SENS INTERDITS
Le mot qui ouvre et séduit, “sens”, associé à celui qui fait peur, qui referme, “interdits”, forme désormais le nom d’une nouvelle biennale lyonnaise qui promet, il faut le dire, de très fortes émotions théâtrales. Cette manifestation, créée il y a 2 ans par les Célestins, nous avait alors déjà permis de voyager, en Afghanistan par exemple, et partout dans le monde : car le festival Sens interdits est le “festival des paroles empêchées”, d’où qu’elles viennent.
Patrick Penot, codirecteur des Célestins, en est l’instigateur principal. Il nous fait remarquer d’emblée le pluriel du mot “interdits”. C’est que les dictatures, les mémoires bafouées, les identités niées, les raisons de résister, partout, sont multiples et méritent, sans doute, de figurer dans cette biennale sous-titrée, opportunément, “Mémoires, identités, résistances”… Par exemple, cette année, la troupe tunisienne de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi viendra aux Célestins présenter Yahia Yaïch Amnesia, les 21 et 22 octobre. Quand Patrick Penot se rend en Tunisie pour voir ce spectacle, Ben Ali n’a pas encore été chassé, et le pays semble encore bien tenu par la famille et les nervis du dictateur. Il témoigne de sa sidération, alors, tant les artistes faisaient preuve de culot et de liberté. Yahia Yaïch est un ministre d’un pays du Maghreb, il apprend à la télévision qu’il a été limogé. Il s’enferme dans sa bibliothèque, qui est bientôt dévorée par un incendie. Malgré tout, il s’en sort indemne, et des psychiatres l’interrogent, en abordant quelques sujets cruciaux… Comment les artistes avaient-ils pu échapper à la censure ? Devait-on les considérer comme des contestataires courageux ou comme des alibis du régime ? Ce qui est clair, aujourd’hui, c’est ce que Yahia Yaïch Amnesia annonçait de grave et de lumineux pour le peuple tunisien. En 2009, une troupe afghane avait fait une particulière impression, celle du Théâtre Aftaab, soutenue par le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, si bien d’ailleurs que la région Rhône-Alpes avait été sensible au besoin de 14 d’entre eux, en finançant leur formation à l’Ensatt. Ils reviennent cette année, le 23 octobre, aux Célestins avec Ce jour-là, mis en scène par Hélène Cinque, le récit de leur 11 septembre 2001, dans le salon de coiffure de M. Abass à Kaboul, et puis de 15 années mouvementées en Afghanistan. Autre troupe internationale, elle aussi inspirée par le Théâtre du Soleil, celle formée d’une trentaine d’artistes cambodgiens, tous orphelins de l’école des arts Phare Ponleu Selpak, qui recréent, en langue khmère, et d’après la mise en scène d’Ariane Mnouchkine, L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge. Au moment même où sont jugés certains bourreaux du régime de Pol Pot, ce sont les enfants des victimes, tous orphelins, qui viendront, sur scène, réanimer la mémoire du génocide. La pièce est signée Hélène Cixous, la nouvelle mise en scène, Georges Bigot et Delphine Cottu, et le spectacle tournera fin octobre aux Célestins, début novembre au Théâtre de Villefranche, au Théâtre de Vénissieux, à la Comédie de Valence, à l’espace Malraux de Chambéry et à la MC2 de Grenoble. Les salles de la région ont en effet répondu présent à l’appel des Célestins, et de nombreux spectacles du festival Sens interdits seront accueillis un peu partout. Par exemple au Théâtre de la Croix-Rousse, du 22 au 24 octobre, un spectacle qui s’annonce bouleversant, du Malien Jean-Louis Sagot-Duvauroux, Vérité de soldat, mis en scène par Patrick Le Mauff. Cette pièce est inspirée du récit intitulé Ma vie de soldat, de Soungalo Samaké. Celui-ci se trouve confronté, des années après, à la fille née d’un viol collectif auquel il a participé. Celle-ci s’apprête à vivre une nouvelle violence, celle de la parole enfin libérée… Il s’agit, en français et en bambara, d’aborder la difficile relation des peuples avec leur mémoire. La mémoire, encore, “vécue comme nécessaire au même titre que la langue pour la constitution d’une nation”, selon les mots de Patrick Penot, c’est le sujet de Ñi Pu Tremen, mis en scène par la Chilienne Paula González Seguel. Il s’agit cette fois de femmes mapuches, dont Patrick Penot s’horrifie de constater la réputation de peuple alcoolique ou délinquant… C’est une forme de censure, sans aucun doute, qui empêche de parler normalement des Mapuches, ce peuple qui résista aux colons espagnols, et qui est encore menacé aujourd’hui d’extinction, justement à cause de cette mémoire qu’on laisse filer sans la dire. Ce spectacle qui réunira, sur la scène du TNG, 5 générations de femmes tentera de remédier, un peu, à cette fatalité. Décidément, pour Patrick Penot, “le théâtre se positionne contre le zapping médiatique, contre l’avalanche d’images. Des hommes parlent aux hommes, l’émotion est différente et plus forte”, du fait, bien sûr, de cette belle proximité entre les comédiens et le public. Et sans doute puis-je avancer, avec lui, que ces rencontres, “ça reste dans les têtes”.
du 21 octobre au 9 novembre, Lyon (Les Célestins / Théâtre de la Croix-Rousse / Subsistances / Théâtre de l’Elysée / TNG / Point du Jour) + Villefranche, Vénissieux, Valence
Étienne Faye
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