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MARIE DESPLECHIN

Avant-hier, au cours d’un dîner très joyeux chez une amie, mon voisin de table, éditeur, me glissait, le visage préoccupé : « Je ne comprends pas très bien le concept ». C’était à propos de ce livre paru au mois de février, que j’ai co-signé avec Aya Cissoko, et qui s’intitule Danbé. Le concept ? Je me suis sentie tenue de m’expliquer. J’ai lancé quelques arguments en vrac, la façon dont le livre avait été écrit, cette position de co-auteur qu’il m’autorisait, et le bénéfice que j’y trouvais. D’autres choses encore, toujours dans le désordre, que je pensais rodées, audibles, et auxquelles je ne crois qu’à moitié. Ce que je racontais n’avait aucune espèce d’intérêt et nous étions partis pour nous ennuyer, aussi nous sommes passés à des sujets plus amusants, et qui ne touchaient pas mon travail, ni de près ni de loin. Quand il m’arrive de penser à rebours, et de me souvenir des commentaires que j’ai pu faire de mon activité, je suis écrasée (ou amusée) par leur vanité, leur nullité même. Je constate en même temps que je suis capable de fournir des concepts, et qu’ils s’effritent aussitôt. Ce que je crois pertinent dans l’instant me semble idiot l’instant d’après. Le mieux serait encore de reconnaître que je ne sais pas grand chose des rai sons pour lesquelles j’écris, des manières dont je m’y prends, ni de ce que j’en attends, finalement. Le mieux serait de dire que tout cela n’a pas grande importance au regard du présent dans lequel se font les choses. Il est possible que ce que je pense soit complètement fondu dans ce que je fais. Et que je n’aie pas le loisir de démêler l’un de l’autre. Il m’est déjà difficile de trouver le temps du travail. Je suis sans cesse à me défendre pour préserver un petit espace où l’on n’entre pas sans frapper. Alors, le pourquoi le comment… Pourtant, je continue. Je m’explique, avec une sorte de sincérité désarmée, dès qu’on me le demande. D’abord parce qu’il serait assez impoli, et même arrogant, de ne pas le faire. Et puis je n’arrive pas à me défendre tout à fait de la satisfaction un peu imbécile que j’ai quand on me pose des questions. Tout cet intérêt qu’on veut bien me porter, c’est irrésistible. Je regrette parfois de ne pas avoir la simplicité de me tailler, une bonne fois pour toute, une glose sur mesure, dans l’idée qu’on ne serait jamais mieux servi que par soi-même. Mais bon. Ce sont encore les autres qui se chargent le mieux de me dire ce que je veux, et ce que je fais. J’ai constaté, plus d’une fois, comme le regard que je pouvais porter sur le travail d’un autre, et ce que j’en disais, pouvait lui révéler des choses qui me paraissaient, pourtant, l’évidence. Ce n’est pas qu’ils ne le savaient pas, au fond. Ils le savaient toujours assez pour s’y tenir. Mais sans avoir éprouvé le besoin de le formuler, de le formuler explicitement. On peut savoir tout un tas de choses qu’on ignore, c’est sans conséquence remarquable. Ce sont les gens qui ont de grandes certitudes qui me laissent médusée, pas ceux qui semblent ahuris de découvrir ce qu’ils font depuis des années. J’ai trouvé un grand plaisir, ces derniers mois, à écrire quelques portraits d’écrivains pour Le Monde des Livres. J’avais lu, sinon la totalité, du moins ce que je pouvais me procurer, de leurs livres. Je m’étais préparée à les rencontrer avec une sorte d’excitation, déjà séduite, un peu anxieuse. J’allais en quelque sorte à la rencontre de ce que j’avais déjà compris, pour le comprendre mieux. On ne risque pas beaucoup de se trom per, à cet exercice. À condition d’y mettre assez d’intérêt, assez d’amour même. Il me semble que le rejet, ou la détestation, sont assez mauvais conseillers. Sans une empathie suffisante, on risque de mal voir. À moins (mais il faut être doué pour la voltige) de forcer en soi l’empathie avec ce que l’on rejette ou que l’on déteste, ce qui serait à la fois noble et déplaisant. C’est, sans grande surprise, dans ces rencontres que j’approche d’un peu plus près l’idée que je peux me faire de ce que je pense et de ce que je veux. Je réfléchis. Mais après tout, je n’ai peut-être jamais procédé autrement. Ce que j’ai appris de moi, je le tiens d’un autre. D’un danseur, d’un metteur en scène, d’une peintre, d’un photographe, d’un compositeur, d’un plasticien. Mais pas seulement. De tous ceux qui sont entrés, plus ou moins volontairement, dans ce que j’écris. Les enfants bien sûr, celles et ceux qui ont voulu ou accepté de servir de modèles, celles et ceux qui ont partagé avec moi l’écriture et la signature d’un texte. Auxquels je peux adjoindre celles et ceux avec qui je parle et que j’écoute, et dont je me dis qu’un jour, si j’en ai le temps, nous devrions travailler ensemble. Voilà qui me paraît couvrir le champ de la commande qu’on m’a faite de ce petit texte : « processus de création, contenu, message, évolution, choix artistique, autres projets ». Une sorte de collision entre : Connais-toi toi-même, et Le plus court chemin de soi à soi, c’est l’autre. Je n’ai pas encore terminé ma rédaction que je regrette déjà ce que je viens d’écrire. Il y a probablement, là dedans, trop de coquetterie. Sans compter que, le temps d’envoyer le document à son commanditaire, tout s’ar- ticulera dans un ordre différent. Et puis de toute façon, j’aurai cessé d’y penser. Je suis toujours tellement en retard sur ce que je dois faire encore, sur ce que je souhaite encore réaliser.

Un livre que je viens de lire. La Maison de Thé, de Jacques Tournier, au Seuil.

Une musique que j’aime. Le disque que j’ai écouté en écrivant ce texte : La Bella Noeva, pièces de poésie chantée du XVIIe siècle, chant Marco Beasley, ensemble Accordone sous la direction de Guido Morini, Les Chants de la Terre. Une exposition : My Way et Le Réel Merveilleux, Jean-Michel Othoniel au Centre Pompidou à Paris.

AIR, 27 mai aux Subsistances avec Patrick Modiano


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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