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Claude Lanzmann

LE LIÈVRE DE PATAGONIE

Le livre est enfin là. Un pavé. Nous l’attendions depuis longtemps. Plus de 500 pages qui se dévorent littéralement. La lecture vient de s’achever, il faut écrire sur l’auteur et son dernier livre : Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie. On ne peut qu’être captivé, charmé, séduit et fasciné par cet homme qui traverse notre époque avec une sensibilité, un regard, une acuité et une vivacité d’esprit trop rares. Claude Lanzmann est un homme de talent, son parcours, son travail, son ouverture au monde et aux autres le prouvent. Ce livre ouvre les mémoires d’un homme ayant parcouru et participé à l’histoire contemporaine, témoin de notre temps. Nous le suivons à l’heure des épreuves de la vie. De ses engagements, de ses amours, de ses amitiés, de sa famille, de sa sœur Évelyne : “Ce qui reste pour moi le plus vivace quand je pense à ces premières années de la rue Jacob… Avec Sartre comme avec le Castor, le seul sujet de conversation inépuisable, en vérité, était le monde. Le monde, c’était ce qu’on avait lu dans les journaux, dans les livres, c’était la politique, ou encore les gens qu’on connaissait, qu’on rencontrait, les amis, les ennemis, une sorte de commérage infini, rosse, marrant, partial, pas du tout ‘enculturé’ pour reprendre un mot de Sartre… Évelyne y excellait, avec son esprit aigu, caustique, son œil perçant, ses drôleries de langage.” Heureux souvenir de cette sœur trop tôt disparue, qui à l’âge de 36 ans se suicide. Ces pages sont poignantes. Claude Lanzmann nous parle de la mort avec violence dès les 1res pages, vite insoutenables, parce que réelles. Il décrit le geste du bourreau. Celui de la mise à mort, évoquant le Greco ou Goya. Rappelant les atrocités des uns et l’horreur de la guillotine : “La vérité est que tout au long de ma vie et sans aucun répit, les veilles […] ou les lendemains d’exécution capitale furent des nuits et des jours d’alarme, au cours desquels je me contraignais à devancer ou à revivre pour moi-même les derniers moments, heures, minutes, secondes des condamnés…” Ce livre fourmille, écartant le banal. L’auteur écrit remarquablement. Comment passer à côté d’un livre pareil ? Lanzmann est enraciné dans son œuvre, un film qui marqua et marquera : Shoah. Un film de plus de 9 heures. Douze années à faire ce travail de mémoire. Ce film sur la mise à mort d’un peuple. Mais avant il y a les 1ers engagements pendant la guerre de 1939-1945, les FUJP, les Jeunesses communistes. Ensuite viennent les années contre l’OAS, sa vie avec Simone de Beauvoir (le Castor, avec qui il partagea 7 années de vie commune), la complicité du trio qu’ils formaient (le Castor, Sartre, Lanzmann). Les voyages. Le 1er en Israël fut une initiation pour cet homme qui découvre un pays et un peuple : “J’étais peut-être français d’ancienne francité, par la langue, l’éducation, la culture… mais ces juifs de Lituanie, de Bulgarie, d’Allemagne ou de Tchécoslovaquie… me renvoyaient à la contingence de mon appartenance nationale.” Il revient souvent sur Jean-Paul Sartre, leur amitié était sans faille. En 1964, Sartre refuse le prix Nobel de littérature ; “J’aurais accepté à la rigueur, me dit-il, le prix Nobel de la paix pour mon action en faveur des Algériens.” Au fil des pages, on est happé par la vie de l’auteur. Il raconte des moments précis, des rencontres qu’il fit au long de ses voyages. En 1958, la Chine, la Corée du Nord. Les Temps modernes (qu’il dirigera plus tard), revue fondée par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, ses reportages pour France-Soir. Il occupe l’espace, semble vouloir combler le moindre vide. Claude Lanzmann aime la vie, il la dévore avec une sorte d’enthousiasme qu'il veut faire partager aux autres, à ses amis, partant en montagne avec le Castor dans de folles randonnées sans le sens du danger, parcourant le monde, faisant des rencontres inouïes. “J’avais été absolument le contemporain de la Shoah, j’aurais pu en être une victime, mais l’épouvante qu’elle m’inspirait chaque fois que j’osais y penser l’avait reléguée dans un autre temps…” Un jour, l’idée de faire un film sur la Shoah prit définitivement forme dans la tête de Claude Lanzmann : “[…] je sus que le sujet de mon film serait la mort et non la survie, contradiction radicale puisqu’elle attestait en un sens l’impossibilité dans laquelle je me lançais, les morts ne pouvant pas parler pour les morts.” Ne pas montrer d’images d’archives, faire parler les rescapés, les membres du commando spécial d’Auschwitz. On ne peut lire ces pages consacrées au tournage du film sans avoir envie de voir ou de revoir Shoah. La caméra scrute dans une belle lumière le visage de Simon Srebnik qui redécouvre Chelmno – Pologne – 400 000 morts. Ce qui en reste, des fondations, de l’herbe, des arbres. “On ne peut pas raconter ça” sont parmi ses 1ers mots. L’émotion est là dans ce regard, dans ses yeux. Le film avance, on perd pied ; vient Treblinka. “Est-ce qu’on peut imaginer un bûcher brûler pendant 7 à 8 jours”, un autre rescapé. La sobriété et la puissance habitent ce film. “Je me suis battu pour imposer Shoah sans savoir que je procédais ainsi à un acte radical de nomination, puisque presque aussitôt le titre du film est devenu, en de nombreuses langues et pas seulement en hébreu, le nom même de l’événement dans son absolue singularité.

Claude Lanzmann sera à Lyon pendant les Assises du roman (conçues et organisées par la Villa Gillet et Le Monde) pour une soirée ayant pour titre
“Le temps des guetteurs”, le 24 mai aux Subsistances. Réservation nécessaire (ouverture des réservations le 5 mai) : 04 78 39 10 02 ou www.villagillet.net

Le Lièvre de Patagonie est publié chez Gallimard (557 p., 25 €).

Bruno Pin


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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