Le Tribun et Finale
Jean Lacornerie
Le directeur du Théâtre de la Renaissance, Jean Lacornerie, a réussi, sans nul doute, à lui donner une identité forte. Ni opéra ni tout à fait théâtre, cette belle salle moderne au centre d’Oullins, avec sa programmation originale et surtout ses résidences d’artistes et ses créations, s’affirme comme le théâtre musical de la région. “La musique, explique-t-il, a une puissance émotionnelle qui permet d’aller où le théâtre ne va pas.” Par exemple, en mars, à peine aura-t-on pu apprécier Les Muses, de Camille Germser (jus-qu’au 7), que se joueront Le Tribun ou Dix marches et neuf contretemps pour manquer la victoire et Finale, 2 compositions de Maurizio Kagel, mises en scène par Jean Lacornerie. Montrées à la suite, en un cohérent diptyque, elles seront interprétées par le comédien Bernard Bloch et l’ensemble 2e2m, sous la direction musicale de Pierre Roullier. En ce matin blême, qui sera pluvieux au-delà de toute mesure, Jean Lacornerie m’accueille dans un café étroit où il a ses habitudes. Engoncé dans un pull à col roulé, toujours élégant, il a commandé un petit noir. Je fais de même. Il répond à mes questions.
Pourquoi ce désir de monter une et même 2 pièces de Maurizio Kagel ?
D’abord, il est important à mes yeux de présenter Kagel comme un des plus grands compositeurs contemporains. Il n’est mort qu’en novembre dernier, c’est donc encore un contemporain, n’est-ce pas, mais il ne s’est pas construit une figure à la Boulez, austère, genre statue du Commandeur ; non, lui est dans une fantaisie, une liberté, et dans l’humour aussi. En Argentine, où il est né, puis en Allemagne, où il s’est exilé, il a écrit plus de 200 pièces, et ce qu’il y a de remarquable, c’est que toutes ses compositions sont visuelles. C’est un peu, entre Boulez et lui, la même différence qu’entre Massenet et Verdi : eh bien, il y a ceux qui ont le sens du théâtre et les autres. Les compositions de Maurizio Kagel se jouent, au sens théâtral.
Pouvez-vous nous raconter un peu les 2 pièces ?
Le Tribun ou Dix marches et neuf contretemps pour manquer la victoire est la pièce de résistance de ce spectacle. Un homme politique répète, ou bien prononce, on ne sait pas, son discours politique. Cette ambiguïté est fort scénique, elle nous maintient dans un sentiment d’étrangeté. Très vite, on a le sentiment qu’il fait ses gammes, ou “de la barre”, comme les danseuses. Pendant que se jouent des marches militaires éventées, déformées, un genre de musique qui rappelle aussi bien l’armée que l’enfance, il empile les figures de la démagogie, utilise les plus grosses ficelles, et pourtant… Il faut se demander pourquoi les citoyens gobent toutes ces bêtises, car les propos qu’il tient ont bel et bien été prononcés par des hommes de pouvoir. L’auteur, en 1978, dénonce les dictateurs sud-américains, les Videla, Perón et Pinochet… Mais aujourd’hui, et c’est glaçant de le constater, ces discours ont une autre résonance.
Tout le monde pense à… qui vous savez.
Nous avons fait une lecture sans mise en scène au Festival des arts en 1999, tout le monde alors comprenait très bien le thème… Mais l’année dernière, lors de la création, c’est bien sûr Nicolas Sarkozy qu’on entendait. Les discours excessifs, grotesques, ont déjà fait le succès populaire de Mussolini, mais les promesses, on le sait, n’engagent que ceux qui les écoutent, et le questionnement reste : pourquoi ça marche ? Enfin, je veux tout de même ajouter que ni Bernard Bloch, le comédien qui, en plus, a traduit le texte original, ni moi-même n’avons l’intention de “faire la leçon”. Je ne vais pas au théâtre pour ça, et personne. Le Tribun est une œuvre qui dépasse le “message”. Des instants de doute, d’étrangeté traversent cette œuvre, et c’est ce qui en fait le prix. Du reste, la musique n’est pas un discours, et celle de Maurizio Kagel est contemporaine, inventive, surprenante de beauté.
Quel sera le dispositif scénique ?
Les spectateurs assisteront à un meeting politique, ils seront embarqués dans l’enthousiasme artificiel propre à ce genre de réunion, un peu comme ces émissions de télévision où les spectateurs applaudissent sur ordre. Bernard Bloch jouera une sorte de duo avec sa propre image, projetée en grand sur la scène et captée par le vidéaste Jean-Baptiste Mathieu. Une sorte de miroir déformant où le tribun peut se regarder en demandant : “Dis-moi que je suis la plus belle.”
Et cela se termine par une Finale ?
Il a composé Finale pour la fête de ses 50 ans, c’est une pièce malicieuse, comme il sait faire, très drôle. Tout débute comme un concert – d’ailleurs, c’en est un –, mais on assiste au travail du chef, avec les musiciens. Je ne peux en dire plus, mais il faut s’attendre à des surprises ! Maurizio Kagel, par exemple, a écrit une pièce où des spectateurs étaient soudain pris en otages par des terroristes, et où le chef d’orchestre négociait ensuite leur libération ! Ce ne sera pas le cas ici… Sachez juste que cette pièce met en scène la fin du règne du chef d’orchestre, cette métaphore usée du pouvoir.
Du 10 au 13 mars au Théâtre de la Renaissance, 04 72 39 74 91
Étienne Faye
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