“Connaître une méthode, c’est en connaître cent” (Proverbe chinois)
Aurélien Bory a une vie déjà bien remplie. Après des études scientifiques qu’on imagine inachevées (physique et acoustique architecturale) et un diplôme de cinéma, il se découvre une passion pour le jonglage. Il se forme à la scène auprès de Malden Materic au sein du Tattoo Théâtre avant de cofonder, en 1999, la Compagnie 111, avec laquelle il signe une trilogie sur l’espace (IJK, Plan B et Plus ou moins l’infini). Loin de s’arrêter là, il multiplie les projets et collaborations et fédère autour de lui d’autres personnalités artistiques. Tels le metteur en scène américain Phil Soltanoff ou encore son presque alter ego Pierre Rigal (danseur, chorégraphe, également cinéaste et athlète). “[…] Mon collaborateur depuis plus de 5 ans. Nous partageons nos réflexions, nos démarches. Nous fonctionnons très bien ensemble.” Sa 7e et dernière création l’emmène en Chine, à Dalian, où il découvre l’opéra chinois et ses artistes hors pair formés aussi bien au chant, à la danse, à l’art théâtral qu’aux arts martiaux et à l’acrobatie. Inspiré d’un casse-tête chinois qui se décline en multiples combinaisons géométriques, Les Sept Planches de la ruse (qi qiao ban en chinois) met en piste 14 artistes de l’Opéra de Dalian, 2 circassiens et 12 acteurs – dont, fait assez rare pour être noté, 7 sont retraités et âgés de 45 à 58 ans. Il invente un ballet envoûtant et bluffant de prouesse équilibriste, à l’aide d’un tangram géant (ou qi qiao ban, un jeu de solitaire chinois constitué de 7 éléments géométriques, soit 5 triangles, 1 carré et 1 parallélogramme), construisant d’improbables architectures verticales et d’éphémères paysages géométriques sur lesquels les corps glissent, plongent, se hissent, basculent dans un mélange d’arts circassiens, de danse minimaliste, de jeu d’ombres et d’art graphique. Dans une friction perpétuelle entre modernité et tradition, Aurélien Bory s’interroge sur des questions – aussi futiles qu’essentielles – de verticalité, d’équilibre instable, de géométrie de l’espace, d’esthétique, de poésie, de fragilité, mais aussi sur les notions de risque, de jeu, de technicité ou de résistance.
Finalement, à quoi conviez-vous le spectateur ?
À regarder un poème, où il reste de la place vide pour y déployer son imaginaire. C’est un théâtre abstrait dont le lien entre les scènes est organique, physique, mécanique même, mais non dénué de dramaturgie. On peut aussi parler de théâtre de la géométrie (le sujet l’impose), de théâtre du mouvement (mouvement des corps et mouvement des objets), de théâtre de l’espace où la scénographie est centrale. Et pourquoi pas un théâtre tectonique ? Les blocs sur scène se cognant les uns les autres, comme les éléments de ce monde.
Vous jouez ici beaucoup avec le danger. Quel impact cela a-t-il sur l’intensité dramatique du spectacle ?
La suspension. On reste suspendu à une action qu’il est finalement quasi impossible de décrire. Le danger est perçu fortement dans Les Sept Planches de la ruse, car on ne sait jamais comment les énormes pièces vont réagir. Le danger vient de cette inconnue-là. De l’absence de repères. Mais le danger réel ne me plaît pas, c’est sa perception qui m’intéresse.
D’où la notion de performance inhérente à ce danger latent ?
J’aime l’idée que le théâtre est un théâtre d’action. La performance vient de là. Que les choses se réalisent sous nos yeux, un théâtre physique par excellence. C’est ce qui m’a attiré vers le cirque. Mais la performance est toujours associée, dans mes spectacles, à son pendant, la simplicité. Et c’est déjà une performance en soi de faire de l’extraordinaire avec du simple, ou du simple avec de l’extraordinaire.
Pourquoi la Chine ? Pourquoi le tangram ?
L’idée de faire un spectacle en Chine m’attirait, mais ce n’était pas suffisant. Il me fallait une idée pertinente, quelque chose que je ne ferais nulle part ailleurs. Le tangram est chinois et m’a permis d'achever ma réflexion sur la géométrie. Et le lien entre le tangram et la pensée chinoise est très fort, cela donne au spectacle une portée philosophique réelle. Même si le sujet du spectacle n’est pas la Chine. Mais ces acteurs chinois-là sont magnifiques pour ce travail.
Étonnant choix, d’ailleurs, de faire travailler des artistes presque retraités ?
L’idée d’avoir des acteurs de tous âges m’intéressait beaucoup. En particulier les acteurs de 50 ans et plus. Ils continuent à avoir une pratique physique incroyable, ils ont une présence magnifique. Il n’y a qu’en Chine que je pouvais trouver cette qualité. Ces présences âgées nous renvoient à l’ancien, l’ancestral… La Chine est tout de même la plus vieille civilisation encore vivante !
Vous avez travaillé avec des acrobates marocains [cf. Taoub, où il fait se croiser acrobaties marocaines, projections et jeu d’ombres], maintenant avec ces artistes chinois. Que retirez-vous de ces expériences ?
Le désir d’ailleurs, chez moi, n’est pas géographique ni culturel, encore moins ethnique. Je m’intéresse à l’art de la scène, et certains endroits du monde ont développé des pratiques magnifiques, l’acrobatie au Maroc, par exemple, ou bien l’opéra de Pékin en Chine. J’ai voulu saisir ces opportunités, mais sans être intrusif. Même dans ces contextes différents, j’ai toujours poursuivi mon travail, je ne prétends pas modifier le leur. Nous étions alors, de part et d’autre, dans la même situation : moi “décontextualisé” en terre inconnue et eux “décontextualisés” dans le travail que je proposais. C’était honnête, beau, simple.
Peut-on voir un fil conducteur dans votre travail ?
J’espère, même si j’essaie de remettre en question mon écriture à chaque nouveau spectacle ! Je dirais la géométrie dans l’écriture de l’espace et l’humour dans l’écriture de l’action… C’est peut-être simplement ce mélange impossible que j’ai toujours cherché à provoquer.
À regarder votre travail, vous considérez-vous comme un circassien ?
J’ai été jongleur et je le suis toujours, même si je ne lance plus beaucoup d’objets en l’air. Dans Les Sept Planches de la ruse, c’est un peu du jonglage avec des objets énormes, non ?! Mais le terme de “circassien”, je ne sais pas, ça ne me correspond pas très bien. “Metteur en scène” est plus exact.
Que voudriez-vous que le spectateur retienne de vos spectacles ?
Que la beauté peut surgir de n’importe où, n’importe quand. Une fois qu’on sait cela, on reste à l’affût ! Avec Les Sept Planches de la ruse, c’est la poésie de la géométrie qui est montrée, sa puissance aussi, sa beauté…
Anne Huguet
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