette période sous vide et qui vont me dire "Mais tu n'es qu'un petit con pour parler de ça". Après, bizarrement, les gens dans le milieu du jazz qui auraient pu faire un truc avec ça, ne l'ont pas encore fait. Je pense à des gens comme Philippe Carles (Jazz Mag) qui ont connu ces idées, ces mouvances là... Il y avait un débat, un aller-retour à faire, ce que Jean Rochard (nato) a proposé d'ailleurs...
Il y a un remix jungle dans le disque, tu peux le faire sur scène ?
N A : Je n'ai pas essayé pour tout te dire. J'ai un projet dans un tiroir de faire de la Rave, de la Jungle avec le son que ça a, c'est à dire le son boîte de nuit, sur scène et de la mélanger avec de la musique improvisée.
A ce propos, quand tu joues j'ai souvent l'impression que tu te mets des entraves, tu te désaccordes à mort, mais tu gardes le contrôle. Est-ce qu'il t'arrive d'être surpris ?
N A : Il faudrait avoir du recul pour être surpris.
S'il y a un truc que je sais véritablement faire, je n'y crois pas... Je n'ai pas honte de dire que je ne travaille absolument pas mon instrument en ce moment. Parce que la musique que je vais pratiquer, c'est une musique de l'instant... Ce soir il y a un machin qui va m'intéresser, je vais essayer de m'en resservir, de me servir de l'idée mais ça ne sortira jamais pareil. Quand je mets un machin dans les cordes, j'ai une idée de ce que ça va amener, mais je fais tout pour ne pas le mettre à l'endroit où je sais ce que ça fait. Ce qui m'intéresse c'est le risque, et parfois tu vas bien, tu fais une préparation et finalement ce n'est pas ça qu'il faut jouer, tu l'enlèves.
Tu viens souvent à la Tour Rose, qu'est ce qui te plaît ici ? à part la bouffe ?
N A : C'est très lié aux gens qu'il y a. Bon l'endroit aide, sérieusement c'est très agréable, et puis Chavent, Abert, Méreu, les gens qui traînent au bar sont vraiment des artistes et de très haut niveau. En dehors de ça c'est très décalé de la scène habituelle, il y a beaucoup de passage, des têtes que je commence à connaître, je vois que tu es là, je vois que machin est là. A Paris, aux Instants Chavirés, je discute avec Jean Rochard, avec Corneloup...
Le milieu du jazz actuel, tu veux en sortir ?
N A : Oui je veux bien en sortir... Je suis très attaché au jazz, je ne suis pas très attaché au milieu du jazz tel qu'il est maintenant. En ce moment je réécoute vachement de vieux trucs, parce que j'en ai marre des resucées de la quinzième version de... Roy Hargrove tu vois, ça, ça me pèle vraiment. J'essaie d'écrire un truc pour Jazz Magazine un peu à la Godard dans un autre genre, pour une histoire du jazz : S'il y avait une histoire du jazz et si on vivait avec des références, pas pour les enfermer comme Marsalis le fait, on se rappellerait qu'il y avait un groupe qui s'appelait les New York Five avec John Tchicaï, Archie Shepp, Don Cherry et que Shepp jouait déjà la tradition ou un truc free comme James Carter ne le fera jamais à mon avis. En tout cas, ce n'est pas la peine de le refaire. RoyHargrove ça peut exister commercialement mais artistiquement non, il suffit de mettre n'importe quoi, même Lee Morgan pas en forme, c'est 150 fois mieux. Le problème il est là et c'est pour ça que je suis attaché au jazz et pas au milieu du jazz en ce moment.

Propos recueillis par Vincent Domeyne