FRANÇOIS MASPERO
ET LES PAYSAGES HUMAINS
À l’occasion du cinquantenaire de la création des éditions Maspero, la Maison des passages et la librairie À plus d’un titre présentent conjointement au musée de l’Imprimerie, jusqu’au 15 novembre, une exposition baptisée “François Maspero et les paysages humains”, consacrée à l’ensemble de l’œuvre de cet homme de lettres engagé s’il en est, successivement journaliste, libraire, éditeur, traducteur, essayiste et écrivain. Un grand homme, autant par la taille que par l’humilité de tous les instants, libre-penseur et foncièrement humaniste, et dont la trajectoire nous inspire rétrospectivement, aujourd’hui, un profond respect mêlé d’exemplarité.
“Puisse-t-il seulement, le temps, malgré l’usure des ans, me laisser, nous laisser à tous de quoi nous imprégner encore des paysages humains.” Ainsi François Maspero concluait-il Les Abeilles et la Guêpe (Seuil, 2002), et cette aspiration nous semble aujourd’hui parfaitement illustrer la “philosophie d’une vie” ; celle d’un humaniste qui aura fait sienne l’ambition – “Plutôt que de regarder, dire : ça me regarde !” – et dont seul le temps pourrait en l’occurrence freiner les ardeurs. S’imprégner des paysages humains pour en rendre compte. Des siens comme ceux des autres. Les contempler à des milliers de kilomètres ou tout près d’ici. Dans le passé comme au présent. Chercher l’essence de la dignité humaine au beau milieu de l’indicible, alors que l’homme est devenu un loup pour l’homme (1939-1945). Et ce, malgré de profondes cicatrices personnelles, des désillusions ensuite sûrement, mais jamais nul découragement. Discerner ces paysages humains engloutis dans des conflits inhumains, avant-hier en Algérie lors d’une guerre qui ne disait pas son nom, hier en Bosnie sous les bombes à Sarajevo, aujourd’hui en Palestine où l’on construit de nouveaux murs de la honte, et demain là où cet éternel voyageur concerné ira poser son regard. Sans fard, mais jamais sans espoir. S’intéresser à l’homme plutôt qu’aux théories. Le rencontrer au-delà des frontières, qu’elles soient intellectuelles ou bien réelles. Rayer volontairement anonymat et indifférence de son dictionnaire. Témoigner de la “petite vie des petites gens”, pourtant ordinairement extraordinaires, mais perdus dans la tourmente de nationalismes outranciers qui auront défiguré le siècle dernier et qui ponctuent le devenir du suivant. La petite histoire imbriquée dans la grande. Celle du voisin cet étranger ; celui du RER ou du bled d’à côté, celui de la lointaine banlieue ou de proches Balkans, comme pour inlassablement tenter de construire des passerelles entre les êtres. Trop souvent étrangers les uns aux autres, parce que naviguant à vue dans un océan d’incompréhension mutuelle. Bâtir des passerelles, comme il a su aussi le faire entre l’éditeur qu’il fut et ses auteurs, entre l’écrivain qu’il est et ses lecteurs. Le travail de toute une vie. La façon de faire constamment en accord avec la pensée et les écrits, et c’est suffisamment rare pour être ici enregistré. Sauf que François Maspero, lisant ces lignes, serait forcément mal à l’aise, adversaire qu’il reste des grandes formules toutes faites et souvent vides de sens, et du pseudo-pouvoir que son statut de penseur serait censé lui conférer.
Cependant, et puisque nous parlions d’exemplarité, rappelons-nous simplement que Maspero l’écrivain nous invite tout au long de son œuvre à surtout ne rien prendre pour argent comptant, surtout lorsqu’il est question de l’histoire en marche. Alors que l’Europe des nations aurait tendance à vouloir effacer les paysages humains de sa propre mémoire. “Le XXe siècle aura été celui du repli sur les nationalismes et du bouclage des frontières… Aujourd’hui, nous avons Internet, mais les frontières n’ont jamais été aussi imperméables. La chute du Mur n’a rien réglé. L’Est n’empêche plus de voyager ; c’est l’Ouest, désormais, qui pratique le Mur efficace des visas… Et c’est parce que je suis patriote que je hais les nationalismes. Aimer son pays, c’est exiger de lui ce qu’il peut donner de meilleur. Que la France ne se trahisse pas. J’ai milité contre les guerres d’Indochine et d’Algérie, parce que j’avais le sentiment de la trahison totale de notre Déclaration des droits de l’homme, et de la Résistance.” (Extraits d’entretien in Regards.) La France, partie intégrante d’une Europe hermétique qui acceptera en son sein une énième purification ethnique dans les Balkans et qui laissera ensuite à ses portes (espace Schengen) “les ex-habitants de l’ex-Yougoslavie” (lire Balkans-Transit, Seuil, 1997). Né en 1932, François Maspero aura payé un lourd tribut à cette Europe des nations, en perdant son père et son frère lors de la 2e guerre mondiale. Et ce passé tragique qui le poursuivra toute sa vie, il choisira de le prendre à bras-le-corps, a fortiori dans ses livres. Dès 1984 et Le Sourire du chat, chacun de ses ouvrages comportera en effet (et inévitablement, selon lui) des éléments autobiographiques. Cherchant constamment à traduire la réalité de paysages humains, à commencer par les siens, enfouis dans son enfance ou croisés au hasard des chemins d’une vie. Entre-temps, il aura ouvert en 1958 la librairie La Joie de lire, dans le Quartier latin, un an avant de fonder les éditions qui porteront son nom. Et qui deviendront La Découverte en 1982, alors qu’il abandonnera ses parts pour un franc symbolique. Nous ne nous appesantirons pas sur cette période 19581982, puisque ce sera justement l’objet de l’exposition, mais sachez néanmoins que la maison des éditions Maspero fut, pendant les années 1960 et 1970, un véritable épicentre pour la diffusion d’idées (d’abord anticoloniales, puis, disons, à gauche toute !) et de livres (parfois interdits) alors que des générations de femmes et d’hommes s’es-sayaient à la transformation du monde. Un combat évidemment toujours d’actualité. Au printemps paraissait Des saisons au bord de la mer (Seuil, mars 2009), le dernier ouvrage de François Maspero, qui nous ramène à l’enfance avec beaucoup d’émotion. Celle d’un jeune garçon contemplant avec son grand frère les falaises anglaises perchées de l’autre côté de la Manche, et celle d’une petite fille scrutant de sa maison au cœur d’une île l’envol des fous de Bassan au-dessus de la mer. Et l’on devine que l’auteur évoque sa propre enfance avant celle de sa descendance. Le monde selon François Maspero, débarrassé du superflu et dans lequel il est encore permis (et conseillé) de rêver. En s’imprégnant de paysages humains.
“François Maspero et les paysages humains”, exposition jusqu'au 15 novembre au musée de l’Imprimerie, 13, rue de la Poulaillerie, Lyon 2e, 04 78 37 65 98
Laurent Zine
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