“SCÉNOGRAPHIES”
Durant sa période de rénovation et avant sa réouverture en 2012, le musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Valence lance un cycle d’expositions hors les murs autour de sa collection, en association avec différents partenaires locaux et régionaux. Plus qu’une présentation des collections, ce projet souhaite mettre en perspective œuvres historiques et créations contemporaines (issues du fonds régional d’Art contemporain – institut d’Art contemporain de Villeurbanne), dans une sélection orientée par des questionnements qui travaillent l’art, par-delà les médiums et les époques.
C’est à partir des œuvres d’un artiste du XVIIIe siècle, Hubert Robert (dont le musée détient l’une des plus importantes collections d’Europe), que “Scénographies” est devenu le thème conducteur d’un parcours entre 8 lieux. Si le nom d’Hubert Robert évoque les ruines, omniprésentes dans sa peinture et dans ses dessins, il renvoie surtout à la position du spectateur face à une réalité composite et éphémère. Une profondeur de l’œuvre dépassant la représentation, que Diderot évoquait déjà face aux peintures de l’artiste, au Salon de 1767 : “Les idées que les ruines éveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m’entourent m’annoncent une fin et me résignent à celle qui m’attend.” Le projet “Scénographies” est ainsi construit autour d’œuvres anciennes et contemporaines choisies parce qu’elles se posent en scénographies, c’est-à-dire comme fondations de possibles constructions, pour un spectateur émancipé de toute place assignée et amené à reconsidérer sa propre condition. Si le propos est porteur, le souci de pédagogie qui entoure le projet en amoindrit cependant la dimension pragmatique. Nous saisissons comment toutes ces œuvres peuvent introduire la notion de scénographie, mais nous en faisons rarement l’expérience, en particulier là où se trouve la singularité du projet, la relation dialogique des œuvres dans un contexte extra-muséal. D’où l’impression d’une dissémination d’œuvres dans la ville voulant donner corps à un thème qui permet d’en associer une quantité d’autres. Autant de prétextes qui autorisent la réunion de pièces autour de motifs communs (nature, ruines, architectures, décors, vanités, points de vue…) ou leur introduction dans certains sites patrimoniaux. Mais ce n’est pas seulement en déplaçant l’œuvre d’un contexte artistique que l’on en interroge l’expérience. Ainsi, très vite, le dialogue des collections et des lieux tourne à une sage cohabitation. Et nous regrettons que cet événement ne fût pas plutôt l’occasion de pousser un peu plus loin la question du dispositif, inhérente à celle de la scénographie. Ce qui aurait certainement permis de rendre la proposition plus habitable pour le visiteur. Quelques exceptions sont cependant à souligner, comme la troublante rencontre qui se joue dans l’ancienne Bourse du travail. S’y déploie au sol la surface ondulante de Can I crash here de Philippe Decrauzat, dont l’effet cinétique nous déstabilise dès que nous pénétrons dans le lieu. Notre regard se raccroche à une étrange barrière (la sculpture One, Two, Three, Four, Five, Six du même artiste) ou aux motifs d’une mosaïque du Ier siècle avant notre ère. L’ensemble forme le décor d’une expérience perceptive en noir et blanc résistant à toute inscription dans le temps et l’espace. Mais le plus souvent, sur l’ensemble du parcours, c’est lorsque la volonté de dialogue s’efface que l’expérience des œuvres et des scénographies commence. Au Lux, Mise à flot (la maquette) de Saâdane Afif est une impressionnante réplique du Creux de l’enfer, le centre d’Art contemporain de Thiers, qui, dans un retournement, est envahie par son environnement, l’eau de ce torrent lui apportant intensités physique et historique. Les lieux ainsi reconsidérés, ouverts et démultipliés mettent à l’épreuve la perception du spectateur. Tout comme les photographies Rome Ruins et l’assourdissant film Two Generators de Rodney Graham, qui font se rejoindre l’expérience du paysage et celle des dispositifs techniques nous permettant de représenter. À partir de l’existant, les artistes inventent une grammaire qui donne naissance à de nouvelles formes et génèrent de nouveaux espaces, des scénographies. Ces dernières ne nous installent pas dans des représentations figées, mais les mettent au contraire en crise pour établir une relation active entre le regardeur et le regardé, qui deviennent alors les éléments d’un même espace-temps de la (re)présentation. Immanquable, l’œuvre de Dan Graham exposée à Art 3 résonne à cet égard tel un manifeste du dispositif scénographique et d’une perception comme moment de structuration toujours incertain. Souhaitant sortir d’un contexte muséal classique, la proposition “Scénographies” tend à défaire la relation du spectateur au tableau pour l’impliquer à “faire tableau”. Si elle n’y parvient que partiellement, elle reste l’occasion de découvrir ou redécouvrir quelques pièces fortes qui donnent son relief à l’événement.
“Scénographies – De Dan Graham à Hubert Robert”, divers lieux, Valence, jusqu’au 28 juin, www.musee-valence.org
Florence Meyssonnier
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