Portée par l’Association Rhône-Alpes pour le logement et l’insertion sociale (Aralis), la 4e édition de Traces, le Forum régional des mémoires d’immigrés, se tiendra du 12 novembre au 13 décembre en divers lieux des villes de Rhône-Alpes : à Lyon, Saint-Étienne, Grenoble, Valence, Bourg-en-Bresse ou La Chapelle-en-Vercors, etc.
Cette manifestation bisannuelle mise en place en 2000 constituera ainsi un moment privilégié de valorisation des mémoires et de l’histoire de l’im-migration, à travers nombre d’expositions, projections, concerts et performances, débats et conférences, ainsi que plusieurs publications.
“Alors que 2008 a été proclamée Année européenne du dialogue interculturel, la démarche de la biennale vise à faire connaître, valoriser et reconnaître dans l’espace public les traces, matérielles et immatérielles, de l’autre comme autant de témoignages légitimes de la diversité des migrations qui ont façonné le peuplement et l’histoire de la région.” (www.traces-de-paroles.org)
Alors que l’époque serait plutôt au repli sur soi-même et/ou à la sempiternelle recherche de boucs émissaires, entre autres responsables de la crise économique (…), on ne peut que saluer une telle initiative visant à “valoriser les identités, les parcours, les mémoires d’exil… Susciter un sentiment d’appartenance à la collectivité, construire une nouvelle citoyenneté et favoriser le vivre ensemble”, selon l’Aralis. Vous trouverez sur son site Internet les détails de la programmation de Traces, avec, entre autres, l’exposition “Mémoires d’exils”, actuellement visible à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu (jusqu’au 22 novembre) et qui sera ensuite déplacée, à partir du 10 décembre, sur le site hautement symbolique du musée de la Mine à Saint-Étienne.
Une fois n’est pas coutume, l’imminence de Traces nous a donné l’occasion de nous entretenir avec Richard Jeannin, directeur régional de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSÉ), qui soutient ce projet depuis le début.
“Cohésion sociale et égalité des chances”, on a d’emblée l’impression qu’il s’agit là d’un grand chantier et à la fois d’un défi énorme pour le pays.
Sûrement, et c’est peu de dire que les événements de 2005 sont pour nous un “marqueur”. Qu’il y ait eu des émeutes urbaines avec les dérives que l’on connaît, soit. Mais ce qui a été dit à ce moment-là, c’est à peu près la même chose, en plus moderne, que lors de la Marche pour l’égalité en 1982 : ces jeunes Français réclamaient simplement une égalité de traitement. Et donc une lutte concrète contre les discriminations. À nous d’expliquer alors la grande différence qu’il y a entre la question de l’immigration inscrite dans l’histoire et celle, très actuelle, de l’égalité de traitement de tous nos concitoyens.
Quels types d’actions allez-vous donc encourager ?
Les projets à même de favoriser la lutte contre les discriminations. On touche ainsi à tous les domaines de la vie sociale, de l’action éducative à l’action culturelle, en passant par l’action purement économique pour favoriser par exemple l’emploi des jeunes dans les quartiers, etc.
Parlant de projets soutenus par l’ACSÉ, pouvez-vous ainsi nous présenter la 4e édition de Traces ?
C’est un programme d’actions multiformes qui regroupent nombre de partenaires, institutionnels ou non, autour de sujets mémoriels liés à l’immigration, que nous percevons comme histoire populaire. Un forum, donc, résolument ouvert et porté dès le départ par l’Aralis.
Est-ce sous-entendre que la mémoire est un “bon moyen” de la cohésion sociale ?
Si l’on veut que dans une démocratie les citoyens soient libres et à même de se déterminer, on devine qu’il faut qu’ils sachent un petit peu d’où ils viennent et qui ils sont collectivement parlant… Et le redire concernant les phénomènes migratoires n’est certainement pas inutile… connaissant la propension de certains à stigmatiser l’autre, c’est-à-dire l’étranger, oubliant parfois leurs propres apports exogènes. Travailler ainsi sur la mémoire, c’est permettre à chacun de s’approprier “sans être un savant” des questions complexes mais qui touchent à la vie quotidienne et d’avoir une connaissance mutuelle des choses.
Vous intervenez dans un catalogue autour de l’exposition “Mémoires d’exils” avec un texte intitulé Rendre visible l’immigration…
Je dirais de façon basique que Traces donne l’occasion à nos concitoyens, quels qu’ils soient, de voir et de comprendre ce qu’est l’histoire de l’immigration, en leur offrant ainsi une chance efficace et “spectaculaire” (au sens populaire du terme) de s’approprier librement des sujets souvent méconnus. La démarche est d’abord ontologique, parce qu’elle interpelle tout un chacun en son for intérieur. Et j’ajouterais, concernant l’action culturelle dont il s’agit, qu’il n’y a pas d’intermédiation : les gens prennent ou ne prennent pas. Ce que l’on donne à voir ne doit pas être confisqué par tel ou tel discours. Là est l’enjeu. Mettre en visibilité, c’est créer les conditions d’une appropriation du sujet par telle ou telle personne, munie de son intime conviction et avec sa propre démarche.
Votre action peut-elle souffrir de phénomènes conjoncturels, par exemple la crise économique ?
Forcément, puisque nous dépendons du budget de l’État… Et je vous laisse juge de l’évolution en la matière.
Que pensez-vous qu’il soit arrivé à la France en novembre 2005 ?
C’est qu’elle a pris conscience qu’elle avait 30 ans de retard en matière de politique d’égalité concrète, la partie de la société victime de discriminations ayant exprimé violemment les choses. Et le message envoyé est on ne peut plus clair (et entendu !) : “Arrêtez de dire que nous sommes des enfants de l’immigration et surtout traitez-nous comme tout le monde.”
Comment faire croire à l’égalité des chances aux jeunes de banlieue ?
Pour l’instant, ils n’y croient pas et attendent des actes concrets. À ce niveau-là, notre mission est modeste et remplie d’humilité, parce que ce qui importe, encore une fois, c’est l’appropriation de la question par l’en-semble de la société. Et un forum comme Traces y concourt pertinemment.
En parlant d’égalité des chances, l’élection possible de Barack Obama à la présidence étasunienne ne pourrait-elle pas constituer une sorte d’espoir pour le monde entier ?
Je suis moins observateur que vous, mais je m’interroge en effet sur l’aspect symbolique de cette possible élection auprès de la population française en général (cf. les sondages vantant la “Barack Obamania”). Je suis néanmoins certain que les jeunes dans les quartiers s’intéressent de près à la chose.
Traces, Forum régional des mémoires d’immigrés, du 12 novembre au 13 décembre en région. Aralis 04 78 42 12 98
Propos recueillis par Laurent Zine