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BRION GYSIN / IAC

“He was completely enigmatic, but he was completely himself”
W. S. Burroughs

Et Burroughs savait de quoi il parlait… Les institutions qui se chargent de mettre en scène l’histoire de l’art ont fort à faire avec le travail de Gysin. Enfin, “travail” semble ici un terme un peu déplacé, car rien n’indique que Gysin travaillait, mais tout porte à croire qu’il vivait plutôt une curiosité laborieuse sans frein, jusqu’à l’oubli de soi, la perte décidée et totale de contrôle avec une rigueur de derviche tourneur. La déclaration de l’auteur du Festin nu qui chapeaute cet article est diffusée sur un écran mural dans une des salles de l’institut d’Art contemporain de Villeurbanne, qui présente cette exposition conçue par Laura Hoptman pour le New Museum de New York. À la fin des années 1950, Brion Gysin se retrouve au Beat Hôtel à Paris avec un groupe d’artistes trempés dans les psychotropes, où personne ne semble se soucier de mourir en bonne santé. C’est pourtant là, selon la légende, dans l’épais brouillard des volutes bleutées des chambres déglinguées de l’établissement hôtelier tenu par M. et Mme Rachou, que les 2 artistes (Burroughs et Gysin) commencent à développer la technique du cut-up. Technique géniale et fraîche consistant à juxtaposer, après découpage, des fragments de textes, de phrases, de mots, pour la fabrique de nouveaux textes, de nouvelles unités de sens et de sons. Si vous avez une paire de ciseaux sous la main, vous pouvez commencer ici, et si vous avez définitivement abandonné le manuel pour le virtuel, vous pouvez cliquer sur www.languageisavirus.com et vous lancer dans le cut-up et autre fabrique automatique de poèmes et d’images. Gysin et Burroughs iront d’ailleurs bien au-delà des textes, avec des compositions organisant ou désorganisant (à vous d’en juger) textes, syllabes, photographies, encre de Chine. Gysin compile collages et superpositions qui créent une syntaxe visuelle et nous offre la possibilité d’une lecture différente de l’image et du mot, du signe et de la trame qui le soutient. On a tour à tour l’impression de découvrir un instantané de l’intérieur d’un tiroir de bureau ouvert précipitamment où gisent côte à côte, l’un sur l’autre, dessins, traits, photos déchirées, fragments de lettres. Le fatras signifiant d’une pensée saisie à un instant donné. La logique linéaire en prend un sérieux coup au profit d’une captation de l’agitation mentale de l’auteur. Débarrassé de la narration et du récit, Gysin nous emmène dans les méandres de sa matière grise et trouve sans conteste sa place dans la cosmogonie du Laboratoire Espace Cerveau initié par Ann Veronica Janssens et Nathalie Ergino à l’IAC depuis juin 2009. La perception de la réalité ou plutôt des réalités fonctionne comme une série de clins d’œil. Bien sûr, couper n’est pas jouer, bien sûr, le diéthylamide de l’acide lysergique (LSD), l’opium et ses dérivés, le haschisch ne sont pas des élixirs de génie, mais de cela l’aïeul Charles Baudelaire nous avait prévenus dans ses Paradis artificiels : un imbécile défoncé est encore plus imbécile. Les drogues, bien connues des artistes pour décupler les potentiels, finissent régulièrement par ravager ceux qui ne parviennent pas à s’en dégager. Les fils de la Beat Generation, le club des 27 (Hendrix, Morrison, Joplin, Jones, jusqu’à Cobain, propriétaire d’une dream machine) ont payé le prix lourd à 27 ans, et de toutes les figures que l’on voit défiler ou être évoquées dans l’excellent documentaire de Nik Sheehan, Flicker, diffusé à l’IAC dans le container du Laboratoire Espace Cerveau, Iggy Pop, le survivant, n’est pas le dernier à nous donner l’irrésistible envie de se coller à la masterpiece de Gysin, cette Dream Machine. Évidemment, qui ne s’est pas un jour ou une nuit abandonné les yeux fermés à la lumière intermittente, clignotante (flicking light), assis dans une voiture roulant sous les platanes ou sous les lampadaires, dans une douce rêverie stroboscopique ? Mais voilà, Gysin n’a rien lâché de ce flash-là, et tout de go en a parlé au compagnon de Burroughs, Ian Sommerville, mathématicien lui aussi amarré sur le quai du Beat Hôtel. Et hop ils fabriquent la machine en question autour de laquelle vous pouvez venir tripper avec votre grand-père (celui qui ne s’est jamais résolu à jeter son shilom) assis sur un coussin à l’IAC pour expérimenter les yeux fermés le pouvoir psychotropique d’une œuvre d’art cinétique. Si le Modulateur espace-lumière de Laszlo Moholy-Nagy créé 40 ans auparavant semble en bonne place dans la généalogie de ce type d’œuvre, il y a là une différence de taille : regarder une œuvre plastique les yeux fermés. Mort de l’image tableau, naissance de l’image cerveau ? Bref, Gysin appuie sur le bouton de l’hallucination visuelle, et les vidéastes adeptes du flicker effect sur Final Cut peuvent venir s’en mettre plein les mirettes dans la salle de projection qui jouxte la Dream Machine. Vous pouvez également, pour vous échauffer avant de venir visiter l’expo, relire la poésie de Tzara, de Picabia, de Ginsberg, les romans de Kerouac et de Burroughs, en écoutant l’album Brian Jones presents The Pipes of Pan at Jajouka (Gysin guidera Jones au Maroc pour rencontrer ces musiciens). Ou plus facilement laissez-vous bercer par Continental Drift sur l’album Steel Wheels des Stones, à moins que vous ne préfériez suivre les circonvolutions géniales du saxophone soprano de Steve Lacy, qui a régulièrement collaboré avec Gysin. Mais John Geiger vous aura prévenu dans le titre de la biographie qu’il consacre à l’artiste : Nothing is true, everything is permitted.

“Brion Gysin : Dream Machine”, du 16 octobre au 28 novembre En même temps, même lieu : “Kiss my Mondialisation par Jean-Charles Massera”

Laurent Mulot


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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