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GILLES CHAVASSIEUX
met en scène un texte génial À la tombée de la nuit de Peter Turrini
La Carinthie. Land autrichien du sud, limitrophe de la Slovénie, province proverbiale où la comtesse, qui veut qu’on l’appelle Mme Schwartz, rassemble une cour hétéroclite d’artistes. Le musicien, le peintre, le poète sont tous trois dépendants de sa générosité, bien grand mot, mais c’est ainsi qu’il faut, hypocritement s’entend, parler de l’obole qu’on fait si souvent aux artistes (et cela, bien sûr, ne fait pas seulement allusion à la pièce). Au cours du goûter, qui constitue déjà un plat consistant, il faut me croire, Clara, la fille de la maison, un peu nunuche, propose un jeu extra qui s’appelle À la tombée de la nuit. Le principe est excitant : le soir, on éteint les lumières et, dans le noir, chacun avoue et joue le personnage qu’il aurait rêvé être. C’est une histoire vraie, ou presque, que Peter Turrini a imaginée. Le gros adolescent, témoin de cette comédie, dont on sait que la raison de sa présence ici est “qu’il en a une étonnamment grosse” et dont on raille la laideur et le talent à longueur de spectacle, c’est lui-même, Peter Turrini, le jour où il a été invité à lire ses poèmes devant la châtelaine de son village. Celle-ci est alors entourée de… Thomas Bernhard (le poète) et Gerhard Lampersberg (le musicien), rien que ça. Et le jeune homme assiste, en pénétrant ce milieu d’avant-garde de province, à des joutes extraordinaires d’intelligence, de futilité, de cruauté. Et, tiens, puisqu’on parle de cruauté, le tableau ne serait pas complet sans l’avocat. Il met un moment pour “entrer en scène”, mais il est bien présent, le nazi. Présent avec son réseau d’anciens nazis, avec lesquels il est préférable (sic), encore dans les années 1950, de composer. Gilles Chavassieux a imaginé une scénographie en pente, naturellement, avec les montagnes oppressantes en fond de scène. Devant les spectateurs, juste devant, les personnages s’installent devant un gâteau, autour de la figure dominatrice et, oserais-je, christique de la comtesse. Comme à son habitude, le metteur en scène a voulu un dispositif simple, qui permet au jeu de prendre toute son ampleur, et au texte d’être dit. La distribution est admirable, tout bonnement. Exceptionnel de justesse et d’injustice, raide, pourtant, comme la justice, et cynique et haut perché, Jean-Claude Bolle-Reddat avance à pas comptés sur la scène, hésitant, peut-être, avec ses talons hauts, campant, de toute façon, une femme sur la fin de sa vie. Longtemps après la représentation, la voix de fausset, étonnante, de Mme Schwartz, égrenant les provocations, plus immondes les unes que les autres, me laisse une sensation à équidistance entre l’horreur et le rire. Superbe et touchant, aussi, le comédien, dans le rôle d’une grand-mère, comme d’un petit Marcel P., sous la pluie, cherchant à retrouver, enfin, une sensation vraie, de son enfance. Car le jeu À la tombée de la nuit, que Clara ne cesse de réclamer, les protagonistes semblent toujours le jouer, sans pourtant en accepter les règles. En fait, chaque fois qu’un accès de lucidité, une provocation émanant de Mme Schwartz, oblige le poète Vincent, ou le peintre Giuseppe… à tomber le masque, aussitôt, un autre lui est substitué. Mais qu’importe, Mme Schwartz ne joue pas : “Nous sommes une classe dénuée de sens, nous ne savons rien faire, sauf parler.” C’est à la découverte d’un texte magnifique que nous invite le directeur du Théâtre des Ateliers. Fulgurant, parfois, tellement hermétique à toute velléité de politiquement correct, que c’en est un bonheur, et un plaisir.
Jusqu’au 8 avril au Théâtre des Ateliers, 04 78 37 46 30
Étienne Faye
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