THOMAS CADÈNE
Après des études de droit et plusieurs métiers, Thomas Cadène est dorénavant auteur, illustrateur et dessinateur de bandes dessinées à plein temps. Il a lancé et pilote depuis mars 2010 la série numérique Les Autres Gens, l’une des premières “bédénovelas” en ligne. “Le défi, c’est de proposer un épisode quotidien dans un style différent à chaque fois.” Dont le 1er volume (224 pages !) est d’ailleurs disponible en papier depuis le 1er avril 2011 chez Dupuis. On lui doit aussi une BD au titre délicieusement évocateur (Sextape). Il participe également à un collectif sur les histoires d’amour qui devrait sortir chez Dupuis en juin et a quelques autres projets sous le coude qu’il garde… secrets, superstition oblige !
Au départ j’étais parti pour être juriste, avocat peut-être. J’ai beaucoup aimé le droit. Mon histoire a pris quelques chemins de traverse et n’en est pas vraiment revenue. Tant mieux.
Maintenant j’ai la chance d’imaginer des univers et de les voir exister dans les images de Manuele Fior, de Vincent Sorel, Bastien Vivès, Alexandre Franc, de Margot Scesa et de nombreux autres. En ce moment, je suis scénariste. Un peu entrepreneur, web-entrepreneur. Juridiquement je suis aussi éditeur. Je fédère des auteurs, des dessinateurs, des scénaristes autour d’une seule histoire que je porte depuis maintenant plus d’un an. Parfois, je dessine, encore. Fondamentalement, j’imagine des histoires, je me débats dans la mienne, j’adapte celle d’un autre. Je suis auteur de bandes dessinées, c’est mon métier générique. La bande dessinée en question est numérique ou papier, elle est concrète ou projet, en librairie ou dans ma tête. Je suis auteur, je raconte des histoires, c’est mon boulot.
Souvent, ce sont d’abord les thèmes qui s’accrochent à moi. Ils me cherchent, me provoquent, m’amusent, attirent mon attention, me supplient de bien vouloir les traiter, ils ne me lâchent pas tant que je ne m’y attelle pas. Alors, pour m’en débarrasser s’ils me pèsent ou les connaître mieux s’ils ont fini par me séduire, je me penche sur eux et j’en fais des histoires.
Après le thème, le plus souvent, ce sont les personnages qui débarquent, avant même l’histoire. Leur univers se construit autour d’eux. Je patauge ensuite dans ce petit monde et l’idée émerge, un début de trame narrative. Il s’agit de la tenir et cette fois-ci c’est moi qui ne dois pas la lâcher. L’idée n’est pas comme l’obsession, l’idée est volage, elle disparaît vite, sans prévenir. Je la garde donc, je la bichonne mais le plus souvent je la tiens mal et elle part dans tous les sens. Alors, je prends mes outils et je fais du jardinage.
L’idée a germé sans contrôle, elle s’est épanouie sauvageonne, brouillonne et ambitieuse. Elle veut tout dire, tout voir et tout faire. En équilibre précaire sur quelques bases solides je l’attaque. Il faut savoir être impitoyable avec une idée. Je coupe, j’arrache, je tords. Pas de quartier. Il y a bien, ici ou là, quelques bouts de machins qui ressemblent vaguement à des trucs, des bidules qui pourraient réserver une surprise pour plus tard. Alors je les mets en bouture en me disant qu’il ne faudra pas les oublier. Après le traitement de choc, dans le meilleur des cas on a le synopsis, simple sans être simpliste, riche sans être indigeste et, surtout, ouvert sur mille possibles. Parce que, ensuite, quand viendra le moment de la réalisation, du dessin ou de l’écriture, il faudra de l’espace, beaucoup d’espace pour que les personnages grandissent et se révèlent. Je tiens à cet espace libre parce que c’est ce qui va s’y passer que je préfère dans tout le processus. La part qui reste à écrire et qui viendra naturellement. Il s’agit, dans chaque histoire, de laisser les personnages, dans le cadre bien précis de mon récit, prendre une autonomie qui s’imposera à mon écriture. Laisser la liberté à sa propre fiction n’est pas une lubie, c’est le devoir que je m’impose, le moyen que je veux employer, le chemin que j’emprunte pour arriver à la fin. Plus le cadre est fort et, en son sein, la liberté grande, plus l’écriture (en mots ou en dessins) est riche. Nos histoires viennent s’ajouter ensuite à toutes les autres. Le mouvement est un peu effrayant. Pourtant c’est de toutes celles qui nous précèdent qu’on se nourrit, c’est de tous les livres, films ou musiques que je me suis rempli. Tout ça change ma vie, mes envies.
Je crois profondément en l’importance de la fiction. J’ai une sorte de foi naïve en sa puissance fondamentale. Je suis de ces gens qui sont en empathie immédiate et profonde avec des personnages de fiction. Ils ont la même puissance que le réel pendant le temps de l’œuvre. Je prends donc très au sérieux le fait de raconter et d’inventer. Tellement au sérieux que j’en perçois aussi la part de ridicule nécessaire. La vanité du processus doit être intégrée sans invalider ni rabaisser l’œuvre. C’est cette nécessité du drôle, du décalage, de l’incongru qui, soudain, devra interpeller, sauver, arrondir ou, au contraire, aiguiser les éléments du monde que je vais construire autour de mes lecteurs. Je veux qu’on se souvienne tout de même aussi de la futilité de tout ça. Les mots, les images, tout ça change la vie ou glisse sur elle, ça n’a d’importance que dans les yeux de ceux qui leur en donnent et ça me plaît aussi. J’aime qu’on s’en foute, j’aime qu’on puisse y venir comme on vient à rien et y trouver quelque chose de précieux. Peut-être.
Un livre : Les Noms de Don DeLillo. J’y reviens souvent, je l’ai relu récemment avec le sentiment de le redécouvrir entièrement. J’aime le ton, j’aime le style, j’aime le récit, l’histoire et son contexte, j’en aime tout. Il me poursuit, paisiblement. Je reviens aussi souvent vers Barbey d’Aurevilly ou Maupassant ; dans les deux cas, je crois que ce que je préfère c’est leur impitoyable et tranquille cruauté.
Un film : Badlands de Terrence Malick est probablement un des films qui m’aura le plus marqué visuellement. Gerry de Gus Van Sant reste une expérience inoubliable en plus d’être une leçon de mise en scène. Il faudrait élargir la catégorie à toutes les œuvres de fiction en images animées. Je ne peux pas parler d’œuvres fondatrices sans penser à la série Twin Peaks ou à The Wire.
La musique : je ne peux pas. J’ai des phases, des moments. J’ai besoin de musique, elle me nourrit, elle m’aide à avancer. J’en ai même besoin pour pouvoir savourer parfois un silence incroyable, inattendu et salvateur. Mais dire laquelle… J’aime autant Kanye West que The Kills. Je ne peux pas me passer de Didon et Énée de Purcell pas plus que, rarement mais très régulièrement, de la gravité du violoncelle. Je ne peux pas choisir de ne pas parler de Nina Simone et son Wild is the wind… C’est trop me demander. Là, je viens d’écouter Alain Bashung chanter Manset.
Une expo : j’avais été vraiment émerveillé par les œuvres de Richard Serra au Guggenheim de Bilbao. Je ne sais pas si elles y sont toujours. Le fait de ressentir physiquement le voyage dans l’œuvre, de se laisser piéger était une expérience passionnante et très riche.
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