Alain Platel
Après Les Vêpres de Monteverdi (Vsprs), Alain Platel, le chorégraphe flamand qu’on ne présente plus, et ses Ballets C de la B s’attellent à une autre grande œuvre de musique religieuse avec la mise en danse de La Passion selon saint Matthieu de Bach. Avec l’une de ses arias les plus célèbres, Erbarme dich, qui donne d’ailleurs son nom au spectacle (Pitié !). À ses côtés, le compositeur complice, Fabrizio Cassol, réorchestre, adapte et surtout écrit une nouvelle version de l’histoire en y greffant ses propres compositions teintées de jazz et d’ambiances manouches, voire plus largement world. “J’avais envie de continuer ce travail autour des thèmes religieux, puis de parler de l’idée du Messie. Nous sommes partis de la musique. Ensuite nous avons fait des associations autour des thèmes qui sont liés, directement ou indirectement, avec le sujet – la souffrance du Christ et sa Passion. Si l’on veut, on peut suivre l’histoire originale de la Passion par la musique. Fabrizio a fait une sélection, mais il en a gardé la chronologie. À côté de ça, il y a une troupe de danseurs qui montrent des choses qui ont à voir directement avec ce sujet. Quand je regarde la pièce, je me dis que c’est surtout l’être humain qu’on voit dans une sorte d’état propre à provoquer certaines émotions au public, enfin je l’es-père”, explique le chorégraphe. Ce sont donc quelque 21 personnes qui prennent possession de la scène, danseurs (10), musiciens et chanteurs (3) confondus, et vont faire revivre à leur manière cette Passion du Christ pas vraiment classique, on s’en doute. Un décor succinct réduit à un mur de planches, un banc en bois et des peaux de bêtes suspendues, une bâche bleue. Ensuite il y a l’orchestre, omniprésent et terriblement prenant. Sans parler, bien évidemment, de la musique de Bach, indémodable et splendide. Enfin les danseurs, prêts à en découdre avec la compassion, le sacrifice, la souffrance, peut-être en filigrane la soif d’amour et de l’autre. Scènes d’ensemble, spasmes, torsions, convulsions, duos saccadés, solos convulsifs : sans surprise, Platel propose une danse tout en tensions, excès et débordements. “C’est sûr que lorsque je regarde ce qui se passe dans le monde… Je continue de considérer la scène comme un espace d’urgence. Sur laquelle des choses très fortes peuvent se passer. Je suis vraiment fasciné par le corps en état hystérique, ça dévoile pour moi des sentiments très profonds. Je crois que ça a toujours été le cas, sauf qu’aujourd’hui je n’ai plus peur de l’affronter plus directement.” Platel fait du Platel, diront d’aucuns, avec sa fameuse danse “bâtarde”, engagée sous la devise maison : “Cette danse s’inscrit dans le monde, le monde nous appartient.” Une danse profondément sensuelle (voire sexuelle), où tout est dans le corps à corps et le chair à chair, au risque, d’ailleurs, d’en gêner certains. “La peau est un élément qui est très présent. Dans la manière dont les gens se touchent, la sensualité qui émane de tous ces danseurs.” Succession de scènes sans réel fil conducteur, ponctuées par ces pics d’in-tensité et ces montées d’adrénaline. “C’est une forme qui fait référence à plein de formes de danse. Qui n’est pas pure, car influencée par le travail et l’expérience de plusieurs personnes différentes, donc de plusieurs corps.” Une danse collective portée par des individualités remarquables, mais où la force du groupe est plus forte que les virtuosités singulières. On le sait, Platel ne laisse guère insensible, on adore ou on déteste, souvent sans demi-mesure. “Je suis toujours heureux de constater qu’il y a une majorité de gens, sans limite d’âge, qui sont très touchés. Il y a néanmoins une partie des gens du public qui ne rentrent pas dedans, qui détestent et qui refusent de voir ce qu’on tente de montrer. Je crois que c’est difficile pour les personnes qui cherchent à regarder le spectacle d’une manière rationnelle, ceux qui vont chercher une histoire à vivre, à comprendre…”
Pitié !, Ballets C de la B, du 25 au 28 février à la Maison de la danse, 04 72 78 18 00 17 et 18 mars au Bel Image (Valence), 04 75 78 41 70
Anne Huguet
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