Tuer la misère
Mais en musique
Les Endimanchés rencontrent le performeur, musicien, polyglotte et plasticien André Robillard aux Subsistances. La compagnie emmenée par Alexis Forestier, d’abord un groupe de percussionnistes bruitistes, s’est faite compagnie de théâtre en 1993, en s’interro-geant, dixit le metteur en scène, “sur l’émergence de Dada à Zurich”. C’est peut-être ce télescopage des genres, aussi bien que la couleur même de leurs travaux, qui a permis aux Endimanchés, par l’entremise de Charlotte Ranson, de réussir ce miracle de la rencontre. André Robillard est un artiste prolifique, qui crée de multiples formes, d’incroyables objets, un univers patiemment élaboré dans l’enceinte de l’hôpi-tal psychiatrique de Fleury-les-Aubrais. Pour Alexis Forestier, il ne s’agit pas de s’inviter dans le monde de l’artiste découvert par Dubuffet, car c’est bien une rencontre qui a lieu : “Son imaginaire, explique-t-il, nous a simplement mis en mouvement.”
Quelques questions à Alexis Forestier.
Tuer la misère, est-ce que cela ne ressemble pas à un programme politique ?
Tuer la misère est une formule empruntée à André Robillard lui-même, il s’agit donc en 1er lieu de sa propre misère qu’il dit avoir vaincue grâce à la création, à ses inventions plastiques, et qu’il est parvenu à chasser pour se projeter dans un monde transformé, “une vie changée” par la création. André est néanmoins très sensible à la souffrance environnante, à celle qui lui est proche, à l’enfermement psychiatrique par exemple, mais aussi à la misère en ce qu’elle semble être une condition fréquente pour l’homme, “la misère qui tourne tout autour de la planète”. Quand nous parlons de la blessure de l’histoire, c’est que le spectacle a pour toile de fond certaines rumeurs, le bruit du monde de l’après-guerre, sur lequel prend appui, en partie, l’œuvre d’André. Nous avons inclus des poèmes de Paul Celan, qui, pour Charlotte Ranson, témoignent d’une souffrance à la fois intime et beaucoup plus vaste, qui se réfère aux secousses les plus extrêmes et les plus dramatiques de notre histoire contemporaine. Tuer la misère pourrait aussi être une manière de se confronter au réel en ce qu’il a de plus chaotique ; être attentif aux zones de fragilité et d’instabilité qui nous entourent plutôt que d’aller vers ce qui devrait être rassurant ou s’ajuster à ce que l’on attend de l’individu aujourd’hui dans une société policée comme la nôtre. Sans être pour autant programmatique, Tuer la misère est encore une injonction à résister aux positivismes auxquels nous sommes assujettis, aux logiques d’efficacité productivistes, une invitation à scruter la richesse qui se loge dans des zones insoupçonnées, dans des espaces minoritaires et prétendument pauvres…
André Robillard a une superbe phrase : “C’est le machin d’artiste de l’art qui a fait disparaître la misère”…
C’est une logique de bricolage qui parle, le bricolage au sens le plus noble du terme, et qui se loge jusque dans sa parole. “Le machin d’artiste de l’art” contient toutes les potentialités aperçues de la création et devient une fabrique d’outils imparables. Il invente ainsi un dispositif – de véritables machin(e)s de guerre – susceptible de produire de l’ouvert. Il crée autour de lui des ramifications, des possibilités de dégagement, y compris vis-à-vis des conditions d’existence les plus hostiles ou les plus étroitement circonscrites. Le bricolage est venu se loger dans tous les aspects de la vie quotidienne pour la transformer, lui révéler ses trésors les plus souterrains, les plus enfouis. André est aussi passionné par la conquête de l’espace, l’aviation, le lancement des 1ers Spoutnik autour de la Terre, la comète Hale-Bopp, les engins spatiaux et autres objets volants non identifiés. Il décline ces différents motifs indéfiniment pour produire une œuvre graphique et plastique très colorée. Il a aussi l’habitude de voyager et de séjourner sur Mars ou Jupiter par le truchement du rêve, il en rapporte des descriptions étonnantes et surtout une maîtrise parfaite de la langue des Martiens. C’est dans cette même logique qu’il pratique les langues telles que l’allemand ou le russe. Et puis il aime aussi la musique auvergnate.
La musique est-elle un langage commun, un point de rencontre entre vous ?
Nous avons des arrière-plans communs, ou plutôt l’univers musical d’André est en relation directe, immédiate, avec ce que furent les Endimanchés à leurs débuts – vociférations et percussions sauvages, attrait pour les musiques traditionnelles et tendance prononcée à les malmener. Mais, depuis, notre parcours musical s’est déplacé et l’une de mes préoccupations majeures consiste à tenter de mettre en musique des textes littéraires ou poétiques. Ainsi, depuis 6 ans, je poursuis ce travail à partir de textes de Kafka. C’est une recherche qui s’attache essentiellement à suivre la prosodie des textes en étant convaincu que ceux-ci indiqueront toujours une inflexion et un traitement musical particuliers, qui peuvent prendre différentes tournures, mélodiques ou rythmiques, inviter au chant, à la scansion ou à des formes psalmodiées. Des poèmes de Paul Celan et de Paul Klee mis en musique côtoient des pièces musicales d’Eisler et Brecht, des moments de percussion ou d’improvisation vocale d’André. Toute cette dimension musicale est élaborée avec Antonin Rayon, qui, grâce à son savoir musical, à sa curiosité, de même qu’à ses talents de multi-instrumentiste, parvient à déplacer, à transformer, à donner un relief particulier aux musiques “brutes”, non écrites, que je lui propose.
Quelle forme avez-vous adoptée pour la mise en scène ? À quoi doit s’attendre, visuellement, le spectateur ?
À une forme très éclatée, qui procède de la logique du collage, à la manière dont les fusils d’André sont assemblés, où les articulations sont visibles et font partie de la structure, de la proposition elle-même. Nous espérons enfin une forme très libre, oscillant entre une certaine gravité et des séquences où l’absurdité et le grotesque l’emportent – notamment grâce à l’aisance avec laquelle André aime à faire des blagues. L’essentiel étant de trouver un point d’équilibre entre la structure scénique proposée et la manière dont André peut y séjourner, s’y frayer un chemin pour nous emmener à son tour sur ses propres territoires, dans son propre vertige et le transmettre au spectateur.
Du 27 au 31 janvier aux Subsistances, 04 78 39 10 02
Propos recueillis par Étienne Faye
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