THÉRÈSE RAQUIN
par Philippe Faure
Philippe Faure est comédien, metteur en scène, il est même écrivain et directeur du Théâtre de la Croix-Rousse. Pour continuer dans les chiffres, il présente cette année 5 spectacles de son cru : d’abord son dernier one-man-show, Maman j’ai peur dans le noir, c’était le mois dernier ; il reprend Thérèse Raquin en octobre, puis La Petite Fille aux allumettes en décembre, Le Malade imaginaire en janvier, et On ne badine pas avec l’amour en février… C’est à se demander si ce monsieur marche à la Wonder. Parmi les choses qui fâchent, il faut évoquer ce label “Scène nationale” auquel le lieu prétendait en toute raison depuis 2 ans, et surtout depuis qu’un ministre en avait fait la promesse. Cette année, le Théâtre a donc dû renoncer à cette reconnaissance nationale, pourtant il continue sa politique de programmation ambitieuse, parfois osée, avec des metteurs en scène remarquables et des comédiens superbes. Ce mois-ci, donc, Philippe Faure adapte et met en scène Thérèse Raquin, le roman de Zola. Cette œuvre étonnante, qui fit la gloire de son auteur en 1867, n’a pas fini, aujourd’hui, de sentir le soufre, ou plutôt le salpêtre. Car c’est dans une ambiance humide, lourde, que se déroule cette histoire. C’est le drame absolu du désir fou, 2 corps mis en présence, qui s’aimantent et qui détruisent tout autour d’eux. Madame veuve Raquin abrite son fils Camille, un homme malingre, gentil, un peu trop, et Thérèse, la fille de sa sœur, sous son toit. Elle les a élevés tous les deux, puis les a mariés. L’ambiance n’est pas à la gaudriole ou à la rigolade, c’est une famille tranquille, réglée. Mais Camille, un jour, accueille Laurent, un vieux copain perdu de vue, le présente à sa femme. Les comédiens, qu’on a vus s’enferrer l’an dernier dans une Petite Fille aux allumettes sans émoi, sont ici magnifiques. Ils resplendissent de désir, de noirceur, je n’oublierai pas cette violence, si bellement incarnée. L’incandescence du texte entièrement réécrit par Philippe Faure atteint certain paroxysme dans le meurtre de Camille, mais en vérité, jusque-là, le spectateur n’a pas souvent eu l’occa-sion de souffler. Dans une ambiance de roman fantastique, c’est une terreur qui s’insinue, et le sentiment d’un dénouement inexorable. Après le meurtre, une autre pièce commence, avec des moments moins intenses. Pourtant, une inextinguible rage continue d’habiter Thérèse et Laurent, une rage qu’ils vont chacun retourner contre l’autre.
Rencontre avec Philippe Faure.
Thérèse Raquin, c’est une reprise ?
C’est plutôt une nouvelle création. En vérité, la 1re fois, j’ai eu le sentiment de monter cette pièce dans une semi-inconscience, et c’est pourquoi il me fallait la remonter, cette fois, en toute lucidité. À l’époque, c’était comme si je ne comprenais pas cette histoire alors que je la ressentais de toutes mes fibres. Je me souviens que l’écriture de cette pièce a été facile, très rapide. Le roman m’a fasciné immédiatement. Les corps y sont comme de petites embarcations sur un océan noir et déchaîné, c’est d’une violence extraordinaire, cette électricité entre Thérèse et Laurent. Zola, pour traduire la démence de leurs rapports, ose tout. Il monte, selon ses propres termes, une “expérience scientifique”, et pourtant il écrit le désir, puis la haine, la répulsion, le dégoût, avec une grâce incroyable. Une scène que j’aime particulièrement, c’est ce sursaut de Camille, cet homme chétif qui, avant de mourir noyé, resurgit avec force des flots pour mordre le cou de son meurtrier, Laurent. Ensuite, cette plaie ne refermera jamais. Il y a ce côté fantastique du récit, qui cohabite avec une volonté de toujours raisonner, de la part des personnages, et ce, alors qu’ils sont pris dans leur folie… C’est Marie Trintignant et Bertrand Cantat, cette histoire, les corps ont parlé.
Outre ce spectacle, vous allez, cette saison, en montrer 4 autres de votre cru, et par exemple Le Malade imaginaire, où vous faites aussi l’acteur.
J’ai joué ce spectacle un nombre de fois incalculable, un très gros succès, on l’a tourné partout. Mais, à la fin, il y avait cette scène où je faisais semblant de mourir, eh bien je ne supportais plus de la jouer, je devais fermer les yeux mais non, je ne pouvais pas, je les gardais ouverts. L’idée de la mort, même ainsi simulée, me terrifie. Il se trouve que je suis très hypocondriaque. Lorsque le docteur me dit qu’il n’y a pas grand-chose, j’entends : “Il y a quelque chose” et ça développe mon angoisse. Alors, les blouses blanches ont beau me dire : “Lâche-toi un peu, fais confiance”, je cherche toujours à garder le contrôle. Je ne supporte pas l’idée que mon corps ait sa propre vie. Et puis, cette année, j’ai été transfusé en urgence à cause d’une anémie qui aurait pu me provoquer une grosse crise cardiaque, j’aurais pu mourir. Quelques mois après, j’ai été opéré. J’ai souffert le martyre pendant un mois. J’ai perdu 6 ou 7 kilos, que d’ailleurs j’ai bien du mal à reprendre. Alors je me regarde dans la glace et je n’aime pas trop ce que je vois. En fait, il faut se mettre à l’écoute de ton corps, apprendre à décrypter ce qu’il exprime. Et puis, c’est la conclusion de Maman j’ai peur dans le noir, il faut savoir aussi s’oublier, pour être libre.
Vous êtes assez boulimique, tout de même… Un peu égocentrique ?
Les gens qui croient que tu es prétentieux quand toi tu fais ton possible pour te faire aimer, pour créer, donner tout ce que tu peux… On n’est pas des fonctionnaires de la culture, quand même ! Pour la présentation de saison, je me suis déguisé en danseuse, mais c’est notre rôle, les artistes, on le joue, c’est tout, et je le jouerai jusqu’au bout. Au Théâtre de la Croix-Rousse, il n’y a d’ailleurs pas que Philippe Faure. Nous avons le plaisir d’accueillir des gens comme Bruno Meyssat, Philippe Vincent, Philippe Brunel, Laurent Fréchuret… Des metteurs en scène inventifs, avec des univers fort différents et passionnants. Nous aurons également le bonheur de faire venir des têtes d’affiche comme Myriam Boyer ou Romane Bohringer, des gens connus, certes, mais qui ont une trajectoire. Le public nous montre d’ailleurs déjà son enthousiasme, puisque cette année nous établissons notre nouveau record du nombre d’abonnés.
Thérèse Raquin, du 1er au 10 octobre au Théâtre de la Croix-Rousse,
04 72 07 49 49
Étienne Faye
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