RODOLPHE BURGER
Chanteur leader des feus Kat Onoma, guitariste, compositeur, metteur en son, producteur et surtout artiste défricheur inclassable, Rodolphe Burger continue de jeter des passerelles entre les sons, les styles musicaux et les disciplines et tisse des liens entre les hommes et les cultures. Nouvelle performance pour ce musicien virtuose qui met en miroir le Cantique des cantiques – ou Cantique de Salomon (illustre suite de poèmes un peu sulfureux de la Bible et autres chants d’amour alternés entre un homme et une femme) – et S’envolent les colombes du grand poète palestinien Mahmoud Darwich. C’est bien la version du Cantique des cantiques composée à l’origine pour le mariage de son ami Alain Bashung qu’il revisite à 2 voix en hébreu et en français (avec la chanteuse israélienne Ruth Rosenthal), tandis que c’est un jeune slameur libanais (Rayess Bek) qui porte le texte en arabe de Darwich. Rencontre sublime entre 2 poèmes d’amour torrides sur fond de musique lancinante et hypnotique. Un spectacle exigeant et intense qui se mérite, on se doute.
Pourquoi ces 2 textes ?
Ce n’est pas n’importe quel poème de Darwich. Mais c’est à l’évidence une sorte de réponse en arabe au Cantique. Il est truffé de références au Cantique. Darwich le connaissait d’ailleurs par cœur en hébreu. Il le considérait comme un poème et non comme un texte sacré ou religieux. Le Cantique est un texte sur lequel on continue de gloser. Quelle est son origine ? Pour certains, c’est un texte égyptien. Il est dans la Bible, mais c’est très difficile de le considérer comme un texte sacré. On peut le lire aussi comme une sorte de poème d’amour tout à fait profane. C’est d’ailleurs comme ça que Darwich le lisait.
Comment s’est passée la composition ?
Je reprends la musique du Cantique (celui du mariage de Bashung) en la développant un peu différemment, et surtout j’intègre l’hébreu par une chanteuse israélienne qui s’appelle Ruth Rosenthal. Pour ce qui est du Darwich, c’est une musique complètement originale. Là, le texte arabe est dit par un jeune Palestinien de Beyrouth qui s’appelle Rayess Bek. Il y a une approche comparable dans la manière de mettre en musique les 2 textes : il s’agit de faire entendre au maximum le texte. La musique doit rester au service, l’enjeu est de parvenir à installer un temps qui va être long (25’ de Cantique et 40’ de Darwich)… pour produire une espèce d’effet d’hypnose, de porter l’attention sur le texte tout en gardant une réelle dynamique musicale qui doit être assez fine. Mais les musiques sont vraiment très différentes. Il y a notamment une place particulière donnée au oud électrique dans la musique sur le Darwich. Il y a dans son texte une sorte de refrain, qu’il a lui-même positionné comme un refrain. Une sorte de love song. Une chanson d’amour de 40 minutes… Il y a entre les 2 pièces une projection d’un extrait de Godard tourné à Sarajevo où l’on voit Darwich, un très bel entretien de 3 minutes qui dit beaucoup de ce qu’était cet homme.
Comment se rejoignent musique et textes ?
Il faut l’entendre et surtout assister à la chose ! Pour nous, musiciens, c’est aussi une expérience particulière : on n’est pas tout à fait dans la logique d’un concert, ce n’est pas un show. Ça demande énormément de concentration, on est dans une sorte d’élévation mais sans transcendance… d’intensité mais qui n’est pas du tout religieuse.
Peut-on voir un acte politique derrière ce projet ?
C’est plutôt un endroit où la politique et la poétique se rejoignent. Ce qui est intéressant ? Le parcours politique de Darwich. Il fut un compagnon de route d’Arafat au début. Mais rapidement il a délibérément refusé d’être une sorte de porte-parole ou un pourvoyeur de slogans politiques. Néanmoins, sa parole poétique avait une incroyable portée politique, mais, à mon sens, supérieure… Le geste parle de lui-même… Je suis très impressionné par la parole de Darwich. Au-delà même de sa poésie, qui est un peu difficile d’accès pour nous, car difficile à traduire et inscrite dans une tradition, dans une langue. Mais ses prises de position, ses entretiens, il faut lire ça, c’est merveilleux. Cette parole manque aujourd’hui. C’est aussi pour ça qu’on montre cet extrait du film de Godard, pour faire entendre cette voix qui est à la fois extrêmement douce et extrêmement ferme, qui dit des choses incroyables qui prennent à rebrousse-poil toutes les idées reçues. À propos d’Israël, il dit : “Israël, nous avons la malchance et la chance que vous soyez notre ennemi ; nous vous devons notre renommée.” Il pose la question de savoir quelle poésie convient à un peuple qui est vaincu historiquement. Il pose des questions qui sont bien au-delà de la politique, mais qui ont un enjeu fondamental. […] De toute manière, pour moi, quand un projet arrive à une certaine force esthétique, il est forcément doté d’une signification politique.
Le 21 octobre au Théâtre de Vénissieux -
Le 5 avril au Théâtre de la Croix-Rousse - avec Le Turak Théâtre
Anne Huguet
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