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GENEVIÈVE BRISAC
Écrivaine, essayiste et éditrice, Geneviève Brisac vient de faire paraître un dernier livre très émouvant (Une année avec mon père, éd. de l’Olivier) dans lequel elle raconte les moments passés, 4 saisons durant, avec son père avant sa mort. Elle est également invitée à débattre, lors des prochaines Assises internationales du roman, autour du thème “Dire et ne pas dire : l’au-tocensure”. Un sujet qui, connecté à son œuvre, sert de point de départ à notre entretien.
À vous lire, on peut se demander si l’autocensure a seulement un sens pour vous ?
Pas vraiment… Je me vois mal consciemment m’autocensurer en raison de quelque bienséance que ce soit. Ensuite, il peut effectivement y avoir des choix, d’écrire ou de ne pas écrire telle ou telle chose. Quant à l’au-tocensure inconsciente, c’est par définition difficile d’en parler.
Et si on évoque la seconde vie telle que Virginia Woolf l’entendait et telle que vous l’entendez (référence à votre livre 52 ou la Seconde Vie paru en 2007), la seconde vie, donc, c’est certainement s’encoura-ger à dire plutôt que ne pas dire ?
Bien sûr. En l’espèce, l’écriture, c’est tenter d’observer sans relâche et de formuler la matière d’une désillusion, mettre sur le papier cette seconde vie qui se déroule derrière la vie officielle, mélanger ce qui fait rire et ce qui fait pleurer… C’est ce que préconisait Virginia Woolf et c’est mon propos depuis toujours.
Concernant votre dernier livre, on a l’impression qu’il y a le dire que vous couchez sur papier et le ne pas dire qui fleure comme suggéré entre vos lignes…
Lorsque vous avez vécu, par exemple, quelque chose d’atroce, vous aurez beaucoup de mal à le raconter ; ce n’est pas de l’autocensure, mais de la difficulté à dire ce qui vous a fait vraiment du mal. Mais, pour vous répondre autrement, j’ai envie de vous rapporter les propos de Madeleine Renaud alors qu’elle jouait une pièce de Marguerite Duras, simplement parce que je pense qu’il y a beaucoup de similitudes entre le travail des comédiens et celui des écrivains. Elle disait en l’occurrence que pour susciter de l’émotion chez les spectateurs (et c’est le but de l’écrivain avec ses lecteurs) il faut éviter de la manifester. Si vous poussez des hurlements de vautour, les gens seront atterrés, mais pas émus. Il faut ainsi retenir ses sentiments, les transformer, les condenser pour en faire une sorte d’élixir. C’est la façon de concevoir l’écriture qu’épousaient Salinger, Woolf, Kafka, Proust et tant d’autres ; et c’est celle que j’ai adoptée.
Vous écrivez : “L’écriture est un effort pour s’approcher de la ligne frontière que le secret le plus intime trace autour de lui, et la violer équivaudrait à une autodestruction.”
Oui, c’est assez bien formulé… (Rires.) Chaque être humain a nécessairement sa part de secret en lui, et s’en approcher trop, c’est risquer l’anéantissement et la folie. Et c’est déjà arrivé, parce que l’écriture a vraiment à voir avec la folie.
On rejoint l’univers d’écrivains tel Antonin Artaud ?
Certainement. Artaud qui affirmait que la création est un acte de guerre contre la nature, contre le destin, contre la mort
L’autocensure n’est finalement qu’une question qui a à voir avec l’intime ?
Peut-être bien. Qu’est-ce que le “dire” et qu’est-ce que le “ne pas dire”, voilà des questions auxquelles nous devrons tenter de répondre durant les Assises.
Vous insistez dans votre livre sur le défi prométhéen de Véronique Aubouy lorsqu’elle filme la lecture par différentes personnes d’À la recherche du temps perdu… Compte tenu des souvenirs, de lieux, d’instants privilégiés et de sentiments que vous évoquez par ailleurs, je me demandais si l’acte d’écrire ne consistait pas seulement en une recherche constante du temps perdu ?
Sûrement. Et ce livre est délibérément écrit au présent alors qu’il aurait pu être écrit au passé. Parce que c’est le présent de l’absence de mon père que je convoque. Et en l’écrivant au présent, le temps passé est retrouvé. Ce passé qui ne passe pas.
Le temps retrouvé n’est pas forcément noir ou nostalgique, c’est aussi celui que l’on a passé entre Girls at the Pub (titre d’une de vos nouvelles). La recherche prend alors le parti du rire ?
Oui. Proust avait d’ailleurs énormément d’humour, Kafka comme Chaplin manifestaient un sens de la dérision formidable face à l’ironie du destin, et Virginia Woolf était bidonnante. Je crois ainsi qu’il faut rire des choses absurdes qui nous arrivent, sinon il est difficile de construire une œuvre. Je franchis le pas qui mène de la Seconde Vie au Deuxième Sexe. Vous qui aviez interviewé Simone de Beauvoir il y a quelques années, comment appréciez-vous les luttes féministes aujourd’hui ? Ces luttes ont actuellement du mal à se faire jour, alors que la période est plutôt réac et qu’il me semble que l’on était beaucoup plus libre il y a 30 ans et plus. Je sais néanmoins que le journal Elle prépare des états généraux des femmes pour ce mois de mai, quelque 40 ans après… Quoi qu’il en soit, si l’on se penche aujourd’hui sur les questions de salaires, de droits ou d’image de la femme dans les médias (etc.), j’ai l’impres-sion que l’on a plutôt reculé qu’avancé depuis les beaux jours du féminisme. Il est sûrement temps de relire Le Deuxième Sexe. Simone de Beauvoir manquait certes singulièrement d’humour, mais c’était un cerveau à la mécanique formidablement huilée.
Les médias ont peu parlé de la fermeture des plannings familiaux. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
C’est comme la suppression de postes dans les écoles, ce n’est ni spectaculaire ni glamour. Malheureusement.
Quelques mots sur vos livres de chevet et sur ceux toujours en bonne place dans votre bibliothèque ?
En ce moment, je lis et relis Salinger, qui, à l’instar de Truman Capote, est un écrivain d’une richesse inouïe. Sinon, vous l’aurez compris, Proust, Woolf et Kafka m’accompagnent souvent de partout.
Quels sont vos projets ?
J’en ai beaucoup, dont quelques-uns à Lyon, justement. C’est d’abord ce texte que je vais écrire autour d’une œuvre du musée des Beaux-Arts et que je lirai sur place [ndlr : le 30 mai] lors d’un déjeuner organisé pendant les Assises. Et puis j’ai un projet avec Jean Lacornerie, du Théâtre de la Renaissance à Oullins, autour d’un opéra… En toute modestie, j’aime bien faire des choses dont je n’ai pas l’habitude.
Assises Internationales du roman, du 24 au 30 mai aux Subsistances, 04 78 39 10 02 Geneviève Brisac le 28 mai à 15h à la Maison du livre de l'image et du son, le 30 mai à 10h au Musée des Beaux-Arts et à 14h aux Subsistances Une année avec mon père , Editions de l'Olivier, 16€ Les filles sont au café, Points/Seuil, 7€ www.genevievebrisac.com
Laurent Zine
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