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CLARA ARNAUD
Clara Arnaud a 21 ans au moment où elle entreprend ce long voyage de 7 mois à travers une Chine hors des sentiers touristiques. Un voyage rude où la solitude et les grands espaces sont le point central. Il y a heureusement les belles rencontres avec les peuples ouïghours et tibétains qui rythment le récit. Dans la lignée des écrivains voyageurs, Clara Arnaud nous livre un récit superbement écrit et d’une grande humanité.
Qu’est-ce qui amène une jeune femme de 21 ans à choisir un voyage aussi difficile ?
La passion pour les grands espaces a été sans conteste une de mes plus grandes motivations. Je voulais me confronter au vide et à la solitude de ces immensités, je voulais renouer avec la lenteur et sentir chacun de mes pas dans le sol. Ce voyage procédait d’une volonté d’“être” pleinement au monde. Et j’avais envie de renverser le regard contemporain sur la Chine, en abordant cet immense pays par ses marges, ses déserts et ses hauts plateaux. Je me disais : “Et si c’était là qu’il y avait quelque chose à comprendre ? Et si l’on regardait la Chine de l’autre côté, sans l’appréhender par la côte est, la croissance infernale des grandes villes ; et si les laissés-pour-compte, les minorités, les vides de la carte chinoise pouvaient nous être riches d’enseignements ?” Enfin, voyager avec des chevaux et en solitaire était un moyen d’être dans le plus grand dépouillement tout en étant au plus près de la nature et de la vie sauvage. Je rêvais de mener à bien une telle expérience. À vivre avec les chevaux, on finit par se fondre dans ces immensités. Voilà ce qui, au-delà de son exigence, a motivé ce voyage. Il n’a jamais été question de faire quelque chose de difficile pour le défi sportif ou psychologique, mais d’entamer une forme de recherche de soi et de l’autre à travers la Chine des confins. La difficulté pour elle-même ne m’intéresse pas, seul m’intéresse ce qui émerge lorsqu’on arrive à se hisser au-delà de la peur, la solitude, la méfiance, l’habitude.
Seule et femme dans des contrées austères loin de tout et dans un pays à cette époque sous tension, c’était évidemment un pari très difficile ?
C’était un pari osé. La police était à cran à l’heure des JO de Beijing, j’étais évidemment incroyablement vulnérable, et surtout, du haut de mes 21 ans, je n’avais pas une expérience exhaustive du malheur de la cruauté humaine. Le terme “pari”, au sens pascalien, y convient bien. Il me fallait tenter l’aventure, j’avais cette soif de partir, d’aller toucher du doigt le lointain, et même en cas d’échec je savais que j’aurais beaucoup appris. C’était donc un pari pour lequel il n’y avait rien à perdre. Et être une jeune femme n’a pas joué qu’en ma défaveur, je savais aussi profiter de mon apparence de vulnérabilité pour me placer sous la protection des mères de famille, des chefs de village, des moines : c’était aussi un passeport. La tension, je l’ai ressentie à chaque instant, je l’ai appréhendée dans toute sa complexité. Il n’est pas facile en revenant de raconter ce que l’on a vu. Dire que la plupart des Tibétains sont plus affectés par les politiques agraires du gouvernement chinois que par l’atteinte à une liberté d’expression que peu revendiquent passe mal en France. Cette tension-là, il faut la vivre pour la comprendre, et avec mes chevaux j’étais plus proche des préoccupations des paysans et éleveurs. Tout cela pour dire que oui, j’étais soumise à des pressions psychologiques, politiques, humaines, en permanence.
Vous faites plusieurs fois référence à Nicolas Bouvier, et vous vous inscrivez dans cette tradition des écrivains voyageurs. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre motivation à relater cette aventure et sur votre rapport à l’écriture ?
Ce que j’aime dans l’écriture de Nicolas Bouvier, c’est la qualité de son regard, cette manière très gracieuse de contempler le monde. Lui non plus n’était pas dans le défi. C’est très prétentieux de vouloir défier les éléments ; chercher à les contempler est beaucoup plus humble. En ce sens, c’est quelqu’un que j’admire. Cependant, je ne lis pas tellement de littérature de voyage, à quelques rares exceptions près comme Nicolas Bouvier, je reproche à beaucoup de livres de voyage d’avoir une écriture qui paradoxalement ne fait pas beaucoup voyager. J’ai essayé en écrivant de m’affranchir du quotidien, en tirant de chaque journée ce qui me semblait constructif, une image, une rencontre, une sensation. L’écriture a dès le départ fait partie intégrante du voyage, je ne pouvais pas le concevoir sans. C’était à la fois un moyen de salut dans les situations de solitude les plus douloureuses, et une manière de transmettre ce que je voyais, de témoigner. En dernier lieu, c’était un moyen de donner de la poésie à des réalités – politiques, physiques, géographiques – difficiles et parfois sombres. Quant à m’inscrire dans une tradition, ce n’est pas à moi de le dire, je suis encore très jeune et je n’ai pas beaucoup vécu, il me faudra des années pour pouvoir aspirer à m’inscrire dans un sillon !
On sent en vous une force, un entêtement, il en faut sûrement beaucoup pour un tel périple. On devine des moments d’abattement moral et physique. Dans ces moments-là, vous vous ressourcez comment pour poursuivre ?
La clé résidait toujours dans les chevaux. En cas d’abattement, ils étaient là, à quelques mètres de moi, et j’avais une responsabilité. Non pas morale, mais une responsabilité que j’avais contractée vis-à-vis d’eux en me plaçant en chef de troupeau. J’étais le leader, ils me suivaient où que j’aille, et en contrepartie je me devais de les protéger. Ce contrat implicite m’a aidée à braver les difficultés. En outre, il faut bien s’imaginer que dans les pires moments je n’avais de toute façon pas le choix : pas de route, de moyen de communication, aucune balise de secours, rien. J’étais seule, et il s’agissait d’avancer pour trouver la sécurité. Dans ces cas-là, on se révèle fort, bien plus qu’on ne l’aurait cru. Il est certain que mon entêtement m’a permis d’avancer, je ne lâche jamais prise, c’est un défaut et une qualité. Je suis quelqu’un qui s’accroche.
Il y a de multiples rencontres lors de ce voyage. Elles sont le ciment de ces longs mois ?
Elles en sont le ciment, elles sont aussi mes repères : je n’ai plus d’idée des dates, mais me souviens des gens avec une immense précision. J’écrivais beaucoup sur ces rencontres, qui ont ensuite constitué un des matériaux d’écriture. Elles étaient tout à la fois : une délivrance de la solitude, un salut, un moment de grâce. C’est exactement ce que j’étais venue chercher en route : réaliser la petitesse de l’humain dans l’immensité, pour redonner de la valeur à chaque rencontre. Au quotidien, en ville, les hommes se croient grands et font peu de cas des autres. C’est l’inverse en voyage dans ce genre d’espaces, vous vous sentez petit et fragile, et accordez à la rencontre toute sa valeur. Après 3 jours à n’avoir croisé personne sur le plateau tibétain, on se délecte d’un sourire ! Et puis, j’étais venue voir ce que ces gens avaient à m’apprendre, ils étaient ma raison d’avancer. J’ai fait quelques rencontres miraculeuses que je relate, Ahmat, le gardien du temple de Madoi, la jeune fille à qui j’ai offert mon cheval, Micka… Ce sont des moments très intenses que j’ai partagés avec ces gens, je ne les oublierai pas.
Après ce livre, avez-vous un autre projet de voyage ?
Vous associez voyage et livre, à raison peut-être. Ce livre est le fruit d’un voyage, il se pourrait bien que j’écrive aussi sans voyager. J’ai d’autres départs en tête, l’Asie centrale à court terme et pour une plus petite durée. Et de nouveau la Chine, la Mongolie, l’Himalaya, je n’en ai pas fini de revenir dans cette Asie centrale au sens très large, celle qui va du Caucase à l’Altaï en passant par l’Himalaya et culmine au Tibet. Elle me fascine et me fait rêver. Je repars cet été marcher au Tadjikistan. La marche demeure le meilleur moyen de voir et vivre un espace.
Sur les chemins de Chine, éd. Gaïa, 244 pages, 20€
Bruno Pin
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