UNE HISTOIRE DE L’ESCLAVAGE
De la résistance à l’esclavage à la créolisation du monde : c’est le titre convaincant et optimiste d’une série de spectacles et de rencontres organisée par la Maison des Passages. Ce lieu, blotti tout contre une pieuse colline, dans le quartier de Saint-Georges, s’est fait une vocation de donner à entendre la voix des oubliés de notre histoire, et des penseurs alternatifs. Du 14 au 24 novembre, elle organise donc une dizaine de jours autour de la résistance à l’esclavage, dans le cadre de ce que son directeur, Bruno Guichart, appelle le cycle de l’Archipel des résistances. Lors d’une 1re soirée, les intervenants s’étaient demandé pourquoi la Résistance française s’est si peu intéressée à la déportation des Juifs. Et pourquoi un seul mécano de la SNCF a refusé de transporter des Juifs. Une 2e soirée avait eu pour thème Louise Labé et Louise Michel, les 2 poétesses, et comment leur positionnement en tant que femmes faisait écho au féminisme d’aujourd’hui. La 3e traitait des abus mémoriels dénoncés par l’anthropologue Emmanuel Terray. Cette fois, il s’agit de mettre en évidence une part de notre histoire manifestement occultée, mais parce qu’elle est honteuse, l’esclavage et la colonisation, et cela pourra se faire dans le cadre de la Semaine de la solidarité internationale (qui est organisée du 12 au 20). Patrick Chamoiseau viendra à Lyon présenter le film de Guy Deslauriers, André Aliker, avec Stomy Bugsy, dont il signe le scénario, et qui sera diffusé dans 4 salles de projection différentes. La compagnie Dire d’étoile de Françoise Barret présentera quant à elle le spectacle Ébène, au Théâtre des Asphodèles. Rencontre avec Bruno Guichart et Françoise Barret à la Maison des Passages.
On sait assez peu que les Noirs ont résisté aux esclavagistes blancs…
Françoise Barret : Mais s’ils n’avaient pas résisté, il n’y en aurait plus ! Bruno Guichart : Ce qu’il faut dire surtout, c’est qu’il y a, selon les mots d’Édouard Glissant, un “inattendu de l’esclavage”. L’auteur martiniquais soutenait qu’il n’était pas africain, que son identité, c’était la cale de bateau négrier. Le peuple noir américain est né d’une monstruosité. On a fait des efforts à propos des Juifs, après la Shoah, mais qu’a-t-on fait pour les Noirs ? Nantes a créé son musée, les Anneaux de la mémoire, mais toutes nos villes françaises ont bénéficié du commerce triangulaire : Nantes, mais aussi Bordeaux, Lorient, tant de villes sur le front atlantique…
F. B. : Et Marseille aussi… Mais pendant tout ce temps, les Noirs ont résisté. Je voudrais que l’on comprenne bien, les Antillais sont nos résistants aussi bien que ceux de la 2e guerre mondiale ! Il ne faut surtout pas croire que les Noirs ont accepté leur sort, ils se sont battus, il y a eu beaucoup d’héroïsme.
Que raconte le spectacle Ébène ?
F. B. : Nous sommes 3 sur scène. Une Blanche, un Noir avec chacun de gros sacs sur le dos, et une marionnette, Mètwill, personnage du vaudou haïtien qui sera notre guide dans cette histoire américaine. Quand il arrive dans les Antilles, Christophe Colomb fait d’abord la guerre aux Indiens, dont il est faux de dire aussi qu’ils ont accepté leur sort. Ils sont allés jusqu’à se suicider, en nombre, pour refuser la domination blanche… et ils ont été exterminés en l’espace de 25 ans. Mais leur culture, leur vocabulaire, leur révolte sont passés aux Noirs, il y a eu un métissage génétique, linguistique, religieux, culturel…
B. G. : … qui était absolument impensé au départ. C’est un inattendu de l’esclavage, qui fait que les Antillais portent l’histoire des Indiens.
F. B. : En effet, les Noirs ont fui l’esclavage en créant de nouveaux peuples, les Marrons. Ils sont allés dans les montagnes, dans les forêts, et là ils ont rencontré les Indiens. La France a aboli 2 fois l’esclavage, d’abord en 1794, puis en 1848. Entre-temps, Napoléon l’a rétabli, en 1802, et ce ne fut pas sans remous, puisqu’un général de couleur noire, Toussaint Louverture, a créé la 1re république noire autonome sur l’île de Saint-Domingue, l’actuelle Haïti. On ne sait pas assez que la 1re grande défaite des troupes de l’Empire fut la bataille de Vertières, menée par Dessalines, sur Haïti, juste après l’emprisonnement dans le Doubs (et bientôt la mort) de Toussaint Louverture en 1803. Dans ce spectacle, Ébène, nous avons voulu raconter cette histoire, mais aussi celles de Guyane, de Jamaïque, de Guadeloupe… pour les rappeler aux gens d’aujourd’hui, à cause des répercussions qu’elles ont encore entre les Français. Songez que ce crime n’a jamais été jugé, imaginez que, lors de l’abolition en 1848, l’État français a indemnisé… les planteurs. Pas les Noirs. Alors, sans parler de jugement, est-ce qu’il ne serait pas temps simplement de reconnaître cette indignité historique ?
Dans cette histoire, et son héritage, quelle part prend le mouvement de la négritude ?
B. G. :Ce qu’Édouard Glissant (mort le 3 février dernier) a pu reprocher aux tenants de la négritude, c’est d’“avoir calqué leur attitude sur les maîtres”…
F. B. : … à l’instar de beaucoup de républiques et de peuples marrons, dont les chefs ont fini par s’affubler de riches costumes royaux, etc.
B. G. : Édouard Glissant était d’accord pour l’affirmation noire, mais il n’était plus africain. En tenant ce genre de discours, un jour, Patrick Chamoiseau s’est entendu opposer : “Tu n’es pas noir.” C’est ce qui pousse l’auteur du scénario d’Aliker à demander qu’on ne l’enferme pas dans une identité.
Quel est le propos du film Aliker ?
B. G. : Le thème est double et fera d’ailleurs l’objet de 2 rencontres avec Patrick Chamoiseau, et peut-être Edwy Plenel, sur la liberté de la presse, le 16 novembre, et, le 17, sur la colonisation. Il s’agit d’une biographie, celle d’André Aliker, un journaliste noir de Martinique. Celui-ci dénonçait les malversations d’une famille puissante de békés (les Blancs de Martinique), et a été assassiné en 1934. Mais même aujourd’hui ce film n’a pas bénéficié, par exemple, de l’avance sur recettes, il a fallu le financer, en partie, en faisant appel à une souscription publique. Il nous faut pourtant nous intéresser à ce non-dit du colonialisme et de l’esclavage.
F. B. : Les non-dits, nous les portons tous, Blancs et Noirs. Alors, le mieux pour tout le monde serait de vider nos sacs un peu trop pleins et de se mêler, enfin.
B. G. : Il faut qu’une fois pour toutes on comprenne que les cultures ne s’additionnent pas : elles s’interpénètrent, s’enrichissent les unes les autres. Les lieux de créolisation portent un avenir du monde.
Du 14 au 23 novembre au Théâtre des Asphodèles, au cinéma Le Zola, au cinéma Les Alizés, au Comœdia et à la médiathèque du Bachut
Etienne Faye
|