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LE ROMAN
AU SERVICE
DU RÉEL

Guy Walter présente les Assises Internationales du Roman

AIR, bien sûr, l’acronyme chatouille le stylo, en même temps que les oreilles ou les narines. Telle une météorite, comme une saison ou un marronnier, les Assises internationales du roman, organisées par la Villa Gillet, reviennent, pour la 4e fois, en mai aux Subsistances. Des rencontres d’écrivains et de lecteurs, des lectures publiques, des textes inédits, des évocations de grandes plumes, des écrivains français, parmi les plus fameux, des écrivains américains, chinois, africains, russes… parfois peu connus. Plusieurs manifestations sont programmées, dans plusieurs endroits de la ville, des librairies, par exemple, et bien sûr aux Subsistances. Des étudiants de la région, des lycéens, et même de jeunes enfants sont associés à l’événement, présents parfois aux côtés des écrivains (les étudiants “grands répondants”), auteurs eux-mêmes d’articles critiques, ou en rencontrant, en chair et en os, un romancier, dans leur classe. Les Assises, donc, vont à la rencontre des lecteurs, multiplient les initiatives et les manifestations. On notera l’invitation par Dany Laferrière, l’au-teur haïtien, faite au Colombien Antonio Caballero (“Et si on prenait un café ?”) ; des discussions autour de la présence de la Bible dans la littérature contemporaine, avec Aharon Appelfeld, Vincent Delecroix et Marilynne Robinson, ainsi qu’un entretien avec Erri De Luca ; la rencontre de Florence Aubenas et Marie Desplechin autour de leurs livres et reportages ; des lectures comme, le 30 mai, des inédits de Jean Genet… Et puis, bien sûr, colonne vertébrale de ces Assises, les tables rondes. Il s’agit de la rencontre de 4 romanciers autour d’un thème que leurs œuvres abordent, chacune, à leur manière. Ces rencontres sont modérées par de prestigieux journalistes du Monde, coprogrammateurs de l’événement, et de journaux du monde entier. Guy Walter, directeur de la Villa Gillet, lecteur infatigable, écrivain lui-même, m’accueille au fond d’un café du er arrondissement.

À la lecture du programme, entre 2 noms comme François Beaune, Laurent Mauvignier ou Emmanuel Carrère, je lis beaucoup de noms que je ne connais pas…
Bien sûr, c’est tout l’intérêt de la chose. Nous faisons venir des auteurs du monde entier, parfois peu lus en France, mais toujours traduits et publiés en langue française. L’occasion de découvrir, pour le public, des écritures magnifiques. Par exemple, dans la table intitulée “La folie à l’œuvre”, l’auteure suédoise Sara Stridsberg. Elle signe La Faculté des rêves, chez Stock, un livre inconfortable sur Valerie Solanas, cette féministe ultra-violente auteure du manifeste SCUM (Society for Cutting Up Men), qui tenta d’assassiner Andy Warhol. Ce roman puissant est une explosion, il nous propose plusieurs chaînes de perception, des procès-verbaux, de la poésie… Et autour de la même table, François Beaune exposera sa stratégie de l’ubiquité, ainsi que le sous-réel, tel qu’il l’appelle et qui est une expression de la réalité, vue depuis une marge. Le personnage de son roman, Un homme louche, chez Verticales, est plutôt de ces fous qui voient ce que les autres ne voient pas, à l’instar du fou shakespearien.
Il y aura aussi la table ronde appelée “Le corps tel qu’il s’impose”, qui me fait penser à une réflexion de Patrick Ravella, qui affirme que le style est la manifestation du corps de l’écrivain.
Oui, c’est très étrange ce phénomène de ressemblance entre l’écriture et le corps, comment celui-ci s’invite dans l’écriture. Et puis, il y a le corps des personnages, comment donner chair à un personnage ? Comment le corps, également, s’impose en société. Marie Darrieussecq, dont vous connaissez, ma foi, l’étonnant Truismes (chez POL), sera présente, le 25 mai, et je crois qu’il sera vraiment intéressant de l’entendre à ce propos…
Dans ce Truismes, le personnage principal se métamorphose en truie, mais, bien sûr, il y a surtout métaphore. Au cœur du roman, de tous les romans, n’y a-t-il pas ce questionnement de la fiction qui n’est pas toujours opposée au réel ?
Florence Aubenas, journaliste, écrit un livre après une expérience de 6 mois dans les arcanes du Pôle emploi, les galères du chômage et des emplois à temps partiel, et Marie Desplechin, romancière, fait une démarche analogue… Que disent-elles, chacune, de ce qu’elles ont vécu ? Elles en discuteront le 28 mai. Mais, comme vous le dites, cette question est au cœur du roman. Par exemple, la table ronde sur la ville et l’énergie urbaine m’interpelle. James Frey écrit un portrait incroyable d’une ville, Los Angeles. Il s’agit d’une mosaïque de faits, d’instants, de petites histoires, d’irruptions de la grande histoire… Je pose l’évidence que cette réflexion sur la ville diffractée, dynamique, est à l’image de notre propre morcellement.
Quelque chose qu’un journaliste ne saurait raconter ?
En tout cas, quelque chose qui n’est pas scientifique ni objectif. La littérature nous dit une vérité qui n’est pas résorbable dans un discours rationnel. Le roman est un mouvement paradoxal, il crypte le monde tout en le découvrant. Aucune lecture, on le sait, ne vient à bout d’un bon texte. Les romans disent beaucoup de la multiplicité, et nous vivons dans ce monde rhapsodique, composé. Alors, que dit la littérature, qu’on n’entend qu’en elle et qui nous rend du réel ? Je ne sais si cette question peut trouver une réponse. L’acte littéraire crée un sens qui touche à la vérité et qui reste énigmatique et patent. J’ajoute, en conséquence, que dans le roman il n’y a plus de singularité homogène, plus de modèle totalitaire. Oui, le roman a une force esthétique et politique. S’il interdit que le réel se résorbe dans une explication claire et nette, le roman par lui-même, erratique, résiste à l’assignation identitaire. La littérature est une force d’expansion, d’extension, qui ouvre, enrichit, démultiplie
C’est une belle déclaration…
Les Assises internationales du roman prennent la littérature très au sérieux, c’est vrai, mais dire cela, ce n’est nullement fétichiser le livre ou exalter les écrivains. Nous ne faisons d’ailleurs pas salon, ni la fête. C’est un paysage que nous proposons, et un questionnement. Nous voulons qu’aux Subsistances le roman interroge le monde, et que le monde interroge le roman. Nous avons demandé à chaque écrivain invité d’écrire une intervention de 10 minutes, traduite dans toutes les langues des auteurs présents autour des tables rondes. Ce temps de lecture est un temps d’écoute mutuelle assez long, qui engage la discussion. Les auditeurs traversent, quant à eux, cette zone d’écriture et de parole originale, qui n’est pas superposable, d’ailleurs, avec le roman, car on n’écrit pas de la même manière quand on va être lu en public. Bref. Cette heureuse densité de parole permet d’entrer dans le laboratoire d’écriture, et cela avec une vigilance critique très vive. Ensuite, le 2e temps d’une table ronde, c’est celui des échanges, entre écrivains, et puis avec les auditeurs, des échanges dont la qualité et l’intensité, je n’hésite pas à le dire, sont uniques au monde.

Du 24 au 30 mai aux Subsistances, 04 78 27 02 48, www.villagillet.net

Etienne Faye


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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