4-Joana Hadjithomas et Khalil Joreige - Wonder Beirut , «Carte postale de guerre», 1998-2006
carte postale - 10x15 cm - Photo ©Joana Hadjithomas et Khalil Joreige - Courtesy Galerie In Situ
Au cœur d'un site verdoyant et après d'importants travaux de réhabilitation, l'ancien fort militaire de Francheville, reconverti en centre d'art contemporain, a ouvert ses portes début février, avec à la tête de sa direction artistique Sandra Cattini. Pour cette inauguration, il accueille les expositions de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, de Veit Stratmann et de Benjamin Hochart. Entre territoires géographique, politique et intime, l'exposition Histoires tenues secrètes des 2 artistes libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige donne un large aperçu sur le travail mené jusqu'à présent, qui est finalement peu connu par la scène artistique. Nourrie des événements qui ont marqué leur pays et des enjeux de l'image dans l'univers médiatique, leur exposition est ici moins axée sur l'aspect documentaire de leur travail. Elle pose davantage la question de la production, de la lecture et de la transmission de la trace. Quand l'image vient à manquer, faire signe devient une puissance d'évocation qui dépasse l'illustration des faits. Exposé dans plusieurs salles, Wonder Beirut est un projet démarré depuis une dizaine d'années. Il se compose jusqu'à présent en 3 temps, construits autour de la fiction d'un photographe libanais du nom d'Abdallah Farah : Histoire d'un photographe pyromane, Cartes postales de guerre et Images latentes se succèdent, telles différentes étapes, allant de la déconstruction à la reconstruction. Histoire d'un photographe pyromane, dans la 1ere salle, présente une série de cartes postales produites par Abdallah Farah, de 1968 à 1969, à la suite d'une commande de l'État, désireux de donner une image "idéale" du Liban des années 1960-1970. Ces images nous apparaissent ici détériorées, boursouflées par de multiples brûlures. C'est Abdallah Farah qui a lui-même brûlé ses images, en fonction des destructions engendrées par les bombardements des conflits. Au-delà de l'indication de l'acte initial de la détérioration, il en montre l'évolution à travers les progressifs états de la dégradation. La salle suivante témoigne des "processus" de la destruction, distingués en 2 parties. D'une part, les "processus historiques", qui suivent le déroulement des événements qui fragmenteront le territoire de Beyrouth. Les "processus plastiques", quant à eux, forment un ensemble d'interventions plastiques (volontaires ou accidentelles) sur ces images. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ont également choisi de prolonger ces images par des Cartes postales de guerre, reprenant quelques-unes de ces visions "idéales" réalisées puis détériorées par Abdallah Farah. Disposées sur un porte-cartes, elles peuvent être emportées par les visiteurs, tout comme le sont celles des années 1970, encore vendues à l'heure actuelle. Entre fantasme et réalité, les artistes poursuivent ainsi la confrontation des images du "Wonderful Beirut" (Merveilleux Beyrouth) et le questionnement actuel d'un "Wonder Beirut" (Interroger Beyrouth). Images latentes est la dernière partie du projet. Une série de planches de contact forment une sorte de journal intime d'Abdallah Farah. Elle rapporte des éléments mêlant sa vie familiale, sentimentale, professionnelle, à l'histoire sociale et politique du Liban contemporain. Non développées, ces images sont décrites par quelques mots. Par leur absence, elles se rendent d'autant plus éloquentes. Ce qui n'est pas exposé devient la faille nécessaire pour une possible reconstruction par l'imaginaire. Ces espaces latents, loin des regards et de l'autorité, sont devenus moteurs pour les témoins de Khiam. Cette vidéo dépouillée, mais d'une grande intensité, ne livre pas d'images documentaires à forte charge symbolique et sociologique. Elle nous met face aux témoignages de détenus libanais emprisonnés plusieurs années à Khiam, un camp israélien du sud du Liban. Ils racontent comment la création secrète d'objets (une aiguille, un collier, un jeu d'échecs…) est devenue indispensable, condition et aboutissement de leur existence dans ce lieu. À travers leurs récits, ces 3 hommes et 3 femmes reconstituent une image de ce camp dont on parlait mais que l'on ne voyait jamais, et ils témoignent surtout du caractère vital de la création. Cette œuvre prend et donne alors une résonance toute particulière à ce contexte de centre d'art : "Montrer ce film à l'inauguration répondait simplement à la portée de l'art et, dès ses débuts, à l'intérêt d'un centre d'art. Il apporte la preuve par l'œuvre", souligne Sandra Cattini. Dans la dernière salle, Distracted Bullets est une vidéo simple, mais elle aussi étonnante. Cinq vues de Beyrouth sont prises à l'occasion d'événements célébrés par des feux d'artifice et des tirs de joie. Entre l'image des conflits et des festivités, l'ambiguïté créée repose la question de la complexité de la représentation, de la réception des images de guerre dans un univers médiatique globalisant. Que voir dans un flux d'images qui portent à la confusion et à l'oubli ? Par le biais du singulier, l'approche de ces œuvres ne nous invite pas à lire l'histoire, productrice de ses images et de ses archétypes, mais bien plus à comprendre que ce sont des récits qui font l'histoire. En manifestant leur disparition, ces images fantomatiques et ces descriptions fragmentaires font signe dans le présent de ce qui a été, et affirment leur nécessaire transmission. D'une tout autre nature, les 2 dispositifs disséminés par Veit Stratmann dans l'ensemble du site empruntent au mobilier urbain et au design industriel. Avec Sans titre (pour le fort), l'artiste installe à l'extérieur et à l'intérieur du fort une multitude de plateformes directement fichées dans le sol, nous invitant individuellement à trouver notre point de vue dans un site à la topologie complexe. Les Nouvelles Assises, doubles assises mobiles, nous proposent quant à elles une déambulation à l'intérieur du fort, dans une approche tout aussi ludique qu'inconfortable. Bien que différentes, les œuvres de l'exposition Histoires tenues secrètes et les 2 propositions de Veit Stratmann se rejoignent autour des projections et constructions imaginaires qu'elles produisent chez le spectateur. Sandra Cattini affirme cette volonté de croisement : "Plutôt que de réunir des artistes autour de thématiques, j'aime l'idée qu'un lieu aussi compartimenté puisse être investi d'une fluidité générée par les œuvres, et que quelque chose se passe entre des pièces qui sont très éloignées formellement." Plus en retrait, l'exposition Tourner (au carré) de Benjamin Hochart entre elle aussi dans ce jeu d'échos. Programmé dans le cadre des Galeries nomades, ce jeune artiste entreprend un travail d'investigation de formes, de pratiques, dans une multitude de références, et ouvre lui aussi des possibilités de lectures plurielles. Dans ces accidents de parcours, ces expositions nous engagent à requalifier ce que nous voyons et ce que nous sommes.
Expositions jusqu'au 29 juin au fort du Bruissin, 04 72 13 71 00
Florence Meyssonnier
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