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John Paul Lepers
LaTéléLibre.fr
a 2 ans

Pour s’en réjouir ou pour le déplorer, le spectateur altermondialisant comme l’irritable tenant de la pensée unique pourraient trouver John Paul Lepers un peu… nonchalant ? Trompeuse impression. Cet homme en chapeau mou, santiags, grand reporter pour TF1 dans les années 1980 puis journaliste politique à Canal + (“Le Vrai Journal” de Karl Zéro, “Lundi Investigation”), ne donne pas dans le genre de mine compassée de ses collègues. Il est souriant, affable, aime à s’approcher de celle ou celui qu’il interroge. Mais s’il refuse l’étiquette d’extrême gauche, trop rapide en effet, c’est aussi le plus inflexible emmerdeur du pays. Il vous colle aux basques des puissants comme un chewing-gum à moitié digéré. Pour preuve, ce Madâme, enquête sur le clientélisme de Bernadette Chirac et sa conception personnelle, voire personnifiée, du pouvoir. Canal +, producteur, avait alors renoncé à le diffuser, mais, remonté pour l’Internet après la parution du livre (éd. Privé), il est aujourd’hui disponible sur le site de LaTéléLibre.fr. La télévision créée par John Paul Lepers et son équipe a eu 2 ans le 24 janvier dernier.

John Paul Lepers, dans quel esprit avez-vous créé cette télévision ?
Nous sommes une bande de 5 fondateurs, un journaliste, 2 cameramen, un monteur et une directrice de production. C’est d’ailleurs ce qui explique que nous éprouvions le besoin de respecter les métiers de la télévision, de n’en jamais faire l’économie. Par exemple, nous considérons que le son et les images parlent d’eux-mêmes et ne les commentons que rarement. Dans l’idéal, un reportage, c’est un questionnement journalistique, des images et du son. Ensemble, nous cherchons une écriture libre, personnelle, sensible, avec cette ambition de laisser parler les gens. Aujourd’hui, nous cherchons des webmasters, car nous nous interrogeons quant au média Internet et aux possibilités qu’il offre. D’une manière générale, nous espérons développer ce formidable outil qu’est le Réseau Pro. Il est composé actuellement de 350 professionnels, surtout des techniciens, et de 20 correspondants.

C’est un réseau de bénévoles ?
Il n’y a pas de modèle économique viable, aujourd’hui, sur le Net. Il y a bien le site de mon ami Daniel Schneidermann, Arrêt sur Images, qui, à l’évidence, a su bénéficier de son passé d’émission populaire sur France 5, mais nous ne savons pas si les gens, à la date anniversaire, vont se réabonner. Pour ce qui est de LaTéléLibre, l’argent vient essentiellement des dons, et avec à peu près 30 000 euros de rentrées, nous salarions entre 1 et 3 personnes. Les techniciens du Réseau Pro travaillent tous à côté ou bénéficient du statut d’intermittent du spectacle ; ce statut a été fait pour ça, pour qu’ils puissent s’investir dans des créations originales. Au début de cette aventure, nous avions un documentaire commandé par Canal + et donc aucun problème financier. À moyen terme, le problème de la rémunération est toutefois devenu crucial. Bien sûr que nous ne sommes pas rentables.

Quelles sont les perspectives, alors, d’une telle entreprise ?
Avec nos correspondants, nous effectuons un travail de formation, par exemple avec Jordan Pouille, qui revenait de Chine avec un joli reportage de 50 minutes sur les ouvriers mingong – mis au chômage par les baisses de commandes occidentales – qui retournent chez eux. Nous nous rendons compte qu’il y a un besoin de ce côté. Alors, pourquoi pas une école populaire de LaTéléLibre ? Nous allons nous associer avec l’EMI, une école de journalisme qui a 25 ans, fondée par des anciens de Libé… Et Luc Besson, qui s’intéresse de près à nous, devrait héberger cette formation dans le mégastudio qu’il est en train de construire. Nous répondons d’ores et déjà à des appels d’offres de la région. Cela devrait aller très vite, nous pensons former la 1re promotion de LaTéléLibre dès septembre. Avec cette envie de transmettre notre idée d’un journalisme d’intervention, sans haine et sans crainte.

Oui, cette formule est intéressante. Elle semble pointer quelques absences dans les pratiques de la “confrérie”…
Il se trouve que je ne suis pas passé par une école, et c’est peut-être ce qui fait que ma pratique est un peu particulière. Je suis un investigateur du réel, du moment présent. J’aime poser les questions qui me viennent en écoutant la personne qui me parle, réagir, être là. J’apporte ainsi la contradiction, parce que c’est mon rôle. Je me souviens de mes 1res armes comme journaliste politique, aux 4-Colonnes, à l’Assemblée nationale. Les porte-parole de chaque groupe y venaient réciter leurs déclarations. Là, il n’y avait pas de journaliste, que des cameramen et des preneurs de son. Ils ont été surpris de m’entendre poser des questions, mais j’ai obtenu d’autres réponses. J’ai d’ailleurs fait école, par la suite ! Après, il y a bien les journalistes qui entendent des choses et finissent par en rendre compte en les habillant avec la formule “de source bien informée”… Je ne trouve pas cela très courageux, d’une part, et puis surtout cela éloigne le citoyen. Moi, je montre tout ce que je peux.

D’ailleurs, vous êtes également souvent à l’image, dans vos reportages…
C’est que j’utilise la proximité physique avec mon interlocuteur lorsque je veux une réponse, donc je la montre aussi. En télévision, on veut souvent une image bien propre, et en cela on se rapproche de la fiction, du cinéma. On omet cette évidence que la présence d’une équipe de tournage influe sur le réel : “Regarde, c’est la télé !” De même, il faut considérer que la réponse à une question ne peut être tout à fait comprise en dehors de son contexte, c’est-à-dire de la question posée. Souvent, l’interrogé reprend une expression entendue dans la bouche du journaliste, et on voit même très souvent le journaliste aider son interlocuteur à trouver ses mots. Donc, au montage, je ne coupe jamais une question.

Intéressante également, la question à laquelle on ne répond pas. Le silence persistant de Bernadette Chirac, dans le film que vous lui avez consacré, finit par prendre sens. Madâme a d’ailleurs été victime d’une censure étonnante par Canal +. Quel sens faut-il lui donner ?
Canal + a eu peur de diffuser un film critique sur Bernadette Chirac. C’est de la révérence et de l’autocensure. La persistance d’une tradition monarchique française. Il s’agit d’une femme qui exerce un grand pouvoir, et son aura est telle qu’on a cru que je lui voulais du mal. Or je n’éprouve pas de haine et je crois avoir réalisé un portrait d’elle certes fort critique, mais tendre, aussi.

N’y aurait-il pas d’autres films à produire aujourd’hui sur le pouvoir ?
C’est certain. Le problème est que je ne trouve pas d’argent ; les gens ont peur, manifestement. Je voudrais faire un film sur Jean Sarkozy, en particulier, et sur toute la famille, en fait. C’est une très grande et très belle histoire française que celle de Nicolas, Guillaume, Jean et puis Carla bien sûr. Il ne reste qu’à l’écrire… et à la financer !

Une adresse : http://latelelibre.fr

Propos recueillis par Étienne Faye


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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